VI. -^ Tyrannie par en bas
c( Il n'y a pas d^ pouvoir plus terrible, a dit Haller, que celui qui peut exécuter les plus exécrables forfaits avec la volonté de tous ou en les colorant de la volonté de tous. Les
108 LE NOMBRE ET l'oPINION PUBLIQUE
forces d'une corporation (surtout celles des mandataires de la fouie), employées sans règle et sans frein ou tournées contre le sens même de la société, deviennent plus formidables que tous les autres. Les droits naturels et acquis sont alors foulés aux pieds avec plus d'impudence encore que par des tyrans individuels, parce que les passions ne sont jamais plus violentes qu'entre égaux, et que chacun se cache parmi la foule des complices et se soustrait par conséquent à la crainte même de la honte et de la responsabilité morale. »
Par l'extension de son corollaire essentiel, la suprématie du nombre, — chaque vivant comptant pour un également, l'ensemble continu ne comptant plus, — le système électif généralisé constitue pour la société un état de délire chronique.
L'organe directeur n'est plus limité, puisqu'il ne se subordonne plus à aucune condition sociale, et il est dépendant. A l'état sain, c'est le contraire. Le pouvoir politique est
nécessairement indépendant, mais extrêmement limité par les institutions, les traditions, les mœurs, les opinions unifiées, coordonnées par le pouvoir moral.
« Lorsque vous érigez le peuple en pouvoir, dit de Bonald, vous ne lui donnez pas un pouvoir absolu, puisqu'il est dépendant de tous les ambitieux, et le jouet de tous les intrigants, vous lui conférez nécessairement un pouvoir arbitraire, c'est-à-dire un pouvoir indépendant de toutes les lois, même de celles qu'il se donne à lui-même. »
Quand elles ne sont plus réglées, ce ne sont pas les opinions fondées qui gouvernent, mais les caprices, les passions habilement déchaînées, les intérêts spéciaux et momentanés, — et contre les conditions mêmes de l'ordre politique et de la vie sociale, les véritables lois, celles qui ne s'écrivent point.
Car les lois ne sauraient être le fait d'une volonté plus ou moins nombreuse ou plus ou moins consciente. Elles sont, et elles ne permettent que la volonté du fait.
«. La forme politique et sociale, dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas livrée à son arbitraire, dit Taine, mais déterminée par son caractère et son passé. »