I. — Légistes et anarchistes
A la vie sociale spontanée, libre, se substitue peu à peu un mécanisme légal qui fonctionne mal, se détraque, favorise, avec Tirresponsabilité des gouvernants, l'inertie et la fraude, d'autant plus qu'il se complique davantage.
« La société tombe par degrés dans la maladie qui est celle de toutes les époques |f de décadence, dit Leverdays, signalée depuis de longs siècles par Tacite, dans la pléthore légale. La société devient malade de la surabondance des lois. 11 y en a tant et de tant d'espèces, et dictées par tant de circonstances qu'elles en arrivent à constituer un arsenal
pour l'arbitraire, où il puise à sa fantaisie... Et qui les connaîtra vos lois ? Tout ce qu'on voudra pourra exciper d'un considérant et précédent légal. La légalité se nie ellemême. »
Les légistes sont bien les pères des protestants et des jacobins, c'est-à-dire des anarchistes. Déjà, au xif siècle, saint Bernard, dans une lettre au pape Eugène 111 et, plus tard, Roger Bacon dénoncent les cavillations des légistes. Mais leur réelle influence ne date que du xv® siècle.
Comines nous apprend que, « pour éviter la cautèle et la pillerie des advocats qui est si grande en ce royaume qu'il n'en est nulle autre semblable », Louis XI s'efforça de codifier le droit coutumier. Ici, ce grand politique se trompait. Les textes, si serrés qu'ils soient, prêtent bien plus à ergoter, c'est-àdire à « la cautèle et à la pillerie » de la basoche, que les mœurs et les forces sociales.
S'il convient de faire exception pour les Capiliilaires de Charlemagne et les Établis-
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sements de saint Louis, c'est que ces chartes, comme le Livre des métiers d'Etienne Boileau, ne faisaient que fixer des mœurs et assurer des forces sociales nouvelles.
La surabondance des lois écrites n'est qu'une preuve d'anarchie.
« Plus on écrit, a dit J. de Maistre, et plus l'institution est faible. La raison en est claire : Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu'ils sont attaqués, en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d'une destruction. Voilà pourquoi l'institution la plus vigoureuse de l'antiquité profane fut celle de Lacédémone, où l'on n'écrivait rien. »
Voilà pourquoi aussi le parlementarisme ne va qu'avec une légifération à outrance, pourquoi enfin les anciens révolutionnaires sont volontiers d'infatués légistes.
La loi sur le divorce d'Alfred Naquet a été certainement plus destructive que les incen-
dies et les barricades de la Commune. Que sont les misérables exploits des anarchistes de « la bande tragique » à côté des dois, des pirateries et des violences qu'a permis la loi sur les Congrégations ?
Comme on Ta dit du césarisme, la légifération est une réaction instinctive contre les effets de l'anarchie, — non contre ses causes et elle-même.
Mais au lendemain de la bourrasque révolutionnaire, il en faut bien convenir, on n'avait pas le choix. De là, après l'échec des légistes dantoniens, Bonaparte, Portalis et leurs Codes.
Ce fut un moindre mal, mais cela ne remplaçait pas les institutions détruites, les mœurs dissoutes, les forces sociales abolies, la continuité rompue. On n'avait qu'un répit pour se reprendre et reconstruire.
L'irréligion, athée ou spiritualiste, voire même théologique, le parlementarisme, l'argent individualiste s'opposèrent à toute restauration. Ils se coalisèrent pour maintenir.
au moral, au politique et au social, l'effroyable désordre dans lequel ils prospéraient. C'est l'histoire du xix^ siècle.