VII. — Du pain et des jeux
Aux comités tricheurs et corrupteurs, M. Ostrogorski avait proposé de substituer des ligues a^^ant un objet spécial et donc une durée assez courte.
Mais ce ne serait que pour déterminer l'élaboralion des lois, ce qu'on appelle des réformes. Réformer n'est pas gouverner. Pour améliorer, il faut d'abord conserver.
Des lois, nous en avons trop. Et ce ne sont pas des ligues qui les peuvent appliquer, administrer, s'inspirer du passé pour préparer l'avenir, retenir et pousser oii et quand il faut.
Ce n'est pas le pouvoir du nombre, mais le suffrage universel qui est nocif, en mettant obstacle à toute constitution de pouvoir, — hormis l'argent, — et d'abord à celui du nombre même, l'opinion publique.
En vérité, Montesquieu errait en pleine idéologie délétère lorsqu'il écrivait : « Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il
doit confier quelque partie de son autorité... Il sait très bien qu'un homme a été souvent à la guerre, qu'il y a eu tels ou tels succès : il est donc très capable d'élire un général. Il sait qu'un juge est assidu, que beaucoup de gens se retirent de son tribunal contents de lui, qu'on ne l'a pas convaincu de corruption: en voilà assez pour qu'il élise un préteur. Il a été frappé de la magnificence ou des richesses d'un citoyen : cela suffit pour qu'il puisse choisir un édile. Toutes ces choses sont des faits dont il s'instruit mieux dans la place publique qu'un monarque dans son palais. »
Sans doute, l'auteur de VEspril des lois avait en vue Athènes et Rome : Athènes, avec ses quatre classes formées par Solon et ses 200.000 esclaves pour 20.000 citoyens ; Rome, où l'on votait par centuries. Mais il n'en est pas moins vrai que Rome et Athènes furent dissociées, envahies et détruites. Si mitigé qu'il fût, le système électif ne donna que ce qu'il pouvait donner.
26 LE ^OMBRE ET l'oPINION PUBLIQUE
« Le désordre des affaires publiques, dit Paul Bourget, a toujours été, en France, depuis cent vingt ans, fonction du régime parlementaire et électif. »
11 en sera de même partout.
Du pain et des jeux, ce sera toujours toute la politique d'une plèbe livrée à elle-même. Ainsi, on put faire, à Athènes menacée, une loi punissant de mort celui qui proposerait de convertir aux usages de la guerre l'argent destiné aux chorégies. C'est, déjà, toute notre démagogie parlementaire.
Au reste, Montesquieu reconnaissait que, pour instituer une démocratie élective, il importe que des lois établissent l'égalité des fortunes et imposent la frugalité uniforme. C'était montrer que la régression vers le communisme politique doit se compléter par une régression générale vers le communisme économique des sociétés primitives.
VIII. — Les intérêts particuliers coalisés centre l'intérêt général.
II n'est pas de procédé qui puisse améliorer cette lèpre phagédénique.
Voici, par exemple, celui qu'imagina Blunstchli et qui semble le plus sage : l'élection basée sur les groupes organiques (famille, commune, région, profession, église, association spirituelle), qui éliminerait le dangereux despotisme d'un parti, des comités électoraux,' qui tiendrait compte de la compétence plus que de l'éloquence, qui réaliserait à la fois « la variété ordonnée et la représentation des minorités ».
Les éléments de l'ordre que sont les groupes organiques ne vont pas avec le système d'anarchie qu'est l'élection.
D'après Jean-Jacques Rousseau, ce sombre génie de l'utopie, la volonté générale ne se peut dégager^que si les citoyens sont tous des unités isolées, de telle sorte qu'il puisse s'établir une moyenne des opinions : « Quand
il se fait des ligues, des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres et particulière par rapport à l'État : il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement» autant que d'associations. Ces différences deviennent moins nombreuses et le résultat moins général. »
C'est dans les groupes que s'organise l'indépendance des citoyens ; mais c'est à TÉtat d'assurer le concours. On conçoit que cette dernière fonction ne peut être déterminée par la première.
« Le nombre et les groupements professionnels, professe M. Léon Duguit, sont les deux grandes forces «de la démocratie moderne. Ce sont ces deux forces qu'il faut organiser de manière à ce qu'elles se pondèrent réciproquement. C'est ainsi seulement que l'on donnera au pays une Constitution positive, harmonique à son état social. »
Soit; mais le nombre comme les groupe-
LE SUFFRAGE U.MVERSEL 29
ments professionnels, quoi les gouvernera, c'est-à-dire assurera leur concours?
Le désordre des groupes est encore plus funeste que celui des individualités, parce que les forces qui se heurtent sont plus grandes. La représentation des intérêts particuliers ne peut constituer l'organe de l'intérêt général que doit être le gouvernement.
Voici un fait caractéristique rapporté par Junius dans VEcho de Paris :
(( Un peu partout, nous assistons à la reconstitution, sous des titres divers, mais par les mêmes procédés, de catégories sociales, de véritables castes pour qui le droit ne commence que là où il se mue en privilège. Après les syndicats ouvriers, les confréries révolutionnaires d'instituteurs, les confédérations de fonctionnaires, qui sont autant de grands feudataires de la république, voici que l'Etat, gardien et symbole de l'égalité et de l'unité françaises, se trouve aux prises avec le grand électeur du réî]jime : le Débitant. La vache à lait contre l'assiette au beurre.
« On a vu que, à la nouvelle de la concentration projetée de notre flotte dans la Méditerranée, les débitants brestois s'étaient constitués en ligues de défense à seule fin de garder l'exploitation de l'escadre dont ils sont menacés d'être dépossédés. Qu'adviendra-t-il de ce nouvel attentat à l'intérêt national et aux droits tutélaires du pouvoir central ? Gomment finira la lutte entre celui-ci et ces privilégiés en révolte ? Il y a des précédents qui ne sont guère rassurants. Vous souvient-il de la levée de demi-setiers provoquée naguère de la part des grands bars et des menus « zincs » de Toulon pour la durée excessive, à leur gré, des exercices et des croisières de l'escadre de la Méditerranée ? Je crois me rappeler que, grâce à l'intervention rituelle des parlementaires, l'effort ne fut pas vain. On n'a peut-être pas abrégé la période d'exercices, tout au moins s'est-on ingénié à ménager des compensations à ces fermiers généraux de la flotte. »
La vérité est qae la pression des tenanciers
des bars et maisons publiques de Toulon, tous électeurs radicaux-socialistes naturellement, parvint à faire mettre en disponibilité un commandant d'escadre parce que celui-ci, trop souvent, faisait manœuvrer ses cuirassés en pleine mer. Il nuisait ainsi à la prospérité du petit commerce de Talcoolisme et de la prostitution, — «si digne d'intérêt ».
Le gouvernement ayant exprimé la velléité d'interdire pendant la guerre la consommation de l'alcool de bouche, M. Grasset, président du syndicat central des distillateurs de France, adressait, le 16 décembre 1916, rappel suivant à tous ses adhérents :
« Nous cherchons à provoquer l'envoi d'innombrables dépêches de protestation au Palais-Bourbon pour y susciter une émotion légitime qui fasse renoncer au décret et Tempêche de paraître.
c( 11 n'y a pas une minute à perdre, télégraphiez ou écrivez aujourd'hui même à votre député pour lui dire vos sentiments d'angoisse, les ruines et peut-être les troubles
32 LE NOMBRE ET l'oPLNION PUBLIQUE
que cet abominable décret pourrait provoquer.
c( Voyez tous les syndicats et toutes les personnalités politiques ou électorales de votre département qui peuvent exercer une influence sur vos députés et sénateurs et faitesles télégraphier.
« Employez toutes les ressources de l'influence électorale. C'est l'unique moyen de salut. »
Et le gouvernement se le tint pour dit. Ne venait-il pas, d'ailleurs, de céder devant l'impudence des débitants de Marseille qui avaient refusé d'obéir aux mesures de défense nationale et sociale du général d'Amade? On vit alors la Chambre discuter trois heures durant le « droit à l'ivrognerie, à la mutinerie des plus basses cupidités », cependant que les zeppelins bombardaient Paris. On a vu aussi les syndicats ouvriers à l'œuvre.
Voilà ce que peut être la représentation des intérêts professionnels quand le pouvoir
entrai ne les domine point. Cette soi-disant organisation de la démocratie n'est que l'organisation des forces divergentes en conflits.