‹ Les forces à régler;Chapitre 17 sur 75 · I. — Le nombre dans la guerre · texte numérisé non relu

I. — Le nombre dans la guerre

La levée en masse, les troupes élisant leurs chefs, les soldats en sabots qui culbutent l'ennemi en chantant la Marseillaise, toutes ces nuées romantico-révolutionnaires se dissipèrent aux premiers coups de canon.

On reconnut que notre « droit » valait surtout par le 75 et qu'il faut une organisation à Taction, même guerrière.

La guerre a prouvé que le nombre était une force ; mais le nombre discipliné, non la cohue grégaire.

Ne. laissons point les professionnels de la démagogie revenir là-dessus.

LE GOUVERxNEMEINT 47

Organisation, c'est division du travail, spécialisation des fonctions, hiérarchie.

On a admis ainsi le privilège des compétences suffisantes, la nécessité de l'indépendance et de l'efficacité du commandement. Dès qu'il y a danger apparent, l'obéissance devient facile.

Quand Louis XIV menaça la Hollande, celle-ci, rapporte Fustel de Coulanges, « changea son gouvernement et fit une révolution pour se mieux défendre ; laissant de côté pour un moment ses institutions républicaines, qui lui avaient donné le calme et la prospérité, mais qui ne lui paraissaient pas assurer assez énergiquement l'indépendance nationale, elle établit une sorte de dictature militaire pour le salut du pays ».

Dès le 2 août 1914, nous commençâmes donc, sagement, par mettre de côté la souveraineté du peuple et le parlementarisme. Nul ne se refusa au devoir impérieux d'obéir sans discuter, même sans comprendre, à une autorité qui ne relevait pas de ses subordonnés.

48 LE NOAIBBE ET L'OPliNlOiS PUBLIQUE

S'il y eut d'abord quelques stratèges de cabarets, de journaux et de couloirs qui prétendirent discuter les plans du généralissime, ils ne tardèrent point à s'apercevoir que ce n'était pas l'heure des bavardages.

C'est que la force du nombre n'est pas dans la direction, dans le conseil, ni même dans le choix de ses chefs : elle est dans l'obéissance qui assure la convergence des efforts et dans la consécration qui règle la direction.

Si les efforts ne convergent pas, ils s'annihilent ; si la direction n'est pas réglée, elle s'exerce pour elle-même, sans but, et s'use rapidement.

Il y a plus de deux mille ans, l'empereur chinois Wen-ti, l'énonçait sagement : « J'ai toujours entendu dire que le Ciel donne aux peuples qu'il produit des supérieurs pour les nourrir et les gouverner. Quand ces supérieurs, maîtres des autres hommes, sont sans vertu et gouvernent mal, le Ciel, pour les faire rentrer dans leur devoir, leur envoie des calamités ou les en menace. »

C'est pour le nombre qu'il faut gouverner, non par lui. La souveraineté du nombre est la plus pernicieuse chimère qui soit.

« Si nous connaissions les meilleurs d'entre nous, dit Carlyle, l'ère des révolutions serait à jamais fermée; malheureusement, nous n'avons aucune méthode pour les découvrir. »

Les révolutions tiennent à autre chose qu'aux vices des gouvernants. Ce n'est point Louis XV qui est guillotiné, c'est Louis XVL

La plus sûre méthode pour découvrir les meilleurs, ce n'est pas de les chercher, c'est de les faire ; ce n'est point de remplacer celuici par celui-là, c'est de permettre à celui qui détient un pouvoir de faire tout le bien qu'il peut et l'empêcher de faire le mal évitable.

Le personnel importe peu. L'ordre de puissance est une chose, l'ordre de mérite en est une autre. C'est le système actuel qui fait le désordre, et qu'il faut changer.

Voyez nos chefs militaires. A tout prendre, ils n'étaient pas des hommes extraordinaires,

Quelques-uns, surtout au début, devaient leur grade à la médiocrité de caractère qui rassurait la politiquerie, à la brigue plus qu'à leur valeur propre. Mais ils se sont trouvés là. Ils n'étaient pas dans le système absurde qui fait dépendre le supérieur de l'inférieur. Les hommes, quand ils peuvent donner toute leur mesure, ne manquent jamais aux circonstances.

Page 1