‹ Les forces à régler;Chapitre 72 sur 75 · VIII. — Insuffisance de la contrainte · texte numérisé non relu

VIII. — Insuffisance de la contrainte

Le manifeste des 93 intellectuels allemands nous a émus plus qu'il n'eût fallu. S'ils se sont montrés meilleurs allemands que pontifes du genre humain, c'est qu'ils savent bien que rien ne les désigne pour cette haute fonction spirituelle et qu'ils sont bonnement

de bons allemands, y compris les pacifistes Fœrster, ^ éthicien » surabondant, et le chimiste Wilhelm Ostwald, également lauréat du prix Nobel et, de plus, inventeur des pastilles incendiaires. La phraséologie humanitaire de ceux-ci n'était qu'un article d'exportation.

Allemands, ils ont défendu leur patrie à leur manière. Au nom de quoi eût-on voulu qu'ils la sacrifiassent et pourquoi? Leur honneur professionnel n'est engagé que dans l'exercice de leur métier, leur morale ne les discipline qu'au service de la société dont ils font partie. N'oublions pas que l'état de guerre rompt tout lien social entre les belligérants.

Les civilisations ne s'expliquent que par les religions. Mais, pour le sociologue, l'efficacité sociale des religions ne s'explique que par l'opinion publique qu'elles ont su former, enseigner, diriger. Elles proclament Dieu ; mais c'est surtout en réalisant l'Humanité qu'elles s'imposent. Ne l'oublions pas, elles

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se dénaturent quand elles acceptent d'être un moyen de gouvernement, c'est-à-dire de contrainte. Leur tâche est de persuader, et donc de réduire la part de la contrainte matérielle.

Bonaparte n'était qu'un jacobin matérialiste, et rien n'est plus grossièrement faux, rien n'outrage plus les vrais croyants que la basse conception qu'il se faisait du catholicisme et de toute religion : « Quant à moi. je n'y vois pas le mystère de l'incarnation, mais le mystère de Tordre social ; la religion rattache au ciel une idée d'égalité qui empêche le riche d'être massacré par le pauvre ». — Et encore : « La société ne peut exister sans l'inégalité des fortunes, et l'inégalité des fortunes sans la religion. Quand un homme meurt de faim à côté d'un autre qui regorge, il faut une autorité qui lui dise : Dieu le veut ainsi ; il faut qu'il y ait des pauvres et des riches dans le monde ; mais, ensuite et pendant l'éternité, le partage se fera autrement. »

S'il n'y avait eu que l'espérance du paradis et la crainte de l'enfer pour empêcher les

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riches et les puissants d'être massacrés, lllumanité ne se fût jamais élevée au-dessus de la primitive sauvagerie. Bonaparte oubliait que deux grandes civilisations, celle de l'Inde et celle de la Chine, ont pu s'épanouir sans concevoir un autre paradis, celle-ci que la mémoire de la postérité, celle-là que le néant. En Europe, les sanctions mystiques n'ont toujours été que les reflets et les appoints des sanctions pénales, lesquelles valaient surtout pour les natures vulgaires dont l'influence sociale positive est à peu près nulle aux époques organiques. Les sanctions personnelles n'ont jamais suffi à elles seules. Quand elles s'opposaient, c'est elles qu'on bravait, non l'opinion ou la coutume. Dans un de ses plus beaux élans d'amour, sainte Thérèse va jusqu'à accepter l'enfer pour elle-même afin de l'éviter aux pécheurs. Même au moyen âge, le duel persiste. On affrontait la damnation pour se gagner l'opinion publique.

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