‹ Les forces à régler;Chapitre 33 sur 75 · III. -— Le moyen pris pour fin · texte numérisé non relu

III. -— Le moyen pris pour fin

De Donald avait bien montré l'absurdité de cet étatisme forcené : « Si jamais il prenait envie à des législateurs de déterminer avec précision le pouvoir et le devoir des pères et des enfants, des maris et des femmes, des maîtres et des serviteurs, la société de famille serait impossible. On a beau faire, il faut, dans un Etat comme dans

une famille, un pouvoir discrétionnaire, ou bientôt la société tout entière, chefs et subalternes, ne sera qu'un troupeau d'automates. »

Automates, nous le sommes maintenant, sans savoir ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons. La loi est intervenue même dans la forte constitution de la famille, et, comme l'avait prévu de Bonald, pour la désorganiser. Et les femmes qui en souffrent le plus parviennent à se convaincre que leur malheur, la servitude économique, la prostitution plus ou moins déguisée sont une émancipation glorieuse.

M. Jules Roche a pu écrire :

« C'est ainsi enfin que les lois constitutionnelles furent ce qu'elles sont : uniquement un Code de procédure parlementaire organisant un gouvernement appelé « République », mais dépouillé de tout élément constitutif d'une République, c'est-à-dire de toute garantie des droits et des libertés nécessaires du citoyen dans le domaine indi-

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viduel, de toute condition du pouvoir rationnel de l'Etat dans le domaine national, en un mot, établissant purement et simplement le pouvoir absolu d'élus irresponsables, c'està-dire un système politique sans précédent dans l'histoire, sans nom dans la langue du droit, fatalement générateur d'anarchie, de despotisme et de ruine.

« Pour avoir cru que le législateur peut ce qu'il veut, que les institutions qu'il décrète ne produisent pas des effets indépendants de sa volonté, ne sont pas soumises à des lois non écrites, plus puissantes que celles gravées sur le bronze, les auteurs des lois de 1875 se trompèrent donc gravement; les républicains, voulant faire la République, préparent la tyrannie collective; les conservateurs, voulant sauvegarder l'ordre social et l'ordre public, préparent l'anarchie et la révolution. »

Dès 1880, Pierre Laffitte avait mieux encore montré cette grossière illusion démocratique :

« Qu'elle émane d'an grand ou d'un petit nombre d'individus, la décision législative n'en est pas moins toujours un acte volontaire; l'arbitraire ne cesse qu'autant que la décision législative justifie sa légitimité par sa subordination envers Tordre naturel. »

Avec la surenchère démagogique, c'est ce qu'elle fait de moins en moins. Mais Pierre Laffitte poursuit :

(( ... Il est illusoire de vouloir supprimer les décisions de la volonté individuelle des chefs dans le gouvernement des sociétés, comme il est irrationnel de penser que ces décisions sont, au fond, d'une autre nature que les règlements ou décisions législatives. Il faut les conserver comme une condition nécessaire de toute vie sociale. Il y a plus : à mesure que l'état positif grandira, l'intervention résultant des volontés individuelles augmentera, et celle qui résulte des décisions législatives ira en diminuant. Mais il faut pour cela une condition capitale: c'est que la décision émane toujours d'un individu nette-

ment déterminé et ayant, dès lors, une responsabilité réelle, soit matérielle, soit morale, qu'on peut toujours invoquer et appliquer. ))

Et donc : dictature.

La chose publique n'est pas le gouvernement. Celui-ci n'est qu'un moyen pour servir celle-là. Le suffrage universel en fait une fin. Voilà l'erreur fondamentale du système.

IV, — La présidence.

Dans cette superstition stupide que la loi peut tout, on ne se préoccupe même plus de l'exécution.

La séparation du législatif et de l'exécutif est d'ailleurs ce qu'il y a de plus extravagant dans notre conduite politique où sont confondus temporel et spirituel.

Essayons d'imaginer deux hommes, dont l'un assumerait de décider les mouvements que l'autre devrait exécuter. Evidemment, le premier n'aurait à tenircompte d'aucune con-

dition physique, et il déciderait les acrobaties les plus périlleuses. L'exécutant ne pourrait pourtant pas accomplir ce qui lui est impossible ; mais, après s'être cassé bras et jambes, impuissant dorénavant à faire les mouvements les plus simples qui sont indispensables pour l'entretien de la vie, il se laisserait mourir.

On a proposé d'étendre les pouvoirs de l'exécutif, à la manière des Etats-Unis, et notamment de faire nommer le Président directement par le peuple.

La politique positive ne saurait nous révéler qu'un mode d'élection du Président de la République puisse être préférable à un autre. Elle condamme tout système électif, en considérant le choix des supérieurs par les inférieurs comme radicalement absurde et anarehique.

11 importe peu de modifier les pouvoirs présidentiels, sinon pour les restreindre. Un élu à temps dépend nécessairement de ses électeurs, et il ne se maintient — comme il a

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été promu — que par la corruption pour se faire des partisans et par la tyrannie pour écraser ses adversaires. C'est tout le jacobinisme.

Les choses étant ainsi, et tant que la France le pourra supporter, le mieux est que le Président soit ce qu'ont été heureusement tous ceux de notre République troisième : sans volonté ou de médiocre intelligence. A l'occasion d'une élection de ce genre, Clemenceau s'écria un jour : a Je vote pour le plus bête. » C'était le mieux.

Auguste Comte^, qui est le maître incontestable de la politique positive, a écrit : « La division métaphysique entre la puissance executive et la puissance législative ne constitue qu'un vicieux reflet empirique de la grande séparation ébauchée au moyen âge entre les deux éléments nécessaires (temporel et spirituel) du gouvernement humain... La véritable liberté exige aujourd'hui l'énergique prépondérance d'un pouvoir central vraiment progressif, convenablement réduit à sa des-

tination pratique, par une sage renonciation à la suprématie spirituelle. »

Nous connaissons donc les conditions actuelles d'un véritable gouvernement : indépendance, continuité, concentration, responsabilité. C'est-à-dire dictature. Mais une dictature ne s'exerçant que sur le temporel, et contenue, réglée par le pouvoir spirituel. Pour les positivistes, l'importance du pouvoir spirituel doit croître à mesure que diminuera celle du pouvoir temporel, car on ne contraint qu'autant qu'on ne peut persuader. Le principal propos de la religion de l'Humanité — comme de toute religion — est de rendre les hommes de plus en plus sensibles aux commandements de la raison et aux suggestions du cœur. « Les peuples, a dit de Donald, se gouvernent par des exemples plutôt que par des lois, et par des influences plus que par des injonctions. »

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