I. — Incompétence
C'est le règne de l'incompétence éloquente, ou, pis encore, la confusion des compétences : des techniciens intervenant dans la direction politique ou des théoriciens s'immisçant dans les spécialité pratiques.
A M. Lémery, venant d'être promu soussecrétaire d'État à la marine marchande, un député pouvait dire (décembre 1917) qu'il ne connaissait rien de la question maritime.
M. J. Perchot, sénateur des Basses-Alpes, rapporteur de la Commission sur les marchés de projectiles, a demandé à ses collègues de voter le projet de résolution suivant :
« Le Sénat :
« Considérant que, malgré les avertissements de la Commission des finances, au cours de l'année 1915, et ceux de la Commission des marchés en juillet 1916, l'administration de la guerre a passé pendant deux ans et demi les marchés des fournitures courantes d'artillerie dans l'ignorance des prix de revient réels de fabrication ;
" Regrettant que, de ce fait, les prix d'achats unitaires consentis par elle comportent des majorations anormales dépassant fréquemment 100 7o des prix de revient normaux ;
(( Invite le gouvernement à réparer le préjudice causé au Trésor en demandant d'urgence au Parlement, si besoin est, les dispositions législatives nécessaires, notamment le vote d'une loi limitant les bénéfices des fournisseurs de l'Etat, analogue à celle qui se pratique en Angleterre (Munition of War Ad., 1591). »
Toutes les difficultés qui ont surgi à l'armistice marquent l'incurie de notre administration et de notre gouvernement. On a tou-
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jours remis de les surmonter k plus tard. C'est le système d'irresponsabilité qui y incline. Mais il vient un moment où l'on ne peut plus différer et où les difficultés accumulées vous écrasent. Ce moment paraît venu.
Tous ces milliards qu'on a prodigués, parce qu'il n'en coûtait sur le moment que de faire imprimer, de signer, de tout concéder aux exigences les plus extravagantes, ont amené une subversion sociale. Les fortunes ont été déplacées, les rapports économiques bouleversés, la production arrêtée, la consommation accrue follement. Dès Tinstant où il eût fallu se restreindre, et non par des décrets, ce fut un effroyable gaspillage.
Nonobstant, les tenants du système s'y agrippent désespérément et veulent en tirer pour eux et leur coterie tout ce qu'il leur peut donner. Le service du ravitaillement civil a été un scandale. Les menaces fiscales, un autre. La reconstitution des régions envahies, par exemple, a dépassé toutes les bornes de l'incohérence.
Un gouvernement qui ne peut même pas remplir ses fonctions élémentaires de police veut que tout soit fait par lui. Surtout lorsqu'il y a de grosses sommes à manipuler. On entrave toutes les initiatives. Mais, comme il n'y a pas de tête, l'État est livré à plusieurs bandes. Chacune veut sa part.
Pour présider à ce chaos, il y a eu, notamment pour la reconstitution des régions libérées, six ou sept services et directions, qui s'ignoraient ou se tiraient dans les jambes. Voyons-y un bien d'ailleurs; c'est peut-être ce qui les contenait les uns les autres et les empêchait de faire trop de mal.