II. — La législation contre les institutions
On légiféra donc de plus en plus. « Quand l'ignorance est au sein des sociétés et le désordre dans les esprits, peut-on lire dans la préface du Répertoire de Dalloz, les lois deviennent nombreuses. Les hommes attendent tout de la législation, et chaque loi nouvelle étant un nouveau mécompte, ils sont portés à lui demander sans cesse ce qui ne peut venir que d'eux-mêmes, de leur éducation, de l'état de leurs mœurs. »
Et ils le demandent d'autant plus qu'avec le système électif ils l'obtiennent plus facilement. Que dis-je? Des journalistes, des candidats, des élus s'évertuent à proposer des u réformes » mirifiques que le peuple n'eût jamais songé à réclamer.
A l'heure présente, si nul n'est censé igno-
rer aucune loi, nul aussi ne se peut flatter de les connaître toutes, encore moins de les interpréter congrûment. Et c'est là une riche matière pour les fripons. Combien Louis XI était naïf!
Ainsi, les lois écrites — qui sont au mieux un expédient, un mécanisme nécessairement défectueux, puisqu'il ne peut s'adapter à tous les mouvements de la vie sociale — ne sauraient suppléer les mœurs et les institutions, muscles, sang et nerfs d'une société vivante. Elles contribuent même à ruiner ce qui en subsiste encore : après la province et la corporation, l'Église, la patrie et la famille.
Et nous en sommes là.
Isolé, passant, pauvre, n'étant plus encadré par aucune institution, appuyé par aucune solidarité durable de région ou de profession, ni même par une opinion publique dirigée et réglée, il est bien vrai que le simple honnête homme devait être, dans l'universelle dissociation, bafoué, vexé, brimé, exploité, écrasé de toutes façons, par toutes
98 LE NOMBRE ET l'oPINION PUBLIQUE
les ruses, les fourberies et les brutalités. Il importait de le protéger.
Le législateur s'y employa parfois avec autant de bonne volonté que d'ignorance des conditions de la vie sociale. C'est de bonne foi qu'il s'étonnait quand ces mesures protectrices favorisaient au contraire les entreprises des coquins. Il se gardait bien, d'ailleurs, de les modifier efficacement. Trop de gens, et qui sont électeurs, vivent du gâchis et bénéficient immédiatement d'une aggravation de désordre.