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LE VOYAGE

Tant l'espoir est entier! Quand tu partais, si grave Que Ton plaignait ton sort, que tu te croyais brave, Ah ! tu n'ignorais pas, en ton instinct puissant. Que la joie est toujours conseillère du sang Pour la fortuite et sûre et perpétuelle ivresse ! Comme un pollen porté par le vent, ta détresse Flottait sur tant d'espace ouvert et traversé ! Les cris des trains, pareils à des bras dispersés, Ressemblaient à ton cœur; tes rêveuses prunelles Contemplaient l'horizon, flagellé et chassé Par le vent, qui, cherchant ton visage oppressé, Faisait bondir sur toi ses fluides gazelles ! — Et puis on arrivait. Fiers regards imprudents Vers le puissant hasard, qui en tous lieux attend La douleur qui se plaint, se démasque et se nomme : Douleur, nom du désir et du rêve des hommes ! Commencement d'un neuf et consolant exploit. 0 chemins inconnus ! ô fontaines de Rome ! Fleuve du ciel gisant dans les canaux des toits. Visages révélés, destin qui se propose...

Mais j'accepte à présent de plus austères lois ; le crains trop le plaisir auquel un cœur s'expose, Partir, c'est espérer, c'est exiger, je n'ose Souhaiter que ma vie ait cette force encor De toujours provoquer le désir et la mort, Et d'inviter sans fin la Nature infidèle A. vaincre un cœur plus fier et plus vivace qu'elle !...

J'ai cessé de t'aimer, Vie excessive et triste, Mais tu t'agrippes à mon corps,

Mon être furieux veut mourir, et j'existe ! Et ta force me crie : « Encor ! »

Je me hausse en souffrant jusqu'au néant céleste, Mais tes pieds d'aigle sont sur moi ;

Et plus je te combats. Destin sournois et leste, Plus notre embrassement s'accroît.

— Quel plaisir désormais, ou quelle accoutumance

Mêlerait nos yeux ennemis?

Je ne peux pas vouloir que toujours recommence

Une chance éclose â demi.

J'ai tout aimé, tout vu, tout su; la turbulence

M'aurait fait marcher sur les flots, Tant le suprême excès a le calme et l'aisance

Des larges voiles des vaisseaux !

Le plaisir, — c'est-à-dire amour, force, prière, —

Eut en moi son prêtre ébloui ; Je ne puis accepter de tâche familière,

J'étais vouée à l'inouï!

Je ne peux pas vouloir que toujours se prolonge

l'n chemin qui va décroissant; Le réel m'offensait, la tempête et le songe

Secouraient mon âme et mon sang.

Certes, j'ai bien aimé la raison, haute et nette,

Elle fut mon rocher rêveur ; Mais ayant soutenu ses volontés secrètes,

Je cède ma force à mon cœur.

— Beau ciel d'un jour d'automne, où vraiment rien n'espère,

Ni l'azur froid, ni l'air peureux.

Accueillez dans le deuil calme de l'atmosphère

Mon chagrin candide et fougueux !

Accueillez votre enfant qu'ici plus rien ne tente, A qui ce drame prompt survint

D'avoir bu la douleur au point d'être contente De quitter le soleil divin î

LES POÈTES ROxMANTIQUES

J'ai plus que tout aimé la terre des Hellènes, Une terre sans ombre, un pin vert, un berger, L'eau calme, une villa rêveuse à Mytilène, Dans le halo d'odeurs fusant des orangers.

J'ai plus que tout béni le regard d'Antigone

Levé vers le soleil que sa prière atteint;

Mon cœur, semblable au sien et rebelle à l'automne.

Eût souhaité mourir en louant le matin.

J'ai plus que tout chanté la fougueuse jeunesse Qui bondit et s'éboule et renaît dans ses jeux, Comme on voit, en juillet, les chevreaux en liesse Mêler leurs corps naïfs et leurs yeux orageux.

Certes, rien ne me plaît que tes étés, ô monde! Ces jours luisants et longs comme un sable d'argent, Où les yeux éblouis, tendus comme une fronde, Font jaillir jusqu'aux cieux un regard assiégeant.

Je n'ai rien tant vanté que vos vers, Théocrite! Je les ai récités à vos temples meurtris, Aux ombres qu'ont laissées vos cités favorites Dans le blé blanc, couleur de jasmin et de riz.

Enfant, au bord du lac de saint François de Sales, Où les coteaux semblaient s'envoler par leurs fleurs, Tant un azur ailé soulevait les pétales, '

J'ai repoussé un mol et langoureux bonheur.

Mon âme, ivre d'espoir, cinglait vers vos rivages, Platon, Sophocle, Eschyle, honneur divin des Grecs, 0 maîtres purs et clairs, grands esprits sans nuages, Marbres vivants, debout dans l'azur calme et sec !

J'ai longtemps comprimé mon cœur mélancolique, Mais les jours ont passé, j'ai vécu, j'ai souffert. Et voici que, le front de cendres recouvert, Je vous bénis, divins poètes romantiques I

Poètes furieux, abattus, révoltés, Fiers interrogateurs de Tâme et des étoiles. Voiliers dont l'ouragan vient lacérer la voile, Vous qui pleurez d'amour dans un jardin d'été.

Vous en qui l'univers tout respirant s'engouffre Avec les mille aspects des fougueux éléments; Vous, possesseurs du monde et malheureux amants, Qui défaillez de joie et murmurez : « Je souffre! »

De quoi ? De la forêt, du ciel bleu, des torrents. Des cloches, doux ruchers d'abeilles argentines? Dans Aix, sur les coteaux pleins de ruisseaux errants, De quoi souffriez- vous, mon tendre Lamartine ?

J'ai vu votre beau lac farouche, étroit, grondant, Et la maison modeste où soupirait Elvire, J'ai vu la chambre basse où pour vous se défirent Ses cheveux sur son cou, ses lèvres sur ses dents.

De quoi souffriez-vous? Je le sais, un malaise Teinté de longs désirs, de regrets, d'infini, Venait sur le balcon transir vos doig-ts unis, Lorsque soufflait, le soir, le vent de Tarentaise.

De quoi souffriez-vous ? D'éphémère beauté,

D'un jour plein de langueur qui s'éloigne et qui sombre,

D'un triste chant d'oiseau, et de l'inanité

D'être un pauvre œil humain sous les astres sans nombre

De quoi souffriez-vous ? De rêve sensuel

Qui veut tout conserver de ce dont il s'empare;

Et, lorsque la Nature est à chacun avare,

De pouvoir tout aimer pour un temps éternel!

Hélas ! Je connais bien ces tendresses mortelles. Cet appel au Destin, qui ne peut pas surseoir. Je connais bien ce cri brisant de l'hirondelle. Comme une flèche oblique ancrée au cœur du soir.

Je connais ces remous de parfums, de lumière, Qui font du crépuscule un cap tiède et houleux Où le cœur, faible esquif noyé par le flot bleu, S'enfonce, en s'entr'ouvrant, dans l'ombre aventurière.

— Lamartine, Rousseau, Byron, Chateaubriand, Écouteurs des forêts, des astres, des tempêtes, Grands oiseaux encagés, et qui heurtiez vos tètes Aux soleilleux barreaux du suave Orient,

Vous qui, évaluant à l'infini la somme De ce que nul ne peut étreindre et concevoir, Ressentiez cependant l'immensité d'être homme Sous le dôme distrait et fascinant du soir,

Vous qui, toujours louant et maudissant la terre, Lui prodiguiez sans cesse un amour superflu, Et qui vous étonniez de rester solitaires Comme un rocher des mers à l'heure du reflux,

Soyez bénis, porteurs d'infinis paysages, Esprits pleins de saisons, d'espace et de soupirs. Vous qui toujours déments et toujours les plus sages Masquiez l'affreuse mort par d'éternels désirs !

Soyez bénis, grands cœurs où le mensonge abonde, Successeurs enivrés et tristes du dieu Pan, Vous dont l'âme fiévreuse et géante suspend Un lierre frémissant sur les murs nus du monde !

L'orage est en suspens, l'espace se recueille ; Dans le jardin où brille une vapeur de four, Les oiseaux ont un cri fané comme une feuille. Partout gît mollement, fardeau subtil et lourd, La chaleur insensée qui fait aimer l'amour. J'ai recherché Ronsard dans la bibliothèque; Ma chambre, où les volets emprisonnent le jour Et d'un tranchant léger et laiteux le dissèquent, A l'obscure fraîcheur d'un tranquille vallon. . Un blanc magnolia, froid comme une pastèque, Épanche son parfum de neige et de melon. Et je vois tout cela avec des yeux si tendres Qu'ils émettent un chant que l'on devrait entendre. La pendule, incessante autant que l'univers. Accompagne humblement, seconde par seconde, Le tumulte secret et céleste des mondes. Et j'écoute l'énigme obsédante de l'air

Et ce cri des oiseaux emplis d'inquiétude...

— Se pourrait-il, ô cieux, que j'eusse l'habitude De vivre, de goûter le suave désert

Que forme le repos songeur après l'étude! Ne sais-je pas qu'assis, ou debout et courant. L'homme est toujours un même et régulier mourant ! Le Sort, qui le poursuit, ne le guette pas même, Tant le pauvre vivant est désigné : s'il aime, Quelque chose toujours lentement se défait Dans son bonheur craintif, sa détresse ou sa paix; Il ne peut persister en son choix noble et tendre, U lui faut regretter comme il lui faut attendre, Il ne connait jamais les vœux du lendemain.

— Et pourtant, moi, le plus combattu des humains. L'âme la plus souvent par l'orage étonnée.

Qui toujours vis les pleurs au plaisir se mêlant, Je ne vous reprends pas ma confiance innée. Querelleuse au beau front, secrète Destinée, Favorable aux cœurs violents !

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