‹ Les forces défensives de la FranceChapitre 2 sur 6 · LE PEUPLE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE PEUPLE FRANÇAIS

Connais toi toi-même.

Il y a plas de deax mille ans qae le grand pays nommé la Gaale était occupé par une foule de peuples divers, ayant entre eux des traits de ressemblanceqai accusaient une même origine.

Gais, sociables, indépendants à l'excès, avides d'émiGVtions et d'action, proo^pts à comprendre, à parler et à combattre, ils étaient pleins de bouillant courage et d'ardeur guerrière; le mépris de la mort, la croyance à rimmortalité de l'âme, le respect des femmes, étaient communs à ces peuples, qui possédaient une industrie élémentaire, une agriculture suffisante, et des institutions locales et nationales qui assuraient, dans use certaine mesure, le gouvernement intérieur et la défense contre l'étranger. On connaît l'histoire de la Gaule: attaquée par un général qui fut le type de

talents prodigieux mis au service de Textrême corruption, elle fut soumise après dix ans d'une lutte effroyable, où le sang coula par torrents et où ses peuples montrèrent un courage et une obstination dignes d'un meilleur sort. La Gaule devint alors une province romaine; elle* perdit l'indépendance et subit le sort des vaincus. Nous voyons les monuments superbes, restes de l'occupation romaine; nous ne voyons pas les humiliations et les misères des générations qui les construisirent : ces générations sont .mortes à la peine, épuisées par le collecteur d'impôts, dégradées par la servitude. A la suite de César vinrent les guerres civiles, puis les empereurs et leur corruption , puis les guerres des armées qui faisaient et défaisaient les empereurs, puis les invasions des barbares, ces grands passages de hordes de toute espèce qui traversaient la Gaule comme une route ouverte pour aller en Espagne, en Italie et en Afrique. La Gaule libre eut arrêté ces invasions, mais Rome ne pouvait pas armer ses provinces; le publicain romain était leur ennemi le plus dur et le plus impitoyable : ce n'était pas le salut du peuple, mais le salut de César, de la dynastie de César, des amis, des fonctionnaires et des parasites de César, qui était la loi suprême, et le malheureux sujet de César avait à choisir, non pas entre une dure liberté et une molle servitude, mais entre la brutale exploitation des Barbares et la savante exploitation du proconsul impériale On ne pouvait pas armer des populations auxquelles on n'osait reconnaître le

droit de se réunir désarmées : les soldats appuyaient d'abord la tyrannie du gouvernement impérial, et pourvoyaient ensuite tant bien que mal à la défense contre les barbares. El, depuis ces temps anciens jusqu'en 1789, les gouvernements si divers qui se sont succédé sur le sol de notre patrie ont tous fait de même : jamais le. peuple ne fut organisé et armé pour défendre lui-même le sol qu'il occupe et qu'il féconde. Depuis César jusqu'à la Révolution française, les empereurs, les Barbares, les rois de toutes les races, les seigneurs féodaux, les dominateurs de toute espèce, abandonnant les traditions de la grande république romaine, des républiques grecques , des nations les plus vigoureuses, les plus guerrières, les plus libres, les plus grandes de l'antiquité, s'inspirant de Tesprit de conquête, non de l'esprit de liberté, divisèrent en deux parties distinctes les habitants du sol : les uns chargés de porter les armes, et les autres de travailler pour faire vivre la communauté. Se servant des premiers pour dominer les seconds, ils en firent, autant que la force des choses le leur permit, un corps royal ou seigneurial beaucoup plus qu'un corps national, et l'armée fut, en même temps que la défense du pays contre l'étranger, l'instrument des oppressions les plus épouvantables. Du reste, nous n'étions ni plus ni moins avancés sous ce rapport que les autres grands États de l'Europe, et partout, sauf dans quelques petites républiques, régnait l'omnipotence royale appuyée sur la force et sur les préjugés féodaux.

89 arriva : la nation française, levée en masse pour défendre l'intégrité du territoire, les droits de l'homme et du citoyen, fit voir que les grandes causes grandissent ceux qui les soutiennent, et que l'honneur, la justice, Tamourde la patrie et de la liberté enflamment les hommes, leur soufflent le feu sacré, en font des héros et les couvrent de gloire, sans que les rois, les empereurs, les dignités, les dotations et les décorations soient indispensables pour cela. Au cri de : Vive la nation ! nos jeunes soldats reconquirent à leur patrie les limites de l'ancienne Gaule , et , chose plus précieuse , lui donnèrent sans conteste le premier rang parmi les grandes nations. Quel peuple pouvait s'égaler à celui qui venait d'acquérir par dix ans de guerre contre tous les souverains de l'Europe le droit de disposer de lui-même, et d'affirmer si magnifiquement ses droits à l'indépendance et à la liberté! Ce droit de disposer de lui-même, on sait ce qu'en fit le peuple français, on sait par quelles épouvantables catastrophes il fut puni de sa lassitude, de son ignorance, de sa docilité aux (^prices d'un nouveau César.

Tant de désastres et tant de misères ont mûri le peuple français; ils l'ont modifié, ils ne l'ont pas changé. Son caractère est extrêmement complexe ; il est impossible aux, étrangers de le bien connaître : pour le sentir et le dépeindre, il faut élre soi-même Français. Pour ceux qui le jugent après l'avoir exa* miné superficiellement, le peuple français est brave,

assez avâDlageux, spirituel, avec une pointe de raillerie souvent bienveillante; il tient dans une certaine mesure à ses intérêts, comme les gens de bon sens j tiennent, et, s'il se bat facilement, il n'aime pas à se battre pour le roi de Prusse; il est égalitaire, avec une certaine légèreté de mœurs et assez peu de reli-' gion ; du reste, bienveillant pour l'étranger, qui lui reconnaîtrait volontiers pour vertu principale une politesse naturelle qui vient de sa nature sociable. Mais, sous ce peuple français, il en est un autre qui se dévoile aux moments de crise, et qui puise sa valeur morale aux sources les plus pures et les plus profondes: aucun peuple n'aime la justice et l'honneur plus que le peuple français , aucun ne prend plus au sérieux les choses sérieuses; les mœurs françaises sont plus ou moins légères , mais nulle part une honnêtefemme n'est plus respectée qu'en France. Les Français sont railleurs; mais, pour un parfait homme d'honneur, ils n'ont plus que de l'admiration: ils sont plus ou moins irreligieux; nulle part un homme grand par la pratique d'un véritable sentiment religieux ne sera plus apprécié et plus respecté. Ce qu'on déteste en France, ce sont les hypocrites; nul ne les découvre mieux que le peuple français, ne les persiffle avec plu& d'esprit, ne les méprise davantage, et celui qui veut lui inspirer le respect n'a qu'une chose à faire, c'est d'être pour tout de bon respectable.

Il est quelques pures renommées qui sont* restées l'honneur de notre tradition et la parure de notre his-

toire. Cette nation légère et sceptique a produit saint Louis et Jeanne d'Arc ; Bayard était l'ancêtre moral de Hoche, de Marceau et de La Tour-d'Auvergne; tous les persécutés, depuis les paysans du XIIP siècle et les protestants du XVr, jusqu'aux proscrits do la Terreur et des régimes qui l'ont suivie, ont donné des exemples nombreux de fermeté, de gaieté et de vaillant courage jusque dans la mort ; et de notre temps, au milieu des discordes civiles dont nos contemporains furent les témoins et les acteurs, nous avons toujours vu, j'en appelle au souvenir de ceux qui liront ces lignes, l'estime publique aller non au succès, mais à l'honueur ; non à ceux qui savent conquérir et conserver le premier rang sans montrer ni scrupules ni remords, mais à ceux qui, fidèles à leurs principes, savent avec une égale grandeur monter au pouvoireten descendre, qui se soucient peu de gouverner ou de porter la couronne, mais qui veulent faire noblement leur devoir, donner le bon exemple à la foule, et honorer par leur conduite leur npm, leur patrie et la nature humaine. Ceux qui ne savent-pas cela ne savent rien du peuple français; ils ignorent entièrement ce qu'il pourra faire au moment des grandes crises. Sous cette croûte d'intérêts matériels qui le recouvre, sous les embarras de la vie de tous les jours, sous ces prospérités factices qui cachent des misères profondes, sous l'hébétement de la petite presse, l'agiotage de la bourse, la surexcitation des appétits et des vanités, il y a une grande âme qui sommeille, qui se manifeste de temps en temps

par un mouvement de l'opinion publique, et qui s'éveillera au jour marqué pour mettre en mouvement le corps immense qu'elle anime.

La population de la France est de 37 millions et demi d'habitants animés d'un même esprit national , mais différents dans le détail des mœurs et des caractères , comme diffèrent les nombreux idiomes qui dans chaque province attestent l'originalité de chacun des membres de la grande famille française. Ce qui donne à cette immense population une homogénéité extrême; ce qui, malgré les vices de nos institutions^ politiques et administratives et la grande ignorance du peuple des campagnes et des villes manufacturières^ crée dans le pays une opinion générale à laquelle un gouvernement, quelque absolu qu'il soit, est obligé de se soumettre sous peine de périr, c'est l'existence d'une nombreuse et puissante bourgeoisie.

La bourgeoisie française n'est pas un corps faisant caste à part , et qui ait des intérêts distincts du reste de la nation, comme certains écrivains l'ont avancé: ce serait manquer de jugement que de la considérer ainsi. La bourgeoisie, c'est cette partie de la nation qui, née avec de la fortune, ou s'étant affranchie, par. le travail et l'économie des labeurs du simple jour* nalier, a acquis quelque instruction et quelques connaissances des intérêts locaux et généraux de son pays. Depuis le philosophe, les plus hauts fonctionnaires de l'Etat, l'homme du monde très-éclairé , jusqu'à

TiDStituteur primaire, au petit fonctionnaire, au petit propriétaire rural, tout est bourgeoisie.

Il y a, comme on doit le penser, beaucoup de nuances d*opinion dans une classe si nombreuse; mais ce qui domine dans l'esprit général de cette classe, €• est le respect des lois , l'amour de la liberté et de l'égalité , l'horreur du despotisme , le mépris de l'arbitraire. Cette bourgeoisie est le produit direct de la Révolution de 1789; c'est par son improbation et sa désaffection qu'ont péri tous les régimes qui se sont succédé depuis : il lui suffit de se retirer d'un goavernement pour que, privé de ses appuis naturels, il tombe de lui-même. Le travail et la vie du pays s'arrêtent quand la bourgeoisie perd la confiance dans l'avenir. Pour que l'esprit libéral, l'esprit de 89 disparût, il faudrait que la bourgeoisie française fût complètement démoralisée et complètement hébétée ; et, pour que l'indépendance de la France fût en péril, il faudrait que cette bourgeoisie eût tout à fait oublié l'histoire depuis un siècle, et qu'elle cessât d'apprendre et de rappeler au peuple ce qu'ont fait les Français lorsque toutes les opinions se confondaient sur les champs de bataille dans le même cri de : Vive la nation ! Pour que la bourgeoisie et le peuple avec elle soient satisfaits, pour que la nation tout entière soutienne sans arrière-pensée le gouvernement, il lui faut la liberté , c'est-à-dire de bonnes lois également respectées par le gouvernement et par les ci-

toyens; Nous savons que toute une école de publicistes dénie à notre raoe la capacité d'être libre : de pareilles doetrines ne supportent pas un instant d*examen et de réflexion. Il y a, grâce à Dieu, dans le monde une colonie française qui est la preuve vivante de l'aptitude de notre race à se gouverner librement : les Français du Canada ont conservé la langue et les mœurs de leurs ancêtres, mais ils grandissent et prospèrent par la liberté au milieu et à l'égal des Anglo-Saxons dont ils sont entourés. Du reste, je ne daigne pas m' arrêter un instant à discuter ce blasphème, que la race française est incapable de liberté; les races de courtisans et d'esclaves sont seules destinées à servir et à disparaître , le peuple qui a fait 89 ne peut ni disparaître ni servir.

L'origine commune des Français, les misères et les luttes séculaires qu'ils ont supportées ensemble, bien d'autres causes qu'on ne peut énumérer ici, en ont fait le peuple le plus compacte qu'il y ail à la surface de la terre ; le sentiment de la nationalité est très-fort chez lui, et aucun pouvoir intérieur ou extérieur ne peut le froisser impunément. Les Français aiment l'indépendance personnelle, la liberté, l'égalité : je ne veux pas dire une égalité chimérique et irréalisable; mais ils ne pensent pas qu'aucune différence de naissance, de position ou de fortune, autorise un homme à en traiter un autre comme un être d'une nature inférieure. Ce sentiment est tellement fort chez le peuple français, que l'on peut assurer qu'il disparaîtra comme peuple avant

d'admettre le retour de rien qui ressemble aux préjugés féodaux. En résumé, brave, intelligent, trèssociable, très-indépendant, égalitaire, frondeur, sceptique, souvent ignorant, très- capable de passer d'un extrême à Tautre, ayant besoin d'être conduit, aimant du reste ceux qui le conduisent bien et les jugeant avec beaucoup d'esprit et de bon sens, discipliné à sa manière, mieux fait pour l'obéissance passionnée que pour l'obéissance passive, très-susceptible d'un enthousiasme désintéressé, et capable de grands découragements, de grandes espérances, de grandes audaces et de grandes actions : tel est le peuple français.

Il semble qu'une divinité tntélaire éleva ces chaînes de montagnes, rapprocha ces mers, traça et dirigea le cours de tant de fleuves, pour faire un jour de la Gaule le lieu le plus florissant delà terre. (Strabon).

La France occupe la plas grande partie de l'ancienne Gaule. Elle est bornée au nord par la Manche, qui la sépare de l'Angleterre ; à l'ouest, par l'océan Atlantique ; au sud-ouest, par les Pyrénées, qui la séparent de l'Espagne ; au sud, par la Méditerranée; à l'est, par les Alpes, qui la séparent de l'Italie; parle Jura, qui la sépare de la Suisse ; par le Rhin, qui de Bâle au confluent de la Lauter la sépare de l'Allemagne ; enfin par une frontière que lui ont donnée, non la nature, mais la politique et la guerre, et qui s'étend du confluent de la Lauter jusqu'à Dunkerque, en nous séparant des proviiices rhénanes, du duché de Luxem^g|M|jt de la Belgique. A défaut d'obstacles natare^$^^éfron-

~ 18 -tière est défendue par plasiears lignes de places fortes élevées par la sollicitude de Louis XIY et le génie de Vâuban. Ces places forment un système complet de défense contre l'invasion ; elles protègent ou interceptent nos communications avec les pays voisins, et peuvent servir, suivant les diverses fortunes de la guerre, de places d'approvisionnement, de dépôt, de ravitaillement ou de refuge à nos armées*. Là frontière de fer, comme l'appelait Carnot, a suffi pendant un siècle pour arrêter la marche des armées étrangères ; elle sauva la France pendant les dernières guerres de Louis XIV et pendant celles delà Révolution, et ne devint impuissante qu'en 1814 et en 1815, quand notre patrie eut été épuisée et démoralisée au point de s'abandonner elle-même. Le vaste pays compris entre ces frontières présente les aspects les plus différents. Les côtes, plates le long du golfe de Gascogne, du golfe du Lion et du Pas-de-Calais, sont escarpées, accidentées, creusées de criques, de ports naturels et de refuges, sur les rivages de la Bretagne et sur une portion de ceux de la Normandie. Les terres s'élèvent peu à peu en suivant les cours des fleuves, depuis leur embouchure jusqu'aux régions où ils prennent leur source. Ces régions se composent d'un système de montagnes qui forme, pour ainsi dire, la charpente de ja France; il commence aux Pyrénées, se continue par les Corbières et la montagne Noire jusqu'aux Cévennes, qui d'un

* Théophile Lavaljéo, les Frontières de la France.

côté se joignent aux montagnes de l'Ardèche, du Lyonnais et du Charolais, qui longent les bords du Rhône et de la Saône, et viennent finir aux collines de la Côted'Or et au plateau de Langres ; et de Tautre touchent les montagnes d'Auvergne, celles du Puy et du Forez, qui renferment les sources.de la Loire. Les eaux du versant sud des Cévennes se précipitent vers la Méditerranée en petits fleuves torrentueux, dont les plus remarquables sont l'Aude, TOrb et THérault. Les différences de latitude, les voisinages des mers, des grandes chaînes de montagne, des forêts et des fleuves, produisent en France une assez grande variété de climats, les uns maritimes, les autres continentaux, ces derniers plus excessifs que les autres, qui sont tempérés par les brises de la mer.

Les divers climats de la France peuvent être caractérisés par certaines de leurs productions agricoles : les céréales se récoltent sur tout le territoire, mais, d'une manière générale, la région méditerranéenne ne produit utilement ni le maïs, ni le sarrasin , ni le lin, ni le colza; la sécheresse empêche d*y cultiver ces plantes avec avantage. En revanche , Tolivier, le mûrier, la vigne, y donnent des produits abondants, et dans quelques abris privilégiés croissent Toranger, le citronnier et l'aloès. Une partie du bassin de la Garonne, des bassins de la Loire, du Rhône et de la Saône, cultive le maïs avec avantage.' Une ligne tirée de l'embouchure de la Loire à Montmédy limite à peu près la culture de la vigne ; au-dessus de cette ligne.

on entre dans la région des pommiers. Les fourrages, le chanvre, le lin, le colza, toutes les cultures industrielles se rencontrent mêlées à celle des céréales et à rélève du bétail dans la zone septentrionale, où des départements entiers sont cultivés avec une grande perfection. La nature a donc divisé la France en régions diverses, qui peuvent vivre chacune de sa vie propre, puisque toutes se livrent à la culture des ce* réaies et à Télève du bétail, mais qui trouvent un avantage infini à se fondre dans un même tout, puisque chacune peut offrir aux autres des productions spéciales \ On trouve ainsi dans les produits du sol un fond com* mun, avec Theureuse variété que nous avons signalée dans les caractères et les aptitudes des habitants. La diversité des climats offrecet immense avantage, que la culture des céréales, du vin, des produits principaux communs à plusieurs régions, ne s^opérant pas dans des conditions identiques, il est très-rare que des désastres généraux viennent les atteindre et compromettre sérieusement la subsistance de la nation.

Les disettes et les famines qui ont ravagé la France à d'autres époques tenaient surtout à Tinsuffisance des voies de communication pour le transportdes céréales. Aujourd!hui, grâce aux cl^emins de fer, nous n*avon& plus de pareils malheurs à craindre, et, sauf des dif-

^ Ces avantages seraient encore beaucoup plus grands si de mauvaises lois économiques n'y mettaient parfois obstacle- Exemple : l'ensemble des droits sur les boissons.

férences peu considérables, résultant du coût des transports, les prix des denrées se nivellent sur toute la surface du pays. La richesse agricole de la France, l'importance capitale que Tagriculture y conserve, comparativement à toutes les autres industries, donnent à ce grand pays un immense avantage : il pourrait à la rigueur se suffire à lui-même, et la guerre ne le ferait pas mourir de faim. Les armées sont principalement composées de paysans, c'est-à-dire d'hommes robustes, habitués à de rudes travaux, auxquels la vie des camps devient bien vite familière. La division du territoire en départements dont les chefs-lieux i^ontà la fois des centres administratifs, militaires et judiciaires, où se croisent toutes les routes qui rayonnent de là sur les chefs-lieux d'arrondissement et de canton; les communications rapides établies entre Paris et les déparlements par les chemins de fer et les grandes routes, qui peuvent, d'une manière générale, faire communiquer dans un jour les chefs-lieux les plus éloignés avec la capitale ; le grand développement des routes départementales et des chemins vicinaux, qui mettent à vingt-quatre heures de chaque chef-lieu les points les plus éloignés du département; un ré* seau de télégraphie électrique qui pénètre déjà jusque dans les communes rurales ; la centralisation à Paris de tous les ministères et de toutes les grandes direc-^ lions qui peuvent dans un instant transmettre leurs volontés d'un bout à l'autre du territoire, et mettre en mouvement toutes les forces dont ils disposent: tout

cela fait de la France le pays le plas compacte, le plus propre à Taction commune, le mieux dans la main du gouvernement, qui soit sur la terre. Au point de vue militaire , cette centralisation rend notre pays extrêmement redoutable. Dirigée par une volonté forte et éclairée , la France est un instrument d*une puissance incalculable : malheureusement, par suite de cette centralisation sans modérateur, la France peut devenir un instrument passif; elle peut, malgré l'opinion, être jetée par son gouvernement dans les aventures les plus épouvantables ; une défaillance à Paris peut frapper de paralysie l'ensemble de ses forces. Habitués à agir mécaniquement au coup du télégraphe, les départements ont perdu toute initiative, et, si la liberté de la presse n'existait pas dans une mesure très-large, il pourrait arriver que, grâce à l'aveuglement du pouvoir, à l'insouciance ou à la cburtisannerie des fonctionnaires, à l'ignorance de la foule, à l'impuissance de sgens éclairés , le pays^ après avoir vécu d'illusions officielles, après avoir été épuisé ou livré administrativement , se trouvât un jour acculé à une révolution ou, qui pis est, à une catastrophe.

La centralisation, qui est la base du régime politique et de l'administration intérieure de la France, peut être ainsi définie : une organisation qui permet au gouvernement placé à Paris d'agir, avec une force irrésistible en toute chose, sur chacun des points du territoire. La centralisation est compliquée par le fameux

article 75 de la Constitution de Tan VIII*, qui rend le gouvernement juge et partie dans toutes les occasions oùlesimple citoyen voudrait en appeler, aux tribunaux ordinaires, des abus de pouvoir ou des procédés irréguliers de ses agents; et une récente décision des tribunaux^ a établi que cet article s'applique parfaitement à l'agent de police qui maltraite un citoyen sur la voie publique. Enfin le droit de mettre en état de siège, par simple décret, une portion quelconque du territoire, c'est-à-dire d'y suspendre l'action de la loi civile, pour y substituer la loi militaire; l'absence complète de responsabilité effective du chef de l'Etat, puisqu'il n'existe aucun règlement ni aucune procédure pour établir en pratique cette responsabilité ; et, en définitive, la possibilité pour le gouvernement de faire tout ce qu'il veut, au moment où il le veut, puisqu'il n'existe aucun moyen légal de l'en empêcher : tout cela mis ensemble constitue un régime théoriquement intolérable, et qui ne peut subsister que par suite de la modération du gouvernement, d'une certaine insouciance de caractère^ d'une certaine douceur de mœurs et d'un certain état de l'opinion , qui permettent en France l'existence de beaucoup de lois tyranniques,

^ Art. 75. Les agents du gouvernement autres que les ministres ne peuvent être poursuivis pour des faits relatifs à leurs fonctions qu*en vertu d^une décision du conseil SEtaL Dans ce cas, la poursuite aura lieu devant les tribunaux ordinaires.

* Affaire Parent.

mais qui en rendraient un usage trop fréquent à peu près impossible.

Cette centralisation si dangereuse est un legs de l'ancien régime, où tout le pouvoir était concentré dans la main duroi ; c'était une organisation de guerre. Tant que le pouvoir royal fut contesté par une noblesse puissante, il put y avoir intérêt pour lui à tout concentrerdans sa main; mais, à la fin du règne de Louis XIV, la centralisation était déjà devenue trop forte; sous Louis XV, les^abus devinrent effroyables; la Convention ne put sauver le pays qu'en la poussant à l'extrême ; Napoléon la rendit plus complète et plus dangereuse qu'elle n'avait jamais été, en mettant le pouvoir législatif ou consultatif, à tous les degrés, dans la dépendance absolue du pouvoir exécutif, et ce fut grâce à cette organisation à outnamce et à l'usage excessif qu'il en fit que l'on put voir Tépuisement complet de la France et les tristes jours de 1814 et de 1815. Depuis cette époque, aucun gouvernement n'a pu se dé? cider à se dessaisir de l'article 75 de la Constitution de l'an YIII, et des règlements administratifs si bien faits pour mettre le pays sous sa dépeadance ; et, de nos jours, la nomination par l' empereur des maires des villes (même en dehors des conseils municipaux) et des présidents des conseils généraux de département, rend l'effacement de ces assemblées devant le pouvoir exécutif encore plus grand que par le passé . Tout cela est déplorable au point de vue de l'énergie et de la vitalité nationales: ces habitudes passives vis-à-vis du

gouvernement et de la capitale pourraient exercer la plus fâcheuse influence dans le cas où la France éprouverait des revers sérieux, où la moindre hésitation se mainifesterait (Jans les conseils du gouvernement. Cependant, comme la centralisation est un fait ancien et très-considérable, et dont les effets dureraient encore fort longtemps, quand bien même on prendrait dès aujourd'hui des moyens pour atténuer ce qu*elle a produit d'excessif, il faut examiner en bloc quel en a été le résultat prar le pays. La centralisation a produit Paris. Paris est une force immense ; force morale su* périeure, puisqu'il renferme l'élite intellectuelle de la nation, puisque l'opinion s'y fait et de là se propage dans toute la France; force matérielle prodigieuse, puisqu'il renfenme dans ses murs une population de plus de 1,500,000 âmes, un immense matériel d'indostrie, des ateliers de toute espèce, d'immenses ap* provisionnements de matière premières, les meilleurs ouvriers du pays, des richesses et un crédit prodigieux dont il peut se servir pour attirer à lui l'ensemble des produits de la France. Paris fortifié, entouré de ses forts détachés, est devenu une immense position militaire ; ses canons commandent un périmètre de dix* huit lieues: il n'en est pas d'aussi formidable dans le monde entier. Cette posititm peut encore être agrandie et armée dans telle proportion qu'on le voudra, par le concours d'un million d'ouvriers qu'un ordre du gouvernement ferait arriver dans un mois de tous les

points de laFraoceS et par des canons tirés de tous DOS arsenaux de terre et de mer. Paris, ainsi placé à moins d'un jour de marche en chemin de fer de nos frontières du Nord et du Rhin, pouvant.se couvrir luimême de quelques camps retranchés ou grandes positions militaires^ occupés par autant d'armées dont il formerait la base d'opérations et renfermerait les approvisionnements et les réserves ; formant comme le réduit d'une vaste fortification dont toutes les places, depuis la frontière, formeraient les ouvrages avancés; Paris recevant de la France des hommes et des matières premières qui viendraient s'y transformer en soldats et en équipements militaires, pour être versés aux armées, nous parait constituer pour la France un élément de force, et surtout de force défensive, incalculable ; mais à une condition, c'est que l'opinion et le gouvernement seront d'accord, et que ^celui-ci pourra compter au besoin sur la population de Paris pour défendre la place, au lieu de se croire obligé de se défendre contre cette population. II en sera de même de Lyon fortifié, et généralement de toutes les villes trèspeuplées, très-intelligentes, très-riches , très-influentes en un mot, qui seront les centres de grandes positions militaires. Tant que ces villes ne pourront être ni bloquées, ni affamées, et que Topinion publique y sera

* Voir le chapitre suivant.

Md.

favorable au gouvernement, elles seront d'invincibles foyers de résistance et de patriotisme, et Tennemi n*en pourra triompher qu*à la suite de lourdes fautes politiques qui aggraveront les revers militaires. Mais, si le gouvernement n'est pas d'accord avec l'opinion, il a conscience de ce désaccord, il perd toute confiance dans la nation, il n'ose pas faire appel aux citoyens, et leur mécontentement même, quand il ne se traduit que par l'abstention et le silence, décourage l'armée. On peut donc prédire que Paris fortifié rendrait la France inattaquable sous un gouvernement investi de la confiance du pays, mais que les fortifications de Paris auraient beaucoup moins d'influence qu'on ne le suppose sur la résistance, s'il n'y avait pas accord entre le gouvernement et l'opinion. C'est là un danger qu'il faut signaler, surtout dans notre temps, où l'on est trop porté à croire que les moyens matériels suffisent à tout. Nous nous souvenons de l'époque où le gouvernement de Louis-Philippe fit construire les fortifications de Paris, le complément de nos défenses, le projet de Yauban, la pensée de Napoléon, le désir de nos ingénieurs les plus remarquables. L'opposition y voyait une menace aux libertés populaires ; le projet fut exécuté, et le temps nous a appris une fois de plus que la liberté des peuples dépend surtout de leur sagesse et de leur énergie, et que c'est aussi de l'énergie et de la sagesse des gouvernements que dépendent leur force et leur durée. Nous avons parlé du rôle des fortifications de Paris, en supposant que l'attaque

principale vînt des frontières du Nord-Est et de l'Est; nous ne pouvons guère imaginer qu'une attaque sérieuse vint d'ailleurs. Il a fallu toute l'obstination de Napoléon I®' dans la sanglante folie de la guerre d'Espagne, pour nous exposer à voir une armée anglo-espagnole envahir le midi de France; il faut espérer que de pareilles circonstances ne se représenteront plus. Quant à l'Italie, des causes passagères de dissentiment pourront exister entre elle et la France, mais une grande guerre entre des Etats qui ont tant d'intérêts communs nous paraît difficile, et, si la reconnaissance se mesurait à la grandeur des services rendus, les Italiens nous en devraient encore beaucoup. Du reste, la cession de la Savoie et du comté de Nice nous a donné de ce côté de très-bonnes frontières : une invasion y serait pleine de périls pour l'assaillant, à cause des places qu'il faudrait assiéger et de la nature du terrain qu'il faudrait traverser; et, même si elle réussissait, elle ne pourrait avoir pour but que de favoriser, par une diversion, l'attaque sur Paris. Nous espérons que la Suisse maintiendrait sa neutralité, ou nous appellerait pour l'aider à la maintenir ; dans tous les cas, l'invasion la plus dangereuse venant de cette frontière, et passant par la trouée de Belfort, pourrait être arrêtée par une grande position militaire placée à Belfort^ et construite très-rapidement par le moyen que nous indiquerons au chapitre suivant.

* Voir Force et faiblesse militaires de la France, par le général Paixhans. Paris, 1830, pag. 300 et suiv.

Quant à la défense des côtes , notre marine et nos populations côtièresy suffiraient ; ce n'estpas par noire littoral qu'on pourrait jeter sur notre territoire de grandes armées ennemies.

Pour former et recruter l'armée , pour défendre les frontières, pour occuper les places fortes , pour vivre et pour combattre a la fois , la France possède un peu plus de 6 millions d'hommes de vingt à soixante ansV

Ces six millions d'hommes avec leurs familles, avec les propriétés de toute nature, l'argent comptant, les armes et les forces industrielles qu'ils possèdent; avec les fleuves, les montagnes, les villes et les campagnes y et toutes les ressources naturelles et artificielles du territoire ; avec l'armée, la marine, lesfières traditions nationales du peuple français, son patriotisme et son droit: telles sont les forces défensives de la France* Quand un gouvernement commence une grande guerre» il engage toutes ces forces et il en répond ; c'est à sa sagesse, à sa prudence, à sa prévoyance, à son honneur, qu'elle sont confiées.

Ceux qui croient avoir quelque chose de bon à dire sur la meilleure manière d'employer toutes ces ressources doivent le faire connaître. Nous exposerons quelques idées à ce sujet dans le chapitre suivant.

* Géographie de Lavallée , 1846. — Statistique.

Page 1