LE POETE
Ne me méconnais pas, Nature juste et bonne. Se peut-il que t'ayant aimée on t'abandonne,
Ilélas ! j'ai voulu t'approclier Plus que ton vaste amour ne le conçoit sans doute, Ni tes suaves cieux, ni tes flots, ni tes routes,
Ni le vent clair sur tes rochers
N'ont permis à mes vœux d'atteindre ton essence, En vain je recevais tes hautes confidences Et ton élan universel;
Éperdue et cherchant où baiser ton visage, Je voyais s'isoler tes brillants paysages, J'ai pleuré sur un cœur mortel;
Sur ce si faible appui, dont la chaleur contente, Je regardais vers toi, suprême confidente
D'un rêve immense et suffocant ; J'espérais de mourir parmi les cantilènes Que le désir humain, fougueux et hors d'haleine,
Emprunte à tes grands ouragans !
Je voyais bien tes soirs de juillet, chauds et pâles, Le croissant délicat qui, dans l'air, s'intercale
Comme une barque peinte en blanc ; Mon oreille et mes yeux se remplissaient d'extase. Et je contemplais l'être en qui l'amour transvase
La beauté d'un soir calme et lent.
Je répandais sur lui, qui respire et qui rêve, Ton infini passé, l'avenir, et la sève
De tes printemps toujours naissants.
Et refermant mes bras sur ce profond mensonge, J'étais comme un oiseau précipité, qui plonge
Et s'abreuve au fleuve du sang !
Mais, hormis ces moments de suave incendie Où la bonté de feu joint deux âmes hardies. Fumantes comme un paquebot,
Aimer est une ardeur plus amère que tendre, Car toujours se quitter, espérer et attendre Creuse le cœur comme un tombeau.
Aussi, ne sois jamais inquiète, ù Nature, Quand mon esprit, séduit par l'humble créature,
S'éloigne parfois de tes deux, L'échange que je fais est redoutable et triste, L'homme est faible et sans but, et ta noblesse assiste
Aux sanglots des voluptueux !
Toi non plus, tu ne peux combler, selon nos forces, Par ton ciel, ton soleil, tes ondes, tes écorces.
Le désir de l'âme et du corps ; Mais ta sainte indigence est du moins attentive. Tandis que si l'amour déçoit l'âme, elle arrive
Aux portes mêmes de la mort!...