‹ Les forces à régler;Chapitre 74 sur 75 · X. — Ranimer l'esprit social · texte numérisé non relu

X. — Ranimer l'esprit social

Tout notre ancien droit coutumier avait ainsi pour support le spirituel. Les légistes ont matérialisé le social. Et, en le matérialisant, ils l'ont atrophié, dénaturé.

La coutume, pour s'implanter, exigeait le temps. C'est l'opinion des ancêtres et de la postérité. Les institutions ne se fondaient que sur le positif.

Le sentiment social est tellement obnubilé dans notre anarchie que l'on ne conçoit plus, à toutes les questions, que des solutions législatives ou la force brutale. C'est une sottise quand ce n'est pas une calamité.

Parce que, dans mes diverses publications, j'indique les seules solutions réelles aux principaux problèmes politiques et sociaux qui se posent présentement, il m'est souvent reproché par des publicistes, ignorant les

plus élémentaires notions sociologiques, de tout critiquer et de ne rien résoudre.

Ce mépris du spirituel, cette superstition matérialiste aux magies de la législation, cet asservissement aveugle à l'automatisme, à la force matérielle sont un des aspects les plus troublants de notre décomposition sociale.

La légiféromanie n'a aucune base. Elle ne comprend que la quantité, l'inorganique.

L'arbitraire des partis, les appétits des passants, les divagations de la métaphysique révolutionnaire suffisent pour lui donner libre cours. Reniant le passé, on ne conçoit plus l'avenir. Nous voyons où cela nous a conduits.

La civilisation occidentale va s'effondrer si nous ne ranimons point l'esprit social.

XI.-— Les forces sociales disciplinées par les forces morales.

L'argent doit être contenu, le nombre a besoin d'être éclairé et dirigé. Ces forces sociales resteront perturbatrices tant qu'elles

l'opinion publique 247

ne seront pas réglées. Et elles ne sont susceptibles de l'être efficacement que par les opinions et les mœurs régénérées.

Contrairement à l'argent, ce n'est jamais spontanément que le nombre est égoïste, immoral, antisocial, et même indiscipliné. « Quiconque a vu les foules dans un péril qui les menace ou les émeut, fait remarquer M. Paul Lacombe (pourvu que ce péril soit clair et pas trop urgent: inondation, incendie, etc.), a observé qu'elles cherchent d'instinct un individu qui les guide, les commande, elles aspirent à la subordination, et c'est un instinct fort raisonnable, car sans cette subordination il n'y a pas d'action concertée. »

Dans la vie privée, avec la famille désorganisée, la coquette, la comédienne et la courtisane ont pris l'influence qu'avaient la femme du foyer, la mère. De même, dans la vie publique, avec la société décérébrée, sans doctrine, la presse prostituée, les aigrefins et les charlatans ont pris la place des véritables chefs spirituels.

âiS LE NOMBRE ET l'oPLMON PUBLIQUE

Toute force tend à agir. Il n'y a pas à détruire celle du nombre non plus que celle de l'argent, il n'y a qu'à les ramener à l'ordre.

Ce n'est pas par le suffrage et dans une fictive souveraineté politique que le nombre doit intervenir : c'est, dit Comte, « en assurant au moindre citoyen une influence sociale, non pas impérative, mais consultative, toujours proportionnée à son zèle et à son mérite. »

Ce n'est pas tous les quatre ans, aux jours d'élection, que le nombre doit exprimer ses nolontés et ses volontés : c'est à tout moment et en toutes choses, par l'action et la réaction de ses idées, de ses sentiments et de sa conduite habituelle, par l'approbation et la réprobation, le mépris ou l'admiration, voire le boycottage ou le triomphe.

Par là, comme l'a montré A. Comte, le prolétariat a une aptitude naturelle à devenir l'auxiliaire indispensable d'un pouvoir spirituel pour son triple office social d'appréciation, de conseil et même de préparation. La

l'opinion publique 249

puissance du nombre sera d'autant plus grande, plus efficace, plus difficile à détourner de ses voies, qu'un ensemble de croyances fixes unifiera les âmes et ralliera les cœurs.

« Après l'établissement d'une doctrine générale, ajoute Comte, la principale condition pour constituer l'empire de l'opinion publique consiste dans l'existence d'un milieu social propre à faire habituellement prévaloir les principes fondamentaux... H ne faut pas compter que les convictions dispensent jamais de cette énergique assistance. La raison est loin de comporter une telle autorité directe dans notre imparfaite constitution.

Même le sentiment social, malgré son efficacité très supérieure, ne saurait habituellement suffire pour diriger convenablement la vie active, si l'opinion publique ne venait sans cesse fortifier les bonnes tendances individuelles. Le difficile triomphe de la sociabilité sur la personnalité n'exige pas seulement l'intervention continue de véritables prin-

250 LE NOMBRE ET l'opIMON PUBLIQUE

cipes généraux, aptes à dissiper toute incertitude quant à la conduite propre à chaque cas. 11 réclame aussi la réaction permanente de tous sur chacun, soit pour comprimer les impulsions égoïstes, soit pour stimuler les affections sympathiques. Sans cette universelle coopération, le sentiment et la raison se trouveraient presque toujours insuffisants, tant notre chétive nature tend à faire prévaloir les instincts personnels. »

L'esprit public doit être le grand régulateur. La théorie positive en détermine les trois éléments appelés à élaborer l'opinion publique : 1° la doctrine ; 2^ l'énergie ; 3° l'organe.

Auguste Comte fait observer que, sans le prolétaire, l'opinion publique manquerait d'énergie ; sans le philosophe, de consistance ; et sans la femme, de pureté et^ d'amour. « Si la constitution domestique, ajoute-t-il, se réduit à systématiser l'influence de la femme sur l'homme, on peut dire également que la constitution politique consiste surtout à ré-

l'opinion publique 2o1

gler l'action du pouvoir intellectuel sur la puissance matérielle, w

Le sentiment et l'intelligence doivent concourir pour diriger l'activité.

C'est en apportant le précieux concours de son énergie à la pensée que le nombre peut et doit participer à un pouvoir qui s'exerce surtout en sa faveur.

La démocratie ne peut être que morale ; elle ne se réalisera, elle ne vivra que par l'opinion publique organisée, la réaction de tous sur chacun par laquelle tout citoyen obtiendra la part d'influence constante et effective que lui conféreront normalement ses compétences et son dévouement.

Page 1