IV.— Sinistre incurie
Aussi, rien n'était prêt le 2 août 1914. Ni les hommes ni le matériel. Pas même Fesprit et le cœur des dirigeants et des administrateurs. Et c'est fort heureux pour la France que, grâce à l'héroïsme des défenseurs de Liège, grâce à notre élan populaire, à la ferme volonté de nos chefs militaires, le flot des vandales ait été barré quelque temps et qu'on ait pu commencer à se préparer vers le P"" septembre.
Mais, déjà, la noble Belgique et une partie de la France étaient envahies, dévastées...
Que d'humiliations, de ruines, de souffrances, de deuils nous eussions évités si nous avions eu seulement plus de canons et plus de minutions. Nos forts n'étaient pas en état, notre artillerie lourde manquait ; les muni-
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tions, les usines et le personnel pour la fabrication faisaient défaut. Et le reste. C'étaient là des dépenses qui ne pouvaient que restreindre la part des sportules électorales. Les politiciens les avaient refusées.
Dans les dix dernières années, l'Allemagne avait dépensé pour son armement plus de 2 milliards. La France, pas même la moitié.
Du rapport Humbert, qui fut lu à la Chambre quelques jours avant la guerre et qui fut publié dans le Journal officiel quelques jours après, V Action française relevait ces chiffres :
« On a dit, par exemple, qu'en 1900, pour le budget de 1901, le ministre des Finances avait pratiqué d'office une réduction de plus de 35 millions sur les 104.500.000 francs que demandait le ministre de la Guerre ; que pour le budget de 1902, le chiffre demandé par les services dépassait 98 millions et qu'il fut réduit de 38 millions par le ministre de la Guerre, puis de 10 millions en plus de cette première réduction par le ministre des Finances. A partir de ce moment, a-t-on ajouté, les
sommes demandées par les services sont devenues beaucoup plus faibles, parce que les directeurs du ministère avaient ordre de réduire au minimum leurs prévisions ; mais ces prévisions déjà si réduites ont encore été fortement comprimées, soit par le ministre de la Guerre spontanément, soit d'après les indications impératives du ministre des Finances. En 1903, les services ne demandaient plus que 59 millions et on leur en accordait 36; en 1904, ils demandaient 61 millions et on ne leur en accordait que 30 ; en 1905, ils en demandaient 44 et on ne leur en accordait que 27. De 1905 à 1907, il est vrai, après la manifestation allemande de Tanger, plus de 230 millions sont dépensés hors budget ; mais, à partir de 1908 et jusqu'à l'époque des événements d'Agadir, les prévisions sont de nouveau diminuées ; les services réclament 88 millions et on ne leur en donne que 57. Pour 1909, ils sollicitent 98 millions et on ne leur en octroie que 66. Pour 1910, au lieu de 81 millions demandés, on n'en accorde
que 69, et pour 1911, les 113 millions déclarés nécessaires sont ramenés à 86 millions. »
Autre exemple d'incurie criminelle. C'est un médecin principal en retraite, M. le D"" Morer, qui le notait dans un journal de province :
« Toutes les géographies de nos enfants signalent une ligne très forte, La Fère, Laon, Reims, et les atlas de nos gosses montrent ces villes entourées de forts. Or, qu'y a-t-il pour nous en réalité ? Rien. On nous a cependant dit que les Allemands utilisaient ces forts déclassés. Les voilà donc les forts de la ligne La Fère, Laon, Reims ; mais ils profitent aux Allemands, non à nous. « Déclassés » n'est qu'une mention sur un état ; pourquoi pas démolis? C'est que, en admettant que tout cela soit vrai, il eût fallu de l'argent pour les démolir, et il en fallait pour tant d'autres choses que la guerre, et il y avait tant de virements sur ce pauvre budget de la guerre ! Si les forts avaient été occupés par nous, les Allemands n'auraient pu s'y arrêter ; s'ils
avaient été démolis, ils ne se fussent pas arrêtés sur cette ligne peut-être et nous n'aurions pas à payer de vies humaines ce que nous n'avons pas voulu payer en argent. Et voilà l'histoire de la ligne forte La Fère, Laon, Reims ! »