‹ Les forces à régler;Chapitre 12 sur 75 · VI. — L'élection donne le pire · texte numérisé non relu

VI. — L'élection donne le pire

Et puis, qui donc peut croire qu'élection c'est sélection ? '

« Il est incontestable que s'il fallait s'en te-

nir à un moyen de sélection unique, dit Renan, la naissance vaudrait mieux que l'élection. Le hasard de la naissance est moindre que le hasard du scrutin. »

Hasard ? — Pour la naissance sans doute, non pour l'élection. En démocratie, comme l'avait déjà remarqué Aristophane, les mauvais citoyens excluent du pouvoir les bons, plus sûrement encore que la mauvaise monnaie chasse la bonne. Le scrutin donne nécessairement le pire, et de plus en plus.

C'est presque sérieusement que M. Henri Mazel a pu proposer de remplacer l'élection par le tirage au sort. 11 s'est même fondé quelque vague ligue pour propager cette « auto-démocratie ». Evidemment, l'on y gagnerait.

Qu'est donc, après tout, le suffrage universel ? Pour Taine : « C'est la pluralité des Français adultes, mâles, comptés par tête, c'est-à-dire un être collectif où la petite élite intelligente est noyée dans la grosse multitude brute; de tous les jurys, c'est le plus

18 LE NOMBRE ET l'oPINION PUBLIQUE

incompétent, le plus aisément affolé et dupé, le plus incapable de comprendre les questions qu'on lui pose et les conséquences de sa réponse, le plus mal informé, le plus inattentif, le plus aveuglé par des sympathies ou antipathies préconçues, le plus volontiers absent, simple troupeau de moutons racolés, dont on peut toujours escroquer, violenter ou falsifier le vote, et dont le verdict, contraint ou simulé, est d'avance à la merci des politiciens. »

Le servilisme électoral a été dénoncé par Tacite. Élection, c'est corruption. On entend bien qu'on ne s'y résout que pour en profiter, trafiquer du mandat obtenu. On peut accepter de mourir par dévouement civique, non s'avilir. Le niveau intellectuel et moral d'une Assemblée élective doit baisser à chaque renouvellement.

a Dans les élections, dit Rittinghausen, l'intrigant a l'avantage sur l'honnête homme, parce qu'il ne reculera pas devant une foule de moyens qu'un candidat honorable dédaigne ; l'ignorant a l'avantage sur l'homme

de talent, parce que les trois quarts des électeurs voteront toujours et devront toujours voter sans connaître et sans pouvoir juger le candidat. )>

L'expérience est éternelle et universelle.

— « Je ne puis, dit Xénophon, comme Aristophane, approuver l'État des Athéniens, parce qu'ils ont suivi la forme de république en laquelle toujours les plus méchants ont du meilleur, et les hommes d'honneur et de vertu sont foulés aux pieds. »

— « Il est impossible, note Sénèque, que celui plaise au peuple à qui la vertu plaît. »

— « La conservation d'une république populaire, remarque Bodin, est d'avancer aux offices et bénéfices les plus vicieux et les plus indignes. »

— « Vox populi^ vox stultorum », prononce Pierre Charron.

— <( Dans l'Etat populaire, observe Domat, les brigues ont souvent plus de part au suffrage que le mérite, et ceux qui se proposent une élévation aux premières places..., s'ils

manquent d'occasion et de conjonctures pour user de la force, ils tâchent de s'attirer les suffrages par des présents, par des promesses, par des menaces sur ceux à qui ils peuvent en faire, et par d'autres vices, qui divisent les familles, corrompant ceux qui doivent faire l'élection, et font élever au gouvernement de méchants sujets. »

— (( Bien des gens, écrit de Tocqueville, croient sans le dire ou disent sans le croire, qu'un des grands avantages du vote universel est d'appeler à la direction des affaires des hommes dignes de laconfiancepublique.Pour moi, je dois le dire, ce que j'ai vu en Amérique ne m'autorise point à penser qu'il en soit ainsi. A mon arrivée aux Etats-Unis, je fus frappé de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun parmi les gouvernés, et combien il l'était peu chez les gouvernants. C'est un fait constant que, de nos jours, aux États-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques.

« Du reste, ce n'est pas toujours la capacité qui manque à la.démocratie pour choisir des 'hommes de mérite, mais le désir et le goût. 11 ne faut pas se dissimuler que les institutions démocratiques développent, à un très haut degré, le sentiment de l'envie dans le cœur humain. 11 m'est démontré que ceux. qui regardent le vote universel comme une garantie de la bonté des choix se font une illusion complète. »

— « La tendance naturelle du gouvernement représentatif, reconnaît Stuart Mill, comme de la civilisation moderne, incline vers la médiocrité collective. »

— « C'est un vice reconnu de la démocratie, assure de Laveleye, de ne pas faire arriver au pouvoir les hommes les plus dignes de Texercer. »

— « La tendance est toujours de donner le pouvoir au pire, confirme Henry George. L'honnêteté et le patriotisme sont vaincus par l'impudence. Dans bien des districts, des hom-

22 LE NOMBRE ET l'OPINION PUBLIQUE

mes comme George Washington, Benjamin Franklin, Thomas Jefîerson ne pourraient pas arriver au plus petit emploi législatif. Le niveau de nos corps législatifs baisse chaque jour. Les hommes capables et probes sont forcés de fuir la politique. »

Le hasard intervient-il pour faire passer un homme de mérite, — cela est arrivé parfois, — cet homme ne tarde pas à s'abêtir et à se corrompre. La« pourriture d'assemblée » contamine tout, la plaine et la montagne, le centre, la gauche, la droite, et même ceux qui prétendent siéger au plafond.

« Dans l'assemblée, ajoute l'honnête témoin qu'est Rittinghausen, beaucoup de personnes honorables changeront de caractères... 11 y a des tentations auxquelles il ne faut pas exposer les hommes, sous peine de les voir succomber. L'une de ces tentations, c'est le pouvoir de s'élever, de s'enrichir soi et sa famille, de tyranniser enfin ses semblables sans encourir une responsabilité quelconque... Chaque assemblée qui arrive doit être

nécessairement plus mauvaise encore que celle qui l'a précédée. »

Quand ce n'est pas Fâme qui est basse, c'est l'intelligence. « Certainement, répète H. Spencer, après Condorcet, parmi les croyances monstrueuses, une des plus mon-" strueuses est celle qu'il faut un long apprentissage pour un simple métier, celui de cordonnier, par exemple, et que la seule chose qui n'exige pas d'apprentissage, c'est de faire des lois pour une nation. »

Il n'y a qu'un cas où l'élection ne donne pas nécessairement le pire, c'est quand elle se fait payer par le plus riche. C'est seulement parce que l'électeur est fort sensible à l'argent que nos assemblées ne sont pas composées entièrement d'imbéciles et de coquins. Dans la mesure oi^i il peut aboutir à un semblant de gouvernement, le système électif ne réalise jamais qu'une argyrocratie.

24 LE NOMBRE ET l'oPINIOiN PUBLIQUE

Page 1