X. — be la vertu comme principe de gouvernement
Le mal est dans la maladie môme, le mal est dans le système représentatif. On ne le perfectionne que pour l'empirer. Plus il est logique et sincère, plus il est dissolvant.
« 11 y a souvent, reconnaît Rousseau, bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale : celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt commun, l'autre ne regarde qu'à l'intérêt privé et n'est qu'une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces volontés les plus et les moins qui s'entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale. »
Un ancien représentant du peuple de 1848 a répondu au sophisme : « H est absurde, dit
Rittinghausen, de vouloir faire représenter une chose par ce qui lui est diamétralement opposé : le noir par le blanc, l'intérêt général d'un peuple par un intérêt particulier qui est son contraire. » De Bonald avait déjà écrit : « Chacun aime la licence, et tous veulent l'ordre, et, certes, ici, la volonté générale de la société n'est pas la somme des volontés particulières des individus. »
L'intérêt collectif n'est pas la somme des intérêts particuliers présents, la volonté sociale continue n'est pas la somme des volontés individuelles. Le gouvernement a pour fonction, préaisément, de subordonner ceci à cela, et par la contrainte quand la persuasion ne suffit pas.
Si l'on admet que les intérêts particuliers composent l'intérêt public ou que les volontés particulières réunies — soit des individus, soit des groupes, — forment la volonté sociale par simple addition, il n'est pas besoin de gouvernement.
C'est en ce sens qu'il faut entendre la fa-
meuse assertion de Montesquieu que le principe du gouvernement démocratique, c'est la vertu : « Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu'un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent on se soutiennent. La force des lois dans l'un, le bras du prince toujours levé dans l'autre, règlent et contiennent tout. Mais, dans un État populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu. »
Ce qui revient à dire que son principe est qu'il n'ait pas à gouverner, car il y est radicalement impropre.
c( L'État sera très peu stable, lit-on dans le Traité politique deB. Spinoza, lorsque son salut dépendra de l'honnêteté d'un individu et que les affaires ne pourront y être bien conduites qu'à la condition d'être dans des mains honnêtes. Pour qu'il puisse durer, il faut que les affaires publiques y soient ordonnées de telle sorte que ceux qui les manient, soit que la raison, soit que les passions les fassent agir ne puissent être tentés d'être de mau-
vaise foi et de mal faire. Car peu importe, quant à la sécurité de l'Etat, que ce soit par tel ou tel motif que les gouvernants administrent bien les affaires publiques, pourvu que ces affaires soient bien administrées. La liberté ou la force d'âme est la vertu du particulier; mais la vertu de l'Etat, c'est la sécurité. Enfin, comme les hommes, barbares ou civilisés, s'unissent partout entre eux et forment une certaine société civile, il s'ensuit que ce n'est point aux maximes de la raison qu'il faut demander les principes et les fondements naturels de TEtat, mais qu'il faut les déduire de la nature et de la condition commune de l'Humanité. »
La vertu ne peut être un principe de gouvernement, puisque, précisément, le gouvernement a pour fin d'imposer ce que la vertu ne peut obtenir. Car chacun ne peut sacrifier à tout instant son intérêt personnel, son humeur, à l'intérêt général et à la discipline. L'héroïsme n'est jamais qu'exceptionnel et momentané.
A supposer qu'il devînt habituel, la difiiculté ne serait nullement surmontée. 11 ne suffit pas de vouloir, il faut savoir. Il ne suffit pas de savoir, il faut s'accorder en même temps pour le même effort.
Le juste, d'après Montesquieu, est la vertu même. Or le but du gouvernement temporel n'est pas le juste, mais l'ordre.
C'est au pouvoir spirituel qu'il appartient d'enseigner la vertu et de l'exalter, —de persuader.
Au temporel revient de contenir les volontés divergentes et de pousser les activités qui se refusent. Gela est une action, a dit Balzac, « et le principe électif est la discussion. Il n'y a pas de politique possible avec la discussion en permanence ».