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LA FORCE NATIONALE

Désormais on pourra tout avec les populations, on ne pourra rien sans elles , et les seuls gouvernements forts seront ceux qui sauront comprendre Topinion nationale et s'y appuyer.

( Général Paixhans. Force et faiblesse militaires de la France, p. 14. — Du maine, 1830.)

L'argent est le nerf de la guerre.

Depuis rorigine des sociétés jusqu'à nos jours, il y a eu deux théories sur la composition et l'emploi de la iorce publique, comme il y a deux théories sur le principe du gouvernement. Chez les peuples qui se sont gouvernés eux-mêmes, qui ont été soumis aux lois et non aux caprices individuels, la force publique a été composée de citoyens obéissant à des chefs désignés par la loi, et n'agissant que dans l'intérêt général. Toutes les fois que certains individus se sontattri-

bué le droit personnel de gouverner, ils se sont aussi attribué le droit de constituer et de commander à leur gré la force publique, qui est l'appui de l'autorité.

Tant que la République romaine fut gouvernée par les lois, tout citoyen romain fut soldat pendant la guerre; quand les empereurs eurent substitué leurs volontés aux lois républicaines, ils créèrent des armées permanentes personnelles, pour mettre les citoyens dans leur dépendance. — Deux traditions ont gouverné la France durant le moyen âge : la tradition impériale romaine, la tradition de la conquête franque. La première considérait Tarmée comme appartenant au chef du gouvernement; la seconde attribuait le droit de porteries armes aux seuls conquérants, c'est-à-dire à la noblesse, qui tirait vanité d'en descendre. Il s'ensuivit que, depuis Clovis jusqu'à Louis XIV, la force armée fut entre les mains de la noblesse ou du roi, à des degrés différents, et sous Louis XIV, l'armée étant devenue entièrement royale, le roi devint absolu. Cela continua jusqu'en 1789. A cette époque, le roi était le chef suprémede Tarmée, dont presque tous les officiers étaient nobles. Pendant celte longue période de misères, le peuple essaya de s'armer : les insurrections des villes, qui aboutirent aux communes ; les insurrec* tions des paysans, qui n'aboutirent le plus souvent qu'à des massacres, improvisèrent des armées qui donnèrent, parleur résistance aux pouvoirs oppressifs, la mesure de ce qu'elles auraient pu faire contre l'étranger. Mais l'élément populaire est trop redoutable à

ceux qui u'oDtpas Tidée simple de la justice, et, peu- .daut Mguerrede Cent Aos, de petites armées augtaises fortemeut arganisées, reufermaut dans leur sein l'élémeiïtpapulaire saus la forme decesredoutabl^safôliers doutTadrcsse aousfutsi fuaeste, purent traverser im^puoémeot la France, triompher à la fois de la bravoure in->disciplinée de notre noblesse, de rinexpérienoe et du mauvais armement des paysans levés à la bâte^ sans que lant d'humiliations et tant de malbeui^ inspirassent la pensée de chercher dans le peuple lui-même de solides éléments de défense. — Cependant il fut fait, en t3d4., une tentative qui aurait pu amener de t.rès-grauds résultats si elle, avait été sérieusement continuée. « La fuueste bataille de Crécy, en 1346, où les arbalétriers géûois se trouvèrent dans une grande infériorité vis-àvis des archers anglais, ne dessilla pas tous les yeiu; jDOais le prompt retour des mômes malheurs, à la ba- JUille de Poitiers, prouva que, pour résister àces masses d'hommes de petit état, comme les nommaient les chroniqueurs du temps, il fallait une force plus agile, plus disciplinée, plus nombreuse que la noblesse. Aussi, eti ,1394, fut-il ordonné par toute la France que le peuple ne pourrait plus désormais s'adonner à d'autres jeun qu'à ceux de l'arc ou de l'arbalète ; et c'était admirable, dit le Religieux de Saint-Denis, de voir l'aptitude du peuple pour cet exercice; tous s'en mêlèrent, jusqu'aux enfants, et J. Juvénal des Ursins ajoute : «En peu de temps, les archers de France furent tellement

duits à rare, qu'ils surmontaient à bien tirer les Anglais; et en effet, si ensemble se fussent mis, ils eussent été plm puissants que les princes et les nobles, et pour ce fut enjoint par le roi qu'on cessât, après de vives représentations des seigneurs et, des nobles, dit le Religieux de Saint-Denis. » En Angleterre, au contraire, les rois faisaient tous leurs efforts pour que le jeu de l'arc continuât à être le jeu favori des Anglais. Edouard III avait, en 1363, défendu tous les jeux, même les combats de coqs, afin que, les jours 4e fête, le peuple ne prît d'autres divertissements que le tir de l'arc. Richard II, Henri VIII et Edouard IV rendirent des ordonnances dans le même sens. La crainte du peuple, V absence d'une solide organisation militaire, telles furent sans cesse les causes de tous nos revers^.

Nous adoptons parfaitement ces conclusions, et nous ajouterons que , si la France est aujourd'hui en possession d'une forte organisation militaire, la crainte du peuple empêche encore de rendre cette organisation aussi forte et aussi complète qu'il le faudrait. Ed 1789, les principes sur la force publique furent posés immédiatement. Toutes les constitutions ré[mblicaines établissent, en termes plus ou moins précis, que la force publique est l'ensemble des forces de tous les

* Etudes sur le passé, le présent et Pavenir de l'artillerie,^ par le prince Louis-Napoléon Bonaparte , 1. 1 , p. 21 .

citoyens*. Une partie de cette force est extraite de l'ensemble pour servir hors du territoire, c'est l'armée; une autre partie sert de force de police à l'intérieur, c'est la gendarmerie et les gardes municipales. La plus grande partie reste dans ses foyers, sous le nom de garde nationale; elle est destinée à seconder au besoin les deux premières fractions, l'armée et la gendarmerie,

* Déclaration de F Assemblée nationale f6 décembre i790). Art. 1". — La force publique, considérée d'une manière générale, est la réunion des forces de tous les citoyens.

Constitution de i79i, t. IV

Art. 1". — La force publique est instituée pour défendre l'Etat conlre les ennemis du dehors, et assure au dedans le maintien de Tordre et Texécution des lois.

Art. 2. — Elle est composée de Farmée de terre et de mer, de la troupe spécialement destinée au service intérieur, et subsidiairement des citoyens actifs et de leurs enfants en état de porter les armes, inscrits sur les rôles de la garde nationale. (Chassin, V Armée et la Révolution^ p. 94, 95.)

Constitution de Van 111.

Art. 276. — La force publique se distingue en garde nationale sédentaire et en garde nationale en activité.

Art. 277. La garde nationale sédentaire se compose de tous les citoyens et fils de citoyen en état de porter les armes. . Art. 285. — La République entrelient à sa solde, même en temps de paix, sous le nom de garde nationale en activité, une armée de terre et de mer. (Poisson, V Armée et la Garde na* iionale, p. 438, t. IV.)

pour la défense du territoire et la police intérieure. Napoléon fit pour la garde nationale ce qu'il avait fait pour toutes les institutions révolutionnaires: il laissa le nom des choses, il en changea complètement la destination. La garde nationale ne fut pour lui qu*un moyen de rassembler des soldats qu'il incorpora dans son armée; du reste, elle ne fut ni organisée, ni habillée, ni exercée, ni disciplinée; et, en 1814, quelques détachements isolés prirent seuls part à la défense du territoire et prouvèrent ce qu'aurait pu faire l'institution pour soutenir l'armée de ligne, si elle avait été réellement organisée. La Restauration négligea partout la garde nationale, sauf à Paris, et môme là cette garde fut considérée uniquement comme une force d'opinion; elle fut dissoute en 1827, trois ans avant la révolution de 1830, pour avoir crié: A bas les ministres! à la revue du roi.

En 1830, le gouvernement, qui sortait d'une protestation révolutionnaire contre un abus d'autorité, dut réorganiser la garde nationale, et, en 1831, parut la loi qui nous a régis jusqu'à celle de 1851. Cette loi reçut un commencement d'exécution en 1831 et 32 et pendant quelques-unes des années suivantes, puis elle fut oubliée sur une grande partie du territoire ; la garde nationale ne fut ni suffisamment exercée et disciplinée, ni pourvue d'officiers présentant quelques garanties, nipriseausérieuxy en un mot, comme force tailitaire. La révolution de 1848 nous précipitant de plein saut dans des espérances de liberté univer-

selle, et se présentant comme Tavènement définitif des droits des peuples, dut résoudre la question de la force publique dans le même sens que 1789. L'application de la loi de 1831 sur la garde nationale fut faite avec précipitation, des armes furent distribuées sans mesure. Le sang des journées de Juin noya bien des illusions généreuses. Dans ces journées néfastes, la garde nationale joua Je seul rôle que sa constitution rendît possible : elle fut une grande force d*opinion, une petite force de combat. C'est ici le lieu de rappeler un fait qui prouve combien la discipline militaire est aiatipathique à l'esprit de désordre, et combien une bonne toi sur la garde nationale serait un m^yen puissant de retenir dans une voie droite les éléments les plus désordonnés de la nation. La garde mobile, orgaaisée avec le personnel ordinaire de Témeute, le gamin de Paris armé, combattit bravement pour Tordre et aida h garde »atîenale et l'armée à sauver le gouvernement. Au 2 décembre, îa gardé nationale de Paris n'inlervint pas; le gouvernement fui épargna la peine de figi%r6P dans cet épisode exelusiveiBent militaire. Cependant, depuis quelques mois seulement, la loi ée juin 1851 venait de confirmer IMnsthution, eelui donnant les mémed bases que la loi de 1831. Le décret organique du tl janvier lKi2 ( Voir à la fin du volume) supprima le titre des Corps détachés, et fit de la &arde oatiaaale uae troupe qn^ h volonté des préfets appelait à la vie oa replongeait daus le Béant, Ne nous arrêtons pas à ce décret, qui n'est qu'un incident peu

sérieux dans Thistoire de la garde nationale, et revenons à la loi de 1831.

A cette époque, les circonstances extérieures obligeaient le gouvernement à s'occuper de cette question. 1815 n*était pas loin: il ne suffisait pas de relever le drapeau tricolore, il fallait raffermir, et montrer à la coalition menaçante la nation prête à soutenir Tarmée. La loi de 1831 sur la garde nationale, et celle de 1832 sur le recrutement de l'armée, organisèrent l'ensemble des ressources de la France pour la défense du territoire. La loi de 1832 constituait une armée excellente comme qualité, et que n'ont pas améliorée, au dire des hommes les plus compétents, les changements introduits depuis quelques années dans sa constitution. Quant à la quantité, on pouvait l'augmenter en élevant le chiffre des appels; mais les levées de 80,000 hommes et les engagements volontaires suffisaient à donner uaccNOipIet de guerre de 500,000 hommes *, chiffre suffisant, nous persistons . à le croire, pour parer à toutes les éventualités, à condition que le gouvernement sera résolu à respecter l'opinion et à s'appuyer sur la nation. Quant à la loi de 1831 sur la garde nationale, elle est fort bonne telle qu'elle est, quoique elle puisse être améliorée par une pratique attentive. Sans doute elle n'est pas

* Institutions militaires de la France, par l'Auteur des Zouaves et des Chasseurs à pied, Michel Lévy. Paris, 1867, p, 165 et notes.

parfaite : ceux qui l'ont rédigée avaient vu, du temps àe la République, les abus du mélange des gardes nationales aux troupes de ligne au début d'une campagne; ils avaient vu, du temps de l'Empire, le danger qu'il y avait pour la nation à laisser un gouvernement puiser sans contrôle dans les rangs de la farde nationale pour alimenter l'armée: aucun d'eux n'avait vu fonctionner complètement une institution qui, née avec 1789, a toujours été reléguée au dernier rang par les gouvernements qui se sont succédé depuis cette époque. Mais, telle qu'elle est, la loi inscrit tous les Français, les classe en gardes nationaux en service ordinaire et gardes nationaux en réserve, gardes nationaux sédentaires et gardes nationaux mobiles, et donne au gouvernement la possibilité de faire un appel à la nation et de la lever tout entière pour sa propre défense, avec l'ensemble d'un corps discipliné, et non pas avec le désordre d'une levée en masse im* provisée. On ne peut s'empêcher de reconnaître, dans l'ensemble des dispositions législatives des lois de 1831 et de 1832, la sagesse et l'expérience des vieux généraux de la République et de l'Empire, qui furent appelés à les rédiger ou à les discuter. Aucun de ces généraux ne demanda, dans le cours de la discussion» le rétablissement d'une garde royale, corps privilégié qui, sans être utile à l'armée, eût constitué une lourde charge pour le trésor *.

* Rappelons encore que, dans la discussion si complète de

Au lendemain de Sadowa, en présence dés résultats înattendas obtenus par rarméô prussienne, le gouvernement français a annoncé le projet de demander aux Chambres une nouvelle loi sur Torgani^' sation militaire du pays. Il semblait que nous étions désarmés, et que Ton devait donner à to^ut prix, au gdttvertîemenf , le moyen de lever des armées de 800 mille et de 1,200 mille combattants : un peu de réfi«ion ai fait justice de ces exagérations. Nous pensons qu'un peu plus de réflexion encore amèE^rait à eeâiprendre que la nouivelle toi demandée est loin de valoir, art point de vue de la défense du pays, rensemble des loisr de 1882 sur Tarmée , et de f83'l sur la» ga?^ Dat'i<>nare. Quelles sont, eu efet, les dispositions gétiérales de la loif présentée^ par le gouvernement? Le centl^ngeAt appelé arunu^ellement à former l'armée- doit être astrevnt au serviee^ militaire pendant cinq ans en temps de paix, pendant neuf ans eu temps de guerre.

1832., à laquelle prenaiient part ou assistaient quelques^uqs des premiers généraux de la République, tels que Moncey et Jourdan ; beaucoup des plus illustres lieutenants de Napoléon^ SouU, Macdonald, Mortier, Oudinot, Sfolilof ; les héros des dismièrés luttes impériales, Gérard, Maison, Lobau, Clause, et des' homnaes qui élisaient autorité en nuatière d'of^aBisa*< tioD« comnrve Mathieu Dumas et d'Amhruge^c oii Prédal, pa9> une voix ne s'éleva pour demander 1q rétablissement d/un gros corps d'élite, d'une armée dans Tarraée. {Institutions militaires de la France, par l'Auteur des Zouaves et des Chasseurs à pied^ p. iM, )

Tout le reste de laelas&e sur laquelle est levé le contifigeut faitpartie d^la garde rtationalemobite pendant éinqans; cette garde est commandée par des ôficiers^ nommés par l'EmpereuF, par des sous-officiers et capoi«sux nommés par Tautori^ militaire. Les jeunes gensdé h garde nâtionate mobile sont soumis à des exereiees qui ont tieadans le canton de la résidence, dans ht ciFConscription de la compagnie ou du bataillon, et (îont la durée ne peutexcéder vingt-cinq jows par an, et deax mois et demi dans les cinq ans. La garde nationale mobile ne peut être appelée à Tactivilé qwe par une loi spéciale. Tcmtefois les bataillons qui la composent peuvent être réunis air cbeMieu ou sur un point quel* eoftque de leur département , par un décret de TEmpereur, dans les vingt jours précédant la présentation de laf loi de mise en activité. Le nombcedes^ jeunes gen» inscrits sur la liste de tirage au sort de 1851 était de 306,161*; il fau?t, sur ce nombre, en défalquer envi, rûn Qti tiers pour les exemptions de toute nature, surtout pour celles qui sont motivées par les infirmités physiques: il soit de là que Tappel de neuf cUsses complètes mettra environ 1,800 mille hommes dans la main do gouvernement, pour la composition de Tarmée eu de la garde nationale mobile; il suit encore de là que^ à trente ans, tout Français sera absolument exempt du service militaire à Tintêrienr ou à rextérieur. Nous avouons ne pas comprendre du tout la supériorité

* Tableau de V Atlas géographique de Théophile LavaHée.

de cette combioâisoD sur celle de la loi de 1831. Celte dernière, après avoir inscrit tous les Français de vingt à soixante ans, au nombre de 6 millions d'hommes environ, non compris Tarmée*, divisait la garde nationale en sédentaire et en mobile; celle-ci, composée des célibataires de vingt à trente-cinq ans, des veufs sans enfants, des mariés sans enfants, des mariés avec enfants de vingt à trente ans, se montait à 1,945,000 hommes : elle pouvait être appelée en vertu du titre de la loi sur les corps détachés, et renforcée par les engagements volontaires de gardes nationaux propres au service actif, ou de jeunes gens de dix-huit à vingt ans. La garde nationale mobile, destinée par la loi de 1831 à renforcer Tarmée, donnait ainsi un nombre d'hommes qui était supérieur à celui qui est mis à la disposition du gouvernement, pour le même objet, par la loi actuellement présentée au Corps législatif. C'est donc une force d'environ 4 millions d'hommes que perd le gouvernement pour l'organisation de la défense nationale, et, sur ces 4 millions, la moitié environ ont de trente à quarante-cinq ans, c'est à-dire sont dans toute la force de l'âge % et il n'est pas douteux que, pour agir comme force morale et pour rétablir la paix publique

*■ Statistique de la Géographie de Lavallée, p. 208, 4' édit., 1845. — Exactement; 5,829,062 garde nationale; armée, 453,776.

> Les Romains divisaient les hommes en deux classes : la jeunesse, jusqu'à Tâge de quarante-six ans; la vieillesse, audessus de quarante-six ans.

ce qui est une des fonctions importantes de la garde nationale, les hommes au-dessus de trente ans n*eus* sent un ascendant, fort supérieur aux hommes au-dessous de trente ans.

La discussion au Corps législatif éclairera sans doute ces questions ; mais, pour le moment , il est indispensable de les signaler. Pour mettre en mouvement Tensemble de la population virile de la France , et pour la discipliner, la loi de 1831 avait eu recours simultanément à deux moyens: Télection des officiers et leur nomination par le gouvernement. L'expérience a démontré la valeur de Télection dans des mouvements de cette importance, qui échappent tout à fait aux règles ordinaires , et que le gouvernement ne peut régler qu'en se fiant dans une certaine mesure au bon sens des citoyens eux-mêmes ^ D'un autre côté, le gouvernement conservait la nomination des chefs de légion et des lieutenants-colonels, dont le nombre est beaucoup plus limité et les fonctions plus importaptes^ Une juste part était faite à l'opinion, à la responsabilité du gouvernement et à la nécessité, car il n'est pas facile de désigner les chefs à tous les degrés d'une organisation armée de 6,000,000 d'hommes. Aujourd'hui, tous

^ Brune, Championnet, Gouvion St-Gyr, Jourdan, Lannes, Lecourbe, Massena, Moreau, Mouton, Oudinot, Pérignon, \ictor, etc., sortaient comme officiers par élection des bataillons de volontaires de 93. (Mortimer-Ternaux, cité par Chassin, t Armée et la Révolution, p. l(o3.

«V.art. 56, loidel831.

les officiers seront nommés parle gouvernement,. tous les sous- offieiers et caporaux par l'autorité militaire; c'est peut-être pour arriver à ce résultat qu'on a rayé d'un trait de plume les 4,000,000 de gardes nationaux les plus âgés , et les moins faciles à conduire quand ropinlon publique et la nécessité ne !es forcent pas à marcher. ïl est vrai que bien des gens contestent la possibilité de mettre utilement en action des masses aussi considérables ; ils pensent que le total de 2,000,000 (Fhoffimes environ, mis dans la marn du gouvernemenl par la loi présentée aux Chambres, est beaucoup plus q«e suffisant pour parer à toutes les éventualités ae l'attaque et de la défense, et que 4,000,000 dT^ommes de plus ou de moins sur le papier n'apportef)! aucune espèce de force à notre établissement militaire. Ils ne voient dans cette multitude-là qu'un immense élément de désordre et de faiblesse pour le gouvernement qui aurait Timprudence de s'en servir. Cette manière de voir paraît juste au premier abord; elle n*est que spécieuse: 4,000,000 d'hommes sont une force immense. Toute la question est de savoir s'en servir, et nous pensons que cela n'est pas du tout Impossible, et que la difficulté n'est pas dans la nature des choses, mais dans la juste appréciation des forces et de leur emploi .

Qu'on nous permette d'exposer uQtrQ opinion à ce sujet-

Les forces de la France se diviseftt €i> force» offensives et en forces défensives. La force offensive est

essentiellement Tannée française ; c'est un ensemble de 4 à 500,000 hommes choisis, âgés de vingt-un à vifigt** huit ans, dans la période où l'homme joint à la maplesse et à Télasticité de la jeunesse la force de la virilité. Rompus à tous les exercices de la guerre, liés par une discipline et des traditions communes^ commandés par des chefs expérimentés , ces hommes con&titueAt une force dont la nation peut disposer partout et toujours pour défendre son honneur et ses intérêts; ite doivent égaler quelque corps arnié que ce soit dans le monde, et la France espère que rien d'humain ne lui serait impossible. Quand on se bat chez l'ennem'u Tarmée française est dans son rôle; elle éloigne de sou propre territoire les calamités de la guerre, et, suivait l'instinct de sa race, elle marche en avant. Quand le malheur des circonstances amène la guerre sur notrje sol , le rôle de Tarmée française est la défensive, mais une défensive offensive. Éclairée par les habitants des campagnes, instruite des mouvements et des fautes de l'ennemi, appuyée par les places et les positions fortifiées dont la défense est confiée à la garde nationale , trouvant partout des munitions, des vivres et des renforts, sûre des passages de ponts et de défilés occupés par nos troupes et interdits à l'ennemi , l'armée est toujours en mesure de frapper des coups imprévus , qui peuvent amener la perte de l'ennemi au milieu même de son triomphe. Pour remplir dignemept:sa mission dans les succès et dans les revers, une armée destinée à tenir la campagne doit être très-choisie, très-

solide, très-bien armée, très-rompue à toutes les pratiques de la guerre: elle ne peut donc pas être trèsnombreuse; ici , la quantité des combattants ne remplacera jamais la qualité , aujourd'hui surtout que la nature des armes donne tant de valeur à l'assurance et au sang-froid de celui qui les manie à découvert. Nous ne croyons donc pas que, même avec la prévision de grandes guerres, il soit utile de constituer en France une armée dont le chiffre dépasse 4 à 500,000 soldats: cette armée sera parfaitement suffisante si une réserve bien choisie la débarrasse des services accessoires, si les pertes peuvent être réparées rapidement par un recrutement habilement ménagé, si elle reste, enfin , ce qu'elle doit être , la partie offensive de la défensive.

La partie défensive de la défensive sera donc confiée à la garde nationale. Voici comment cette force était composée en 1846 ', en la divisant suivant les catégories établies par la loi sur la garde nationale de 1831 :

Garde nationale ordinaire. 3,781,000 hommes.

Réserve 2,048,000 —

Total. . . 5,829,000 hommes- Sur ce total, 1,945,000 faisaient partie de la garde nationale mobile, c'est-à-dire pouvant être mobilisée en vertu du titre de la loi sur les Corps détachés» et 928,000 étaient armés. Le chiffre de 5 millions ^9,000 hommes peut être porté évidemment à 6 mil-

^ fôo^mpAzf de Théophile Lavallée [3^ édition).

— 47 lions, à cause de raccroissement de la population et del'annexion de la Savoie ; c'est ce dernier chiffre que nous adoptons dans nos évaluations. Comme il faut supposer beaucoup de non-valeurs dans celte force » supprimons-en un tiers et admettons que la partie disponible de la population inscrite au tableau de la garde nationale soit de 4 millions d'hommes, et que, sur ces 4 millions, i million soit pris pour garder les places, recruter ou appuyer l'armée, que nous supposons de 500,000 hommes. La France aurait alors sous les armes 1,500,000 hommes, c'est-à-dire une armée beaucoup plus nombreuse que celles de la Révolution* et de l'Empire. Il resterait encore dans leurs foyers 3 millions d'hommes pouvant marcher, dont le travail ferait vivre le pays, mais qui pourraient concourir utilement et par intermittence à la défense nationale. Dans l'état actuel des choses, avec le manque complet d'organisation de toutes les forces nationales qui ne sont pas comprises dans l'armée, ce nombre de 4 millions d'hommes effraye l'imagination , et semble ne représenter qu'une immense cohue : il est facile cependant de décrire la préparation et l'emploi de ces forces après les avoir dénombrées.

Il faut être peu au courant des choses de la guerre ea

*La République, en 1794, avait 1,169,000 hommes, dont 759,000 combattants présents sur le terrain; Napoléon, en 4813, 1,107,000 hommes. (Paixhans, Constitution militaire dé la France, p. 17.)

général, du rôle que les corps francs de toute natiwe ont joué dans les armées, de la valeur et de l'emploi des nouvelles armesde Tinfanterie, pour ignorer que^ si Tarmée de ligne doit être nécessairement composée d'hommes rompus au& manœuvres et très -solidement encadrés, les combattants appelés à la seconder dans la guerre de partisans et la défense des places ont surtout besoin d'une bonne constitution physique, de courage, 4e patriotisme et de bonne volonté, et que ces qualités naturelles, jointes à une connaissance suffisante du tir et à une éducation militaire très^sommaire, qm peut se prendre dans un mois, suffisent pour constituer .un soldat très-capable de seconder efficacement la troupe de ligne ; et , si Ton fait la part de celte circon* stance qu'un quart au moins des hommes composanit lagarde natioi^ale mobile a passé sous les drapeaux, on verra qu'en donnant aux autres des notions de tir suffisantes, on l'aura presque entièrement préparée au rôle qu'elle doit jouer en 'cas de guerre. Or rien n'est plus facile que de donner rapidement la connaissance du maniement des armes à tous les habitants de nos campagnes. Les Français ont une aptitude extrême à ce genre d'exercice, et, pour peu qu'on la favorisât, on pourrait répéter aujourd'hui ce que Ton disait il y a cinq cents ans : « En peu de temps, les archers de France furent tellement duits à l'arc, qu'ils surmontaient à bien tirer les Anglais. » Mais, il faut le dire, leur aptitude n'a d'égale que leur ignorance. Nous ne parlons pas seulement de ceux qui ne savent pas se ser-

vir du fusil, mais il y a dans les campagnes un grand nombre de bons chasseurs qui tirent très-bien une pièce de gibier, etqui onttoutesles aptitudes du partisan ; cependant ils ignorent presque tous ce que c'est que la trajectoire d'une balle, et les conditions du tir à 500"* leur sont absolument inconnues. Il n*est pas douteux que tous ces chasseurs, qui sont, au point de vue de la résistance nationale, une force extrêmement respectable, ne fussent surpris et peut-être démoralisés dans les premières rencontres, par des ennemis dont les armes et Tinstruclion seraient supérieures.

Autrefois les fusils de chasse valaient les fusils de munition, aujourd'hui il n'en est plus de même: une arme a canon lisse, se chargeant par la bouche , ne peut combattre une arme à canon rayé, se chargeant par la culasse. Ce sont des considérations qui doivent entrer dans la question de préparation à la défense nationale. Pour répandre la connaissance du tir dans les campagnes, il suffirait de mesures générales d'une exécution très-facile et très-peu coûteuse : deux fusils de munition rayés par commune, avec des cartouches, suffiraient. On doit avoir en magasin un grand nombre de cartouches qu'il faudra détruire pour en faire des cartouches Chassepot; on pourrait les utiliser pour cet objet. Il faudrait commencer par instituer dans tous les départements frontières des tirs pour la garde nâ: tionale mobile. On pourrait essayer d'abord sur un tiers de la surface totale de la France ; 600,000 hommes environ pourraient être exercés. En leur faisant tirer

en six mois 50 cartouches par homme, cela ferait 30,000,000 de cartouches, qui, à 4 fr. le 100 au maximum, feraient 1,200,000 fr. Les détails d'exécution seraient extrêmement faciles si Ton y mettait de la bonne volonté, et certes, en coùtât-il 2,000,000, une expérience pareille vaudrait la peine d'être tentée. On tirerait un prix au canton tous les trois mois, au chef-lieu d'arrondissement tous les six mois, et au chef'lieu de département chaque année. Nous ne mettons pas en doute l'extrême efficacité d'une pareille institution. On permettrait, en outre, à tout homme inscrit sur la liste de la garde nationale, de tirer avec les fusils de l'État le dimanche, dans des circonstances déterminées, moyennant 5 cent, par balle. Il se dépenserait à ce jeu, au profit de la force nationale, beaucoup d'argent qui se perd aujourd'hui dans les cafés et ailleurs, au détriment de la moralité et de la santé des paysans : les hommes et le pays y gagneraient. Cette institution des tirs à la cible serait probablement une diversion très-salutaire à la passion de certaines populations pour la chasse. Le besoin des exercices violents et le goût des armes y ont bien plus de part que le désir de manger un gibier que l'on paye souvent plus cher que sa valeur. Les occasions de réunion et d'émulation en vue de la défense nationale remplaceraient très-avantageusement, pour la communauté, des parties dans lesquelles la loi ou le droit des propriétaires ne sont pas toujours respectés.

Il ne faut pas perdre de vue, et nous ne devons pas

-cesser de le rappeler, qu'en France un quart des hommes* au moins a passé sous les drapeaux, et que Ton trouverait par conséquent, dans la population, une foule d'anciens soldats qui pourraient servir d'instructeurs aux autres.

Les auteurs du nouveau projet de loi, qui suppriment d'un trait de plume l'utilisation pour la défense nationale de tous les hommes au-dessus de 30 ans, n'ont pas peasé à un fait très-grave, qui se produit constamment dans les guerres d'invasion.

Le droit des gens observé chez les peuples civilisés •attribue la qualité de prisonniers de guerre aux individus pris les armes à la main, quand ils font partie d'une troupe armée en vertu des lois de leur pays; mais les parties belligérantes ne se font pas défaut de traiter commebrigands, c'est-à-dire de fusiller sansjugemeht, les habitants d'un pays qui combattent l'envahisseur sans faire partie d'un corps régulièrement organisé et sans en porter l'uniforme. Ainsi, dans la campagne de Sadowa, les conseils de guerre prussiens ont fait fu, siller des malheureux qui n'avaient commis d'autres crimes que de combattre isolément et irrégulièrement pour leur pays. Ces jugements n'auraient pas pu être prononcés si les individus arrêtés avaient pu déclarer qu'ils étaient inscrits surles listes de la garde nationale

* Le nombre lolal des jeunes gens d'une classe étant de 310 raille hommes environ, un conlingent de 80,000 hommes passant sous les drapeaux fait servir un quart de la population totale. ,- -

de telle commune, et s'ils avaient porté un signe distinctif quelconque, une blouse bleue par exemple, avec un liséré rouge aux manches et au collet. Or la loi actuelle sur la garde nationale mobile fait à tous les Français au-dessus de trente ans qui ne sont pas engagés régulièrement dans cette garde, vis-à-vis des armées ennemies qui ont pénétré sur notre territoire, la position qu'avaient les individus fusillés en Autriche par l'armée prussienne. Le décret organique du H janvier 1852, déclarant les gardes nationales dissoutes, soumettant leur réorganisation facultative et leur composition au bon plaisir du président de la république et des préfets et sous-préfets, leur imposant l'obligation d'être habillées suivant l'uniforme, qui est obligatoire (art. 4), il s'ensuivrait que les patriotes levés en masse pour défendre un déparlement envahi, lors même qu'ils auraient un signe distinctif, comme la blouse bleue avec liséré rouge*, se^ raient livrés à l'injuste rigueur des lois militaires par l'imprévoyance du gouvernement de leur pays, puisqu'on n'aurait pas eu matériellement le temps de se pourvoir de l'uniforme. Cela n'est pas tolérable:le bon sens et la nature des choses obligent également à

* Je me rappelle avoir vu dans la campagne de France, en 1814, des bataillons d^élite formés à la hâte, arrivés à Tarmée avec des blouses; les grenadiers portaient une grenade de drap

rouge contre le bras gauche Ils avaient tous de

grands chapeaux ronds, ils se battaient fort bien

Le Mière-^""^^fin, des Partisans. Paris, Auschis, 1823.

revenir sur ce décret organique de 1852, qui n'est pas une loi réfléchie, mais un ex,pédient de circonstance pour enlever toute valeur à la garde nationale, <lont il ne laisse subsister que le nom.

A part tout cela, à part la nécessité d'irscrire tous les Français sur les listes des défenseurs de la patrie, <nfin qu'ils puissent tous prendre légalement part à sa défense et réclamer le bénéfice du droit des gens, qui couvre les corps militaires régulièrement constitués, il faut encore démontrer que l'emploi convenable des trois raillions d'hommes dont nous avons parlé, et quelaloi actuelle voudrait laisser entièrement inutiles, donnerait une force incalculable à la défense. Les levées en masse de tout un pays sont des événements extrêmement rares ; elles produisent des situations extrêmes qui ne durent pas; car, si elles duraient, le pays mourrait de faim par cessation de travail. De plus, la levée en masse de tout un pays comme la France crée au gouvernement l'obligation de nourrir, de diriger et d'employer de telles quantités d'hommes, qu'il ne peut presque jamais remplir convenablement sa tâche. En outre, un pays n'a pas besoin d'être défendu partout à la fois : il ne doit l'être d'abord que sur certains points dont la possession est particulièrement importante à la défense, et que l'ennemi attaquera avec un grand déploiement de forces. Or tout ce qui est local est limité dans le nombre des assaillants comme dans celui des défenseurs, et, avec upe armée disponible de 500,000 hommes portée par les chemins de fer aux points

vulnérables de la défense, on peut déjà défier bien des ?ittaques. Habituellement donc, même pendant une grande guerre, même pendant une guerre défensive^ c'est-à-dire malheureuse au commencement, la grande masse des gardes nationaux, restant disponible, attendra dans ses foyers les ordres du gouvernement. Supposons cependant que la fortune, se déclarant contre nous au début d'une guerre, nous menace de nouveaux revers; que les 700,000 Allemands que le lieutenant-colonel M . . - suppose entrés en France par divers chemins*, renforcés si l'on veut par trois cent mille alliés quelconques, aient pu masquer nos places^ fortes, repousser notre armée et envahir notre territoire, et que le gouvernement, craignant les chances de la guerre et voulant prévenir la jonction de trois armées sous les murs de Paris, se décide tardivement à créer autour de Soissons une grande position militaire fortifiée, destinée à servir d'appui et au besoin de refuge aux armées qui devront disputer à l'ennemi les passages de l'Oise, de l'Aisne, de la Marne et de la Seine. Cette position devra se composer de fortifications liant ensemble les places de Soissons, Laon et Lafère '.

* Considérations sur les défenses naturelles ou artificielles de la France, en cas d'une invasion allemande^ par M. • . . ^ lieutenant-colonel de Téta t-major général, traduit de Faliemand, par A. Bacharach, capitaine au 2« régiment du génie. — 1867,. Tanera éditeur.

* P. 293, Force et faiblesse militaire de la France^ par le général Paixhans ; janvier 1830.

Le périmètre du triangle compris entre ces trois places est de 80 kilomètres environ : il demanderait, avec les ressources ordinaires de la paix et. de grandes dépenses, un an de travail ; mais il faut "(Ju'il soit prêt à rendre des services dans quinze jours et complètement armé dans un mois: nous allons décrire la marche que devrait suivre le gouvernement pour qu'une pareille opération fût terminée en temps utile ; on verra que la garde nationale seule pourrait lui en dotiner le moyen. Aussitôt que la décision de créer la position fortifiée serait prise, le ministre de la guerre enverrait des officiers du génie tracer les ouvrages; il demanderait au ministre de Tintèrieur le personnel des ingéRieurs et conducteurs embrigadés des ponts et chaussées des vingt départements les plus voisins; il dirigerait en même temps sur Laon, Lafère ou Soissons, le personnel des ponts et chaussées disponible a Paris , et , au besoin, un certain nombre d'entrepreneurs civils de constructions ou de terrassements. Tout ce personnel, qui devrait donner ta direction aux travaux, serait rendu au point indiqué en moins de deux jours et commencerait immédiatement le tracé des fortification. En même temps, le ministre de l'intérieur télégraphierait aux préfets des dix départements les plus voisins et les moins exposés à l'ennemi, qui télégraphieraient eux-mêmes aux sous-préfets et aux maires des communes ( nous supposons les gardes nationales organisées suivant la loi de 1831, avec leurs cadres formés et prêtes à marcher): «Au reçu de la présente

dépêche, vous convoquerez d'urgence au chef-lieu (d'arrondissement ou de département, suivant les circonstances locales), tous les hommes disponibles faisant partie delà garde nationale. Vous les dirigerez sur. . . pour contribuer à d^s travaux de fortification. Les habitants des campagnes devront apporter leurs pioches, pelles, haches, corbeilles, brouettes, brancards pour traosparter les terres ; ils amèneront leurs tombereaux, charrettes et attelages, avec les vivres pour le bétail, qui seront reconnus à l'arrivée et payés comptant parl'État. Chaque homme portera ses effets de campement, six Jours de vivres, qui seront reconnus à son arrivée et payés comptant(avec]pri me) par TÉtat. Chaque escouade apportera kil. de bois à brttler (suivant la saison), qui sera payé comptant par l'État au prix de

Les hommes seront payés comptant au prix

de ... .par chaque journée de travail *. »

3,000,000 de gardes nationaux sur tout le territoire donnent environ 33,000 hommes disponibles par département, c'eist-à-dire 330,000 hommes pour dix départements. Si l'on se rappelle ce que nous avons dit en parlant du territoire de la France, des chemins de fer et des voies de communication, on se convaincra facilement qu'en faisant la part des retards inséparables

*Ce service serait considéré comme un service de détachement (liïre V delà loi deJ831). Ce titre n'autorise pas remploi de la garde nationale à la conslruclion des retranchements, mais il serait très-facile d*y introduire une disposition applicable à cette circonstance.

de la mobilisation d'an si grand nombre d'hommes, un cinquième sera sur le terrain trente-six heures après la dépêche , et ils y seront tous dans quatre , cinq ou six jours, parce qu'une grande partie des transports se fera par les chemins de fer qui relient Paris à tous les chefs-lieux de département. Si les circonstances étaient extrêmement pressantes, le gouvernement pourrait requérir à Paris 100,000 ouvriers terrassiers ou maçons, qu'on enverrait sous forme de garde nationale comme ceux des départements. Or il n'est aucun travail de fortification en terre, pour si gigantesque qu'il soit, dont on ne puisse venir à bout dans quinze jours avec 400 ou 450,000 ouvriers organisés, embrigadés et employant bien leur temps. Les six jours de vivres apportés par des hommes des campagnes, et les approvisionnements tirés de Paris, donneraient le temps de se reconnaître ; moyennant le payement comptant et une prime légère donnée par le gouvernement, le commerce enverrait sur ce grand chantier autant de blé qu'il le faudrait. A mesure que le travail avancerait, les hommes rentreraient chez eux. S'il était besoin de renforcer l'armée active, on retiendrait les plus solides, qu'on armerait ou qu^on habituerait à l'exercice du canon. Tous nos arsenaux de terre et de mer dirigeraient sur Paris l'artillerie nécessaire à l'armement de ce grand ensemble, et l'une des opérations les plus considérables de la guerre aurait été entreprise et accomplie avec la méthode, l'ordre et la régularité des grands travaux de la paix. Et, pour que personne ne fût lésé, des jurys

tirés du pays pourraient estimer les récoltes détruites, les terres ravagées, de telle sorte qu'on éviterait ce qu'il y a de plus odieux à la guerre, ces caprices du sort qui, ruinant les uns, épargnent les autres, et que l'intervention du gouvernement avec l'argent de l'Etat ferait peser d'une manière insensible, sur la communauté, des travaux qui auraient excédé les forces des localités obligées de les accomplir avec leurs seules ressources*. On pourrait, après la guerre, remettre le pays en état, et détruire, si on le jugeait opportun, les travaux faits pour la défense, sauf à recommencer cent ans après.

Cette faculté de créer partout, aussi rapidement qu'on le veut, des positions fortifiées, est essentiellement liée à l'inscription delà population sur les listes de la garde nationale : car il serait impossible de faire marcher des ramassis d'ouvriers aussi nombreux. Il faut que ces masses arrivent par groupes disciplinés, responsables vis-à-vis de leurs chefs et de l'autorité ; qu'un certain nombre d'hommes influents et intelligents y soient admis; il faut aussi qu'elles marchent pour un service public, afin que la grandeur de l'intérêt qui les commande prime toutes les résistances que pourraient amener les intérêts particuliers.

^ C'est ici le cas de rappeler, une fois pour toutes , que l'existence de fortes réserves en argent comptant est une des conditions indispensables pour l'ordre et la régularité de toutes les opérations de la guerre.

Il n'est pas douteux que la création rapide et inattendue de camps fortifiés sur les routes des invasions n'eussent pour effet de rendre celles-ci impossibles. Les militaires les plus distingués s'accordent à reconnaître qu'une position de cette nature est infiniment supérieure aux places ordinaires*, car on ne peut ni la bloquer, ni l'écraser de feux, ni la faire servir de prison à Tarmée battue qui vient s'y réfugier, et le général Paixhans estime que deux grandes positions fortifiées, à Soissons et àBelfort, feraient beaucoup pour la force défensive de la France*. On peut faire avec facilité, sur un petit théâtre, ce que nous avons proposé de faire sur un grand ; et qui ne voit quels immenses avantages on pourrait tirer de la concentration rapide de cent mille travailleurs, que l'on pourrait faire en moins do deux jours sur un point quelconque delà France, pour préparer, en quelques heures, un champ de bataille où notre armée viendrait à coup sûr arrêter l'ennemi T Tous ceux qui ont l'habitude de manier lés armes à feu, qui connaissent leurs derniers perfectionnements de précision et de portée, qui savent le parti qu'on en peut tirer, ne peuvent douter de l'immense avantage que le moindre retranchement peut donner à l'infanterie, que le moindre abri peut donnera la cavalerie,

* Le maréchal Marmonl, de l'Esprit des institutions mili^ taires. p. 91, 103 et suivantes.

Général Paixans, Force et faiblesse militaires de la France^ p. 207 et suivantes.

* Id,, p. 292 et suivantes , p. 300 et suivantes.

en ladérobanl à la vue etaux coups de rennemi, en lui permettant d'attendre, sans pertes inutiles, une occasion favorable d'agir.

S'il en est ainsi, on devrait admettre que, dans une guerre défensive, l'armée ne devrait livrer de grandes batailles que sur des terrains reconnus et préparés à l'avance. On connaît les routes d'invasion : ce sont les lignes de nos richesses ; l'ennemi les suit pour s'en emparer, et c*est là qu'il faut l'arrêter.

L'ennemi ne peut terminer la guerre qu'en s'emparant d'abord des grandes villes; mais il n'oserait mettre le siège devant Lyon ou Paris fortifiés avec une armée française intacte derrière lui, car ses communications seraient alors compromises, et le moindre échec deviendrait la cause de sa ruine. Il faut donc s'habituer à cette pensée que , si, par suite de circonstances extraordinaires, l'ennemi entrait en France, on pourrait l'y enfermer. Il devrait y vivre dans une alarme perpétuelle, obligé, pour marcher en avant, de livrer contre des positions fortifiées des batailles très-meurtrières, dont la perte lui serait mortelle et dont le gain avancerait fort peu ses affaires, parce qu'il faudrait recommencer le lendemain ; obligé, pour revenir sur ses pas , de vaincre de nouveaux obstacles destinés à lui fermer le retour. Pour économiser le sang français, pour réduire un envahissement à l'impuissance, pour faire de la France le tombeau des armées qui oseraient y pénétrer, il faut le concours de l'armée, de la garde nationale avec toutes ses frac-

tions; il faut, avec Taction régulière du gouvernement, Faction spontanée de ces nobles passions que fait éclore le patriotisme.

On doit conclure de tout ceci que la. loi proposée par le gouvernement est insuffisante comme organisation militaire de la nation : parce qu'elle néglige le classement et l'emploi de plus de trois millions d'hommes qui peuvent être employés fort utilement pour la défense ; parce qu'elle ne fait aucun appel à l'élection pour le choix des chefs, à l'action spontanée des localités envahies pour la défense, toutes choses sans lesquelles un grand mouvement national ne peut avoir son effet. On doit en conclure que, si l'on veut rester dans Tordre d'idées qui inspira simultanément les lois de 1831 sur la garde nationale et de 1832 sur le recrutement militaire, c'est-à-dire l'existence d'une armée très-solide, suffisante pour parer aux éventualités ordinaires, appuyée dans les temps de grandes crises par toute la nation armée, on n'a rien de mieux à faire que de s'en tenir à ces lois, qui ont été parfaitement conçues par des hommes du plus haut mérite et de la plus grande expérience, que l'on peut modifier légèrement, mais qui ne doivent être changées dans aucune de leurs dispositions essentielles. — Est-ce à dire qu'il serait impossible de mieux faire? — Nous ne le croyons pas. L'armée prussienne, autrement organisée que la nôtre et dans un ordre d'idées différent, vient de faire ses preuves, et de les faire d'une manière éclatante ; si les temps étaient calmes

«t les éventualités menaçantes loin de nous, nous pourrions examiner mûrement si le système prussien ne serait pas préférable à celui qui nous régit, si le passage sous les drapeaux pendant un an au moins ne serait pas une école utile pour la jeunesse, si l'impôt du sang ne devrait pas être payé au même litre par tous les citoyens, enfin si le pays ne serait pas mieux défendu et plus maître de ses destinées lorsque, trente ans après la promulgation de la loi, tous les citoyens de vingt à cinquante ans auraient successivement passé sous les drapeaux; mais nous ne. pensons pas que le moment soit bien choisi pour cela. A en croire Tinquiétude générale, le moment des grandes crises peut n'être pas éloigné : il ne faut rien désorganiser; il faut revenir sur le décret du 11 janvier 1852, rétablir la loi sur la garde nationale de 1831, créer des compagnies de canonniers bourgeois dans les places*, des francs tireurs, des tirs communaux surtout dans tous les départements frontières d'abord, et par toute la France ensuite, prouver à l'Europe que l'indépendance nationale est le premier soin du gouvernement, et démontrer à la nation incertaine que l'aigle n'est pas sans quelque parenté avec ce patron de la liberté, ce vieux coq gaulois qui sut aussi lancer la foudre, et dont le souvenir est resté dans notre histoire et dans nos cœurs.

* Prendre pour modèle !a compagnie de canonniers bourgeois de la ville de Lille.

Il faut donc s'en tenir pour le moment à ce que nous avons, et, si Ton veut présenter aux Chambres des projets de loi conçus dans un nouvel ordre d'idées où Ton introduirait des emprunts faits aux systèmes prussien ou suisse, il faut prendre le temps de les examiner mûrement, en faire connaître longtemps à l'avance les dispositions, de manière à ce que la discussion publique puisse éclairer parfaitement un sujet d'une importance aussi capitale.

Il ne sera pas sans intérêt de présenter ici quelques observations sur la manière dont les richesses du pays devront être employées pour diminuer, dans une immense proportion, les maux et les désordres de la guerre.

La grande difficulté pendant la guerre, c'est de faire vivre l'armée ; mais cette difficulté diminue singulièrement dans un pays bien pourvu de moyens de communication. Si l'armée paye comptant tout ce qu'elle consomme, il suffit d'une prime légère donnée au commerce ou aux habitants des campagnes, pour qu'elle soit abondammentpourvuede tout. Une armée de cent mille hommes égale en nombre environ le quart de la population d'un département, et, dans un jour, le commerce de dix départements sera en mesure de Fapprovisionners'il y trouve quelque avantage. La haine des habitants pourrait faire obstacle aux approvisionnements réguliers d'une armée ennemie ; mais une armée nationale qui paye comptant doit être promptement munie de toute espèce de ressources, à moins

que le pays ne soit absolument ruiné. C'est encore au moyen de l'argent comptant qu'on obtient immédiatement, et en aussi grande quantité qu'on le désire, le concours des populations et de tout ce dont elles disposent. Sans doute, dans un cas extrême , on sacrifie pour, son pays ses biens et sa personne ; mais n'est-il pas juste que la nation répartisse aussi également que possible, entre tous ses enfants, les chances inévitables de la guerre?

Il faut donc, pour garder sa liberté d'action, pour agir en toute justice et en toute liberté, que le gouvernement ait de fortes réserves d'argent comptant au début «i'une guerre, et qu'il ne manque jamais de ce genre de ressources*.

Enfin, et pour terminer un travail fait avec trop de hâte pour être complet, et qui n'a eu d'autre but que de répandre quelques notions générales, trop étrangères même à cette portion éclairée du public qui s'occupe des intérêts généraux du pays, il convient de rappeler en quelques mots ce que ne devraient jamais oublier ceux qui gouvernent les nations, et qui leur doivent le bon exemple. Sans doute il faut que l'état militaire d'une nation soit solidement établi; sans doute il faut que l'armement soit perfectionné et que les moyens matériels dont dispose le gouvernement puissent arriver à égaler, dans un cas extrême, ou à surpasser ceux dont

* L'Armée française en i867, parle général Trochu, p. 272. — Première proposition. — Avoir des réserves d'argent.

pourraient disposer les gouvernements voisins; sans doute il îàxn que les nations prisent très-haut l'honneur militaire, ce sentiment qui oblige les hommesà sacrifier leur vie pour que leur drapeau soit toujours le symbole de la force et le gage de la victoire; mais, même lorsqu'une nation possède les moyens de bien faire la guerre, ce qu elle doit désirer avant tout, c'est encore de l'éviter, c'est de voir son gouvernement obtenir sans secousses, par l'action continue d'une bonne politique, l'influence légitime qui lui est due, et qui ne manque jamais à la force quand elle se met au service de la justice.

La politique extérieure de nos anciens rois fut, d'une manière générale, de se faire les patrons des faibles contre les forts, de s'entourer d'une ceinture de petits États amis, liés par des traités, recevant leurs subsides, leur fournissant des troupes, dépendant d'eux parmille liens qui , pour être des liens d'influence plutôt que de domination, n'en étaient pas moins puissants. Le traité de Westphalie et celui des Pyrénées furent la consécration de cette politiques qui fut, au milieu de^ Yicissitudes les plus diverses, continuée par Louis XÏV, Louis XV et Louis XVI. Enfin, en 1783, à la veille de la Révolution de 1789, les princes voisins du Rhin étaient sous l'influence de la France, et leurs troupes servaient dans nos armées: un traité de paix perpétuelle avec tous les cantons suisses était renou

* Voy. Frontières de la France, par Téophile Lavallée p. 47 et suiv.

v^é, un traité conclu avec le prince-évéque de Bfilè fermait le passage de ses États aux ennemis de la Prance. Alliée de la Prusse, derAuti*rcheetdes princes i'tàliens, amfe de f Espagne, ayant réuni à sa marine toutes les marines secondaires de l'Europe, ptùtectrice de la liberté des mers contre l'Angleterre, (pli venait d'être forcée par elle de reconnaître l'indépend'ance des États-Unis, la France occupait dans les affaires du monde la haute position morale et diplomatique qui lui convient. La Révolution de 4789 détruisit tout cela, mais nous donna les frontières du Rhin et des Alpes, et le renom d'un peuple invin^ cible. Napoléon fit voir comment un génie prodigieux peut user les meilleures armées et énerver les nations les plus énergiques» pourvu que sa politique soit dans une certaine mesure dépourvue de bon sens et de sens moral.

La Restauration vécut en paix avec ses voisins ; elle eût renoué les traditions de nos anciens rois , mais elle tomba par sa politique intérieure.

Quant au gouvernement de Louis-Philippe, il reprit avec beaucoup d'habileté l'ancienne politique de la France. Lors de sa chute, son influence grandissait en Europe: l'esprit constitutionnel, procédant par infiltration sur toutes nos frontières , commençait à créer autour de nous des gouvernements à l'image du nôtre, qui étaient le gage le plus sûr d'alliances sérieuses et d'influences considérables. Malheureusement, ce gouvernement rnw^iaua de brillant: une tenue plus éner-

gique dans quelques questions extérieures Teût puissamment aidé à atténuer les difficultés intérieures , peu sérieuses au fond, qui amenèrent sa chute.

Nous n'avons pas à apprécier la politique extérieure' de la France depuis 1848 ; il faut constater seulement que, au point où nous en sommes, le public s'imagine^ à tort ou à raison, que les Etats voisins ne nous sont pas^ absolument sympathiques, et que rien n'égale le désir de la paix, sinon l'appréhension générale de la guerre.

Pour nous, après avoir essayé de ramener l'attention du public sur des lois qu'on délaisse trop légèrement, après avoir indiqué les moyens que nous croyons les plus propres à rendre la France absolument inattaquable, à la faire sortir victorieuse de tous les conflits qui menaceraient son indépendance, qu'on nous permette de rappeler encore que la politique de résistance aux excès de la violence, de justice, de protection , de modération , d'influence libérale , est la véritable force de la France; que les invasions et les catastrophes sont arrivées lorsque cette politique a été méconnue ; que l'entreprise d'attaquer la France chez elle est si énorme, qu'il faudrait] plus que de la folie pour s'y résoudre, si l'ennemi ne s'y croyait obligé par le soin même de sa propre conservation ; enfin, que si les fusils, les canons, les engins de guerre , les camps fortifiés , les soldats et les gardes nationales, sont des avantages qu'il faut se ménager, il en est un plus grand qui fait valoir tous les autres, et qu'il faut souhaiter par-dessus tout à notre pays : c'est

un gouvernement (quelle que soit sa forme) qui ait le sentiment simple et délicat de la justice, et qui prenne pour règle de sa conduite, à Tintérieur et à l'extérieur,, cette parole vraiment divine et qui semble descendue des régions supérieures à la politique , pour servir de guide au génie chevaleresque et désintéressé de notre race : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroit *.

* Ev, selon saint Mathieu^ ch. vi, v. 55.

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