II. — La souveraineté du peuple
Quand le nombre s'est détourné de ses voies et quand il a voulu devenir sa propre fin en aspirant à diriger l'État, son caractère moral s'est altéré rapidement et profondément.
Là aussi, c'est dans la Déclaration des droits de l'homme qu'on trouve le virus : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. »
La société moderne lui doit les folles utopies de la violence, les aberrations de Téta-
tisme et la mystification du suffrage universel. Ainsi, les excès du nombre ont aggravé les abus de la richesse, et réciproquement.
Mystification, ai-je dit ? — Dans la Crise sociale^ j'ai fait remarquer que, sôus l'ancien régime, sans suffrage exprimé, tout le monde tenait pour le roi régnant; que, sous cette république, honnis clients, sportulaires et financiers, tout le monde est peu ou prou de l'opposition.
« La représentation natioaale est une fiction, rien qu'une fiction, a reconnu Rittinghausen. Le délégué ne représente que luimême, puisqu'il vote selon sa propre volonté et non selon la volonté de ses mandataires. Il peut dire « oui » quand ceux-ci diraient « non », et il le fera dans la plupart des cas. »
Pas même. Un vieux parlementaire radical, M. Modeste Leroy, déclarait un jour : « On veut toujours le contraire de ce qu'on vote. )^
Auguste Comte a toujours représenté « la souveraineté du peuple comme une mystifi-
cation oppressive et l'égalité comme un ignoble mensonge ». Et alors Proudhon disait de son côté : « Le moyen le plus sûr de faire mentir le peuple est d'établir le suffrage universel. »
Après que l'expérience a été parachevée jusqu'à l'invasion, la décomposition de la société et la ruine de l'Etat français, on peut juger combien ces deux grands esprits étaient supérieurs aux rêveurs, aux politiciens et métaphysiciens de leur temps qui, après le néfaste Jean-Jacques Rousseau, se faisaient les défenseurs du doorme calviniste de la sou-
veraineté infaillible du peuple.
C'était le poète Lamartine qui disait : « Tout Français qui a l'âge d'homme est citoyen, tout citoyen est électeur, tout électeur est souverain. Le droit est égal pour tous et il est absolu. Aucun citoyen ne peut dire à l'autre : Je suis plus souverain que toi. »
C'était le politicien Louis Blanc : « Il y a cela d'admirable dans le suffrage universel que, par des voies douces et régulières, il
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tend à faire monter au sein du pouvoir les progrès que le mouvement caché des siècles réalise au sein des sociétés. »
C'était le confus matérialiste et utopiste John Stuart xMill : « L'idéal de la meilleure forme du gouvernement est le gouvernement représentatif. »
C'étaient le légitimiste de Genoude, le publiciste de Girardin, Victor Hugo, et d'autres; plus^Drès de nous encore, l'universitaire Alfred Fouillée : « Le suffrage universel peut être défini un moyen que la force emploie dans les sociétés modernes, pour se calculer elle-même, et se donner la conscience de soi en même temps que la conscience des forces contraires. »
La quantité serait donc la seule force sociale ? — Même dans la guerre, où des masses s'entre-heurtent, le moral, ont remarqué tous les grands capitaines, est presque tout.
m. — Mystification oppressive.
Et en réalité, voici comment se fait le calcul : Sur 39 millions de Français, il y a 11 millions d'électeurs. Sur ce dernier nombre, un peu plus de 2 millions sont représentés par la majorité parlementaire.
11 n'y a jamais plus de 45 ^o des voix qui soient représentées. C'est toujours une très faible majorité de ces voix représentées qui fait loi, — et, si l'on considère l'ensemble de la population, 6 7o seulement.
D'ailleurs, les élus de ce résidu, de cette intime minorité de Français composée au hasard, ont bien mieux à faire que de « représenter » leurs électeurs. Il faut penser à la réélection ou profiter le plus possible d'un règne assez court. Député ou sénateur, il faut être ministre. Ministre, il le faut rester.
Le grand moyen^ c'est la faconde. Aussi, sur 590 députés, plus de 500 appartiennent à ces professions : Fonctionnaires, médecins,
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journalistes, avocats, surtout avocats. En 1791, sur 745 membres de l'Assemblée législative, on comptait déjà 400 avocats.