VII. — L'inapte pédantocratie
Mais quels seront les guides et les formateurs de cette opinion publique ?
Ce ne seront pas les exploiteurs que la démo-ploutocratie fait surgir de toutes parts. Ce ne seront même pas, quoique en ait pensé Renan, nos pédantocrates.
La science, comme on l'entend à l'ordinaire, n'est et ne peut être une doctrine. C'est un procédé.
C'est le sabre de Joseph Prudhomme qui peut attaquer les institutions et au besoin les défendre. La science ne peut prétendre à la synthèse.
La synthèse objective est une chimère.
« Les moyens de l'esprit humain sont trop faibles, a dit Comte, et l'univers trop compliqué pour qu'une telle perfection scientifique soit jamais à notre portée. »
Comme Tassure M. Boutroux, la science peut multiplier la barbarie. Aussi, chez tel
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savant spécialiste, ajoute-t-il, « quelle disproportion souvent entre sa science et son degré d'éducation ! Quelle vulgarité de goûts, de sentiments, de langage, quelle brutalité de procédés ! »
Le caractère manque souvent. En voici un type signalé par Taine, le célèbre chimiste Fourcroy, député, plus tard conseiller d'Etat et ministre de l'Instruction publique.
Aux Jacobins, le 18 brumaire an II, on l'accuse de trop peu parler à la Convention, et il répond : « Après vingt ans de travaux, je suis parvenu, en professant la médecine, à nourrir le sans-culotte mon père et les sans-culottes mes sœurs... Sur le reproche que m'a fait un membre de donner aux sciences la majeure partie de mon temps..., on ne m'a vu que trois fois au lycée des Arts, et cela dans l'intention de le sans-culottiser. » Cet éminent chimiste ne fut pas plus ferme, d'ailleurs, devant la faveur de Napoléon que devant la guillotine de la Terreur.
Avant la guerre, plusieurs scandales ont
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assez montré l'insuffisance morale des savants, et nous avons pu voir s'étaler la pleutrerie des Académies scientifiques au sujet de la radiation de leurs membres correspondants allemands, qui ne fut décidée qu'à regrets, à la majorité, partiellement, en biaisant. C'est qu'il y avait là des intérêts, des vanités en jeu.
Et aussi l'immense sottise que relève un universitaire, M. Henri Hauser, dans ces lignes : « Il y a quelques années, un des plus hauts, des plus nobles esprits de notre Université déclarait devant moi qull se sentait plus près des intellectuels allemands, rencontrés dans les congrès, que de « l'homme de la rue » de France. »
Il y a de quoi s'inquiéter sur les autres, moins « hauts » et moins « nobles ».
L'intelligence est donc à l'avenant. Un spécialiste n'est qu'un manœuvre de laboratoire ou de bibliothèque. Sorti de son métier, le plus souvent c'est un niais. Et il l'est d'autant plus que la naïveté du peuple, qui cher-
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che toujours des objets de vénération l'a considérablement surfait. Le cuistre se présente comme un thaumaturge. L'argent, les places, les honneurs, la renommée lui viennent de toutes parts. Et il croit que c'est arrivé. 11 n'est dépassé, dans la sottise infatuée, que par le littérateur.
Aussi, le voyons-nous, à propos de tout et hors de propos, pérorer, trancher doctoralement sur les questions auxquelles il est le moins préparé à répondre, étant totalement dépourvu de cet esprit d'ensemble qui est « la principale base de toute aptitude politique ».
Il ne se pousse, d'ailleurs, que par des découvertes sensationnelles. Au lieu de poursuivre le principal objet des sciences, qui est de substituer la constance à la variété en établissant des rapports suffisants, on accumule des matériaux sans songer à les classer et à les coordonner. Mais, comme l'a fait remarquer Comte, c( toute disposition habituelle à trop compliquer les explications constitue réellement une tendance vers la folie en intro-
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duisant un excès de subjectivité ». C'est ainsi que nous connaissons d'éminents économistes qui sont bolcheviki et d'illustres physiologistes qui sont spirites.
Comme nos intellectuels de toutes ca^;égories n'ont aucune base, comme l'intérêt de l'un n'est pas celui de l'autre, et les passions, il leur arrive de se séparer, de s'opposer, même lorsqu'il ne s'agit que de leur métier. A l'Académie des sciences, il y a une droite, un centre et une gauche, comme à la Chambre. Il y a une chimie radicale et une physique réactionnaire, une mathématique théologique et une biologie mécréante.