LE CHENAL DE L'ÎLE SULLIVAN
retenu prisonnier^ et ses yenx se remplissaient de larmes.
Enfin, l'allure du steamer fut modérée sur Tordre du capitaine, le Dolphin rangea à la pointe les batteries, du sud et de l'est, et bientôt il fut amarré à quai dans le North-Commercial wharf.
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Le Dolphin, en arrivant aux quais de Charleston, avait été salué par les hurrahs d^une foule nombreuse. Les habitants de <;ette ville, étroitement bloquée par mer, n'étaient pas accoutumés aux visites de navires 5 européens. Ils se demandaient, non sans étonnement, ce que venait faire dans leurs eaux ce grand steamer portant fièrement à sa corne le pavillon d'Angleterre. Mais quand on sut le but de son voyage, pourquoi il venait de forcer les passes de Sullivan, lorsque le bruit
10 se répandit qu'il renfermait dans ses flancs toute une cargaison de contrebande de guerre, les applaudissements et les cris de joie redoublèrent d'intensité.
James Flayfair, sans perdre un instant, se mit en rapport avec le général Beauregard, commandant mili-
15 taire de la ville. Celui-ci reçut avec empressement le jeune capitaine du Dolphiriy qui arrivait fort à propos ^ pour donner à ses soldats les habillements et les mimitions dont ils avaient le plus grand besoin. H fut donc convenu que le déchargement du navire se ferait
20 immédiatement, et des bras nombreux vinrent en aide aux matelots anglais.
Avant de quitter son bord, James Playfair avait reçu de Miss Halliburtt les plus pressantes recommandations au sujet de son père. Le jeune capitaine B^était mis tout entier au service de la jeune fille.
*'Miss Jenny, avait-il dit, vous pouvez compter 5 sur moi; je ferai Fimpossible pour sauver votre père, mais j'espère que cette affaire ne présentera pas de difficultés; j'irai voir le général Beauregard aujourd'hui même,^ et, sans lui demander brusquement la liberté de Mr. Halliburtt, je saurai de lui dans quelle lo situation il se trouve, s'il est libre sur parole ou prisonnier.
— Mon pauvre pèrel répondit en soupirant Jenny, il ne sait pas sa fille si près de lui. Que ne puis- je Toler dans ses brasi 15
— Un peu de patience, Miss Jenny. Bientôt, vous embrasserez votre père. Comptez bien que j'agirai avec le plus entier dévouement, mais aussi en homme prudent et réfléchi."
C'est pourquoi James Playfair, fidèle à sa pro- 20 messe, après avoir traité en négociant * les affaires de sa maison, livré la cargaison du Dolphin au général et traité de l'achat à vil prix d'un immense stock de coton, mit la conversation sur les événements du jour.
" Ainsi, dit-il au général Beauregard, vous croyez ^ au triomphe des esclavagistes?
-— Je ne doute pas un instant de notre victoire définitive, et en ce qui regarde Charleston,* l'armée de Lee en fera bientôt cesser l'investissement. D'ailleurs, que voulez-vous attendre des abolitionnistes? 30 En admettant, ce qui ne sera pas, qtie les villes com-
56 I^S PORCEURS DE BLOCUS
merçantes de la Virginie, des deux Carolines, de la Géorgie, de TAlabama, du Mississipi vinssent à tomber en leur pouvoir, après? ^ Seraient-ils maîtres d'un pays qu'ils ne pourront jamais occuper? Non certes, 5 et suivant moi, s'ils étaient jamais victorieux, ils seraient fort embarrassés de leur victoire.
— Et vous êtes absolument sûr de vos soldats, demanda le capitaine, vous ne craignez pas que Charleston ne se lasse d'un siège qui la ruine?
10 — Non! je ne crains pas la trahison. D'ailleurs, les traîtres seraient sacrifiés sans pitié, et je détruirais la ville elle-même par le fer ou la flamme si j'y surprenais le moindre mouvement unioniste. Jefferson Davis m'a confié Charleston, et vous pouvez croire
15 que Charleston est en mains sûres.
— Est-ce que vous avez des prisonniers nordistes? demanda James Playfair, arrivant à l'objet intéressant de la conversation.
— Oui, capitaine, répondit le général. C'est à 20 Charleston qu'a éclaté le premier coup de feu ^ de la
scission. Les abolitionnistes qui se trouvaient ici ont voulu résister, et, après avoir été battus, ils sont restés prisonniers de guerre.
— Et vous en avez beaucoup?
25 — Une centaine environ.
— Libres dans la ville?
— Us l'étaient jusqu'au jour où j'ai découvert un complot formé par eux. Leur chef était parvenu à établir des communications avec les assiégeants, qui se
80 trouvaient instruits de la situation de la ville. J'ai donc dû faire enfermer ces hôtes dangereux, et plu-
sieurs de ces fédéraux ne sortiront de leur prison que pour monter sur les glacis de la citadelle, et, là, dix balles confédérées auront raison de leur fédéralisme.
— Quoi! fusiQés! s'écria le jeune capitatae, tressaillant malgré lui. • 5
— Oui! et leur chef tout d'abord. Un homme fort déterminé et fort dangereux dans une ville assiégée. J'ai envoyé sa correspondance à la présidence de Eichmond,^ et avant huit jours,* son sort sera irrévocablement fixé. 10
— Quel est donc cet homme dont vous parlez? demanda James Flayfair avec la plus parfaite insouciance.
— Tin journaliste de Boston, un abolitionniste enragé, l'âme damnée • de Lincoln. 15
— Et vous le nommez?
— Jonathan Halliburtt.
— Pauvre diable! fit James en contenant son émotion. Quoi qu'il ait fait, on ne peut s'empêcher de le plaindre. Et vous croyez qu'il sera fusillé? 80
— J'en suis sûr, répondit Beauregard. Que voulez-vous! * La guerre est la guerre. On se défend comme on peut.
— Enfin, cela ne me regarde pas, répondit le capitaine, et même, quand cette exécution aura lieu, je s» serai déjà loin.
— Quoi! vous pensez déjà à repartir!
— Oui, général, on est négociant avant tout. Dès que mon chargement de coton sera terminé, je prendrai la mer. Je suis entré à Charleston, c'est bien, 80
mais il faut en sortir. Là est l'important. Le Dolphin '5
est un bon navire; il peut défier à la course ^ tous les bâtiments de la marine fédérale; mais si vite qu'il soit,^ il n'a pas la prétention de distancer un boulet. Et un boulet dans sa coque ou sa machine ferait singu- 5 lièremeHt avorter ma combinaison commerciale.
— A votre aise,* capitaine, répondit Beauregard. Je n'ai point de conseil à vous donner en pareille circonstance. Vous faites votre métier, et vous avez raison. A votre place, j'agirais comme vous agissez. 10 D'ailleurs, le séjour de Charleston est peu agréable,, et une rade, où il pleut des bombes trois jours sur * quatre, n'est pas un abri sûr pour un navire. Vous partirez donc quand il vous plaira. Mais un simple renseignement. Quelle est la force et le nombre des na- 15 vires fédéraux qui croisent devant Charleston? "
James Playf air satisfit aussi bien que possible aux demandes du général, et U prit congé de lui dans les meilleurs termes. Puis, il revint au Dolphin très soucieux, très affigé de ce qu'il venait d'apprendre, 1» " Que dire à Miss Jenny, pensait-il, dois- je l'instruire de la terrible situation de Mr. Halliburtt ! Vaut-il mieux lui laisser ignorer les dangers qui le menacent! Pauvre enfant!"
n n'avait pas fait cinquante pas hors de la maison 25 du gouverneur, qu'il se heurta contre Crockston. Le digne Américain le guettait depuis son départ.
** Eh bien, capitaine? "
James Playfair regarda fixement Crockston, et celui-ci comprit bien que le capitaine n'avait pas de 80 nouvelles favorables à lui donner.
** Vous avez vu Beauregard? demanda-t-il.
— Oui, répondit James Playf air.
— Et vous lui avez parlé de Mr. Halliburtt?
— Non! c'est lui qui m'en a parlé.
— Eh bien, capitaine?
— Eh bien!... on peut tout te dire à toi, Crockston. 5
— Tout, capitaine.
— Eh bien! le général Beauregard m'a dit que ton maître serait fusillé dans huit jours."
A cette nouvelle, un autre que Crockston aurait bondi de rage, on bien il se serait laissé aller ^ aux 10 éclats d'une douleur compromettante. Mais l'Américain, qui ne doutait de rien,* eut comme un sourire sur ses lèvres et dit seulement:
^^Bah! qu'importe!
— Comment! qu'importe! s'écria James Playf air. 15 Je te dis que Mr. Halliburtt sera fusillé dans huit jours, et tu réponds: Qu'importe!
— Oui, si dans six jours il est à bord du Dolphin, et si dans sept, le Dolphin est en plein Océan.'
— Bien! fit le capitaine en serrant la main de ao Crockston. Je te comprends, mon brave. Tu es un homme de résolution, et moi, en dépit de l'oncle Vincent et de la cargaison du Dolphin, je me ferais sauter * pour Miss Jenny.
— Il ne faut faire sauter personne, répondit l'Ame- 25 ricain. Çà ne profite qu'aux poissons. L'important, c'est de délivrer Mr. Halliburtt.
— Mais sais-tu que ce sera difficile!
— Peuh! fit Crockston.
— Il s'agit de communiquer avec un prisonnier se- so vêrement gardé.
— Sans doute.
— Et de mener à bien * une évasion presque miraculeuse!
— Baht fit Crockston. Un prisonnier est plus pos- 5 sédé de Pidée de s'enfuir que son gardien n'est possédé de ridée de le garder. Donc, un prisonnier doit toujours réussir à se sauver. Toutes les chances sont pour lui. C'est pourquoi, grâce à nos manœuvres, Mr. Halliburtt se sauvera.
10 — Tu as raison, Crockston.
— Toujours raison.
— Mais, enfin, comment feras-tu? Il faut un plan, il y a des précautions à prendre.
— J'y réfiéchirai.
15 — Mais Miss Jenny, quand elle va apprendre que son père est condamné à mort, et que l'ordre de son exécution peut arriver d'un jour à l'autre...
— Elle ne l'apprendra pas, voilà tout.
— Oui, qu'elle l'ignore. Cela vaut mieux, et pour 00 elle et pour nous.
— Où est enfermé Mr. Halliburtt? demanda Crockston.
— A la citadelle, répondit James Playf air.
— Parfait. A bord, maintenant!
65 — A bord, Crockston!"
vm
l'évasion
Miss Jenny, assise sur la dunette du Dolphin^ attendait avec une anxieuse impatience le retour du capitaine. Lorsque celui-ci l'eut rejointe, elle ne put articuler une seule parole, mais ses regards interrogeaient James Playfair plus ardemment que ne Feus- s sent fait ses lèvres.
Celui-ci, aidé de Crockston, n'apprit à la jeune fille que les faits relatifs à Femprisonnement de son père. Il lui dit qu'il avait prudemment pressenti Beauregard au sujet de ses prisonniers de guerre. Le gêné- lo rai ne lui ayant pas paru bien disposé à leur égard, il s'était tenu sur la réserve et voulait prendre conseil des circonstances.
"Puisque Mr. Halliburtt n'est pas libre dans la ville, sa fuite offrira plus de difficulté; mais je vien- 15 drai à bout de ma tâche, et je vous jure. Miss Jenny, que le Dolphin ne quittera pas la rade de Charleston sans avoir votre père à son bord.
— Merci, monsieur James, dit Jenny, je vous remercie de toute mon âme." 20
A ces paroles, James Playfair sentit son cœur bon-
dir dans sa poitrine. Il s'approcha de la jeune fille, le regard humide, la parole troublée. Peut-être allait-il parler, faire Faveu des sentiments qu'il ne pouvait plus contenir, quand Crockston intervint.
6 " Ce n'est pas tout cela,^ dit-il, et ce n'est pas le moment de s'attendrir. Causons et causons bien.
— As-tu lin plan, Crockston? demanda la jeune fille.
— J'ai toujours un plan, répondit l'Américain. 10 C'est ma spécialité.
— Mais un boni dit James Playfair.
— Excellent, et tous les ministres de Washington n'en imagineraient pas un meilleur. C'est conmie si Mr. Halliburtt était à bord."
16 Crockston disait ces choses avec une telle assurance et en même temps une si parfaite bonhomie, qu'il eût fallu être le plus incrédule des honmies pour ne pas partager sa conviction.
^* Nous t'écoutons, Crockston, dit James Playfair.
20 — Bon. Vous, capitaine, vous allez vous rendre auprès du général Beauregard, et vous lui demanderez un service qu'il ne vous refusera pas.
— Et lequel?
— Vous lui direz que vous avez à bord un mauvais 25 sujet, un chenapan fini,^ qui vous gêne, qui, pendant
la traversée, a excité l'équipage à la révolte, enfin, une abominable pratique,' et vous lui demanderez la permission de l'enfermer à la citadelle, à la condition, toutefois, de le reprendre à votre départ afin de le rado mener en Angleterre et de le livrer à la justice de son pays.
— Bon! répondit James Play f air en souriant à demi. Je ferai tout cela^ et Beauregard accédera très volontiers à ma demande.
— J'en suis parfaitement sûr, répondit FAméricain. 5
— Mais, reprit Playf air, il me manque une chose.
— Quoi donc?
— Le mauvais chenapan.
— Il est devant vos yeux, capitaine.
— Quoi, cet abominable sujet?*... lo
— C'est moi, ne vous en déplaise.*
— Oh! brave et digne cœur! s'écria Jenny en pressant de ses petites mains les mains rugueuses de l'Américain.
— Va, Crockston reprit James Playf air, je te com- 15 prends, mon ami, et je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas pouvoir prendre ta place!
— A chacun son rôle, répliqua Crockston. Si vous vous mettiez à ma place, vous seriez très embarrassé, et moi je ne le serai pas. Vous aurez assez à faire 20 plus tard de sortir de la rade sous le canon des fédéraux et des confédérés, ce que je ferais fort mal, je vous assure.
— Bien, Crockston, continue.
— Voilà. Une fois dans la citadelle, — je la con- 25 nais, — je verrai comment m'y prendre,^ mais soyez certain que je m'y prendrai bien. Pendant ce temps, vous procéderez au chargement de votre navire.
— Oh! les affaires, dit le capitaine, c'est maintenant un détail de peu d'importance. 30
— Pas du tout! Et l'oncle Vincent! Qu'est-ce
qu'il dirait ? Faisons marcher de pair ^ les sentiments et les opérations de commerce. Cela empêchera les soupçons. Mais faisons vite. Pouvez-vous être prêt en six jours?
5 — Oui.
— Eh bien, que le Dolphin soit chargé et prêt à partir dans la journée du 22.
— Il sera prêt.
-.— Le soir du 22 janvier, entendez bien, envoyez
10 une embarcation, avec vos meilleurs hommes, à White-
Point, à l'extrémité de la ville. Attendez jusqu'à neuf
heures, et vous verrez apparaître Mr. Halliburtt et
votre serviteur.
— Mais comment auras-tu fait pour faire évader 15 Mr. Halliburtt et t'échapper toi-même ?
— Cela me regarde.^
— Cher Crockston, dit alors Jenny, tu vas donc exposer ta vie pour sauver mon père!
— Ne vous inquiétez pas de moi. Miss Jenny, je 20 n'expose absolument rien, vous pouvez m'en * croire.
— Eh bien, demanda James Playf air, quand faut-il te faire enfermer?
— Aujourd'hui même. Vous comprenez, je démoralise votre équipage. Il n'y a pas de temps à perdre.
25 — Veux-tu de l'or? Cela peut te servir dans cette citadelle.
— De l'or, pour acheter un geôlier! Point! c'est trop cher et trop bête. Quand on en vient là,* le geôlier garde l'argent et le prisonnier. Et il a raison, cet
ao homme ! " Non ! j'ai d'autres moyens plus sûrs. Cependant, quelques dollars. Il faut pouvoir boire au besoin.®
— Et griser le geôlier.
— Non, un geôlier gris, ça compromet touti Non, je vous dis que j^ai mon idée. Laissez-moi faire.
— Tiens, mon brave Crockston, voilà une dizaine s de dollars.
— C^est trop, mais je vous rendrai le surplus.
— Eh bien, es-tu prêt?
— Tout prêt à être un coquin fieflfé.*
— Alors, en route.* lo
— Crockston, dit la jeune fille d^une voix émue, Crockston, tu es bien le meilleur homme qui soit sur terre!
— Ça ne m'étonnerait pas, répondit FAmericain en riant d'un bon gros rire.' Ah! à propos, capitaine, une 15 recommandation importante.
— Laquelle?
— Si le général vous proposait de faire pendre votre chenapan, — vous savez, les militaires, ça n'y va pas par quatre chemins! ^ 20
— Eh bien, Crockston?
— Eh bien, vous demanderiez à réfléchir.
— Je te le promets."
Le jour même, au grand étonnement de l'équipage, qui n'était pas dans la confidence, Crockston, les fers 25 aux pieds et aux mains, fut descendu à terre au milieu d'une dizaine de marins, et, une demi-heure après, sur la demande du capitaine James Playfair, le mauvais chenapan traversait les rues de la ville, et, malgré sa résistance, il se voyait écroué dans la citadelle de 30 Charleston.
Pendant cette journée et les jours suivants, le déchargement du Dolphin fut conduit avec une grande activité. Les grues à vapeur enlevaient sans désemparer toute la cargaison européenne pour faire 5 place à la cargaison indigène. La population de Charleston assistait à cette intéressante* opération, aidant et félicitant les matelots. On peut dire que ces braves gens tenaient le haut du pavé.* Les Sudistes les avaient en grande estime; mais James Playfair ne
10 leur laissa pas le temps d'accepter les politesses des Américains; il était sans cesse sur leur dos,* et les pressait avec une fiévreuse activité dont les marins du Dolphin ne soupçonnaient pas la cause.
Trois jours après, le 18 janvier, les premières bal-
15 les de coton commencèrent à s'empiler dans la cale.
Bien que James ne s'en inquiétât plus, la maison Play-
^ f air et Co. faisait une excellente opération, ayant eu à
vil prix * tout ce coton qui encombrait les wharfs de
Charleston.
20 Cependant, on n'avait plus aucune nouvelle de Crockston. Sans en rien dire, Jenny était en proie à des craintes incessantes. Son visage, altéré par l'inquiétude, parlait pour elle, et James Playfair la rassurait par ses bonnes paroles.
25 " J'ai toute confiance dans Crockston, lui disait-il. C'est un serviteur dévoué. Vous qui le connaissez mieux que moi. Miss Jenny, vous devriez vous rassurer entièrement. Dans trois jours, votre père vous pressera sur son cœur, croyez-en ma parole.
80 — Ah! monsieur James! s'écria la jeune fille, comment pourrai-je jamais reconnaître un tel dévoue-
ment? Comment mon père et moi trouverons-nous le moyen de nous acquitter envers vous?
— Je vous le dirai quand nous serons dans les eaux anglaises! ^' répondit le jeune capitaine.
Jenny le regarda im instant, baissa ses yeux qui se 5 remplirent de larmes, puis elle rentra dans sa cabine.
James Playfair espérait que, jusqu'au moment où son père serait en sûreté, la jeune fille ne saurait rien de sa terrible situation; mais pendant cette dernière journée, Tinvolontaire indiscrétion d'un matelot lui la apprit la vérité. La répcjnse du cabinet de Eichmond ^ était arrivée la veille par une estafette qui avait pu forcer la ligne des avant-postes. Cette réponse contenait l'arrêt de mort de Jonathan Halliburtt, et ce malheureux citoyen devait être passé ^ le lendemain 15 matin par les armes.' La nouvelle de la prochaine exécution n'avait pas tardé à se répandre dans la ville, et elle fut apportée à bord par l'un des matelots du Dolphin. Cet homme l'apprit à son capitaine sans se douter que Miss Halliburtt était à portée de 20 l'entendre.* La jeune fille poussa un cri déchirant, et tomba sur le pont sans connaissance. James Playfair la transporta dans sa cabine, et les soins les plus assidus furent nécessaires pour la rappeler à la vie. 25
Quand elle rouvrit les yeux, elle aperçut le jeune capitaine, qui, un doigt sur les lèvres^ lui recommandait un silence absolu. Elle eut la force de se taire, de comprimer les transports de sa douleur, et James Playfair, se penchant à son oreille, lui dit: so
" Jenny, dans deux heures votre père sera en su-
reté auprès de vous, ou j'aurai péri en voulant le sauver! "
Puis il sortit de la dunette en se disant:
"Et maintenant, il faut Fenlever à tout prix, 5 quand * je devrais payer sa liberté de ma vie et de celle de tout mon équipage! '^
L'heure d'agir était arrivée. Depuis le matin, le Dolphin avait entièrement terminé son chargement de coton; ses soutes au charbon étaient pleines. Dans 10 deux heures, il pouvait partir. James Playfair l'avait fait sortir du North-Commercial wharf et conduire en pleine rade; ^ il était donc prêt à profiter de la marée qui devait être pleine à neuf heures du soir.
Lorsque James Playfair quitta la jeune fille, sept 16 heures sonnaient alors, et James fit commencer ses préparatifs de départ. Jusqu'ici, le secret avait été conservé de la manière la plus absolue entre lui, Crockston et Jenny. Mais alors il jugea convenable de mettre Mr. Mathew au courant de la situation, et il 20 le fit à l'instant même.
" A vos ordres, répondit Mr. Mathew sans faire la moindre observation. Et c'est pour neuf heures?
— Pour neuf heures. Faites immédiatement allumer les feux.
25 — Cela va être fait, capitaine.
— Le Dolphin est mouillé sur une ancre. Nous couperons notre amarre, et nous filerons sans perdre une seconde.
— Parfaitement.
30 — Faites placer un fanal à la tête du grand mât. La nuit est obscure et le brouillard se lève. H ne faut
pas que nous courions le risque de nous égarer en revenant à bord. Vous prendrez même la précaution de faire sonner la cloche à partir de nçuf heures.
— Vos ordres seront ponctuellement exécutés, capitaine. 5
— Et maintenant, monsieur Mathew, ajouta James Playfair, faites armer la guigue; ^ placez-y six de nos plus robustes rameurs. Je vais partir immédiatement pour White-Point. Je vous recommande Miss Jenny pendant mon absence, et que Dieu nous protège, mon- lo sieur Mathew.
— Que Dieu nous protège 1" répondit le second. Puis aussitôt, il donna les ordres nécessaires pour
que les fourneaux fussent allumés et l'embarcation armée. En quelques minutes, celle-ci fut prête. James is Playfair, après avoir dit un dernier adieu à Jenny, descendit dans sa guigue, et put voir, au moment où elle débordait, des torrents de fumée noire se perdre dans Fobscur brouillard du ciel.
Les ténèbres étaient profondes; le vent était 20 tombé; un silence absolu régnait sur Fimmense rade, dont les flots semblaient assoupis. Quelques lumières à peine distinctes, tremblotaient dans la brune. James Playfair avait pris la barre, et, d'une main sûre, il dirigeait son embarcation vers White-Point. 25 C'était un trajet de deux milles à faire environ. Pendant le jour, James avait parfaitement établi ses relèvements,* de telle sorte qu'il put gagner en droite ligne la pointe de Charleston.
Huit heures sonnaient, quand la guigue heurta de so son avant White-Point.
Il y avait encore une heure à attendre avant le moment précis fixé par Crockston. Le quai était absolument désert. Se^ule^ la sentinelle de la batterie du sud et de Test se promenait à vingt pas.^ James Playfair 5 s^impatientait. Le temps ne marchait pas assez vite.
A huit heures et demie^ il entendit un bruit de pas. Il laissa ses hommes prêts à partir, et il se porta en avant. Mais au bout de dix pas, il se rencontra avec 10 une ronde de gardes côtes; * une vingtaine d'hommes en tout. James tira de sa ceinture un revolver, décidé à s'en servir au besoin. Mais que pouvait-il faire contrB ces soldats, qui descendirent jusqu'au quai?
Là, le chef de la ronde vint à lui, et, voyant la gui- 15 gue, il demanda à James:
** Quelle est cette embarcation?
— La guigue du Dolphin, répondit le jeune homme.
— Et vous êtes?...
— Le capitaine James Playfair.
20 — Je vous croyais parti, et déjà dans les passes de Charleston.
— Je suis prêt à partir... je devrais même être en route... mais...
— Mais?..." demanda le chef des gardes-côtes en 25 insistant.
James eut l'esprit traversé par une idée soudaine, et il répondit:
" Un de mes matelots est renfermé à la citadelle et, ma foi,^ j'allais l'oublieB» Heureusement, j'y ai pensé 80 lorsqu'il était temps encore, et j'ai envoyé des hommes le prendre.
— Ah! ce mauvais sujet que vous voulez ramener en Angleterre?
— Oui.
— On l'aurait aussi bien pendu ici que là-bas! dit le garde-côtes en riant de sa plaisanterie. 5
— J^en suis persuadé, répondit James Playfair, mais il vaut mieux que les choses se passent régulièrement.
— Allons, bonne chance/ capitaine, et défiez-vous des batteries de Fîle Morris. lo
— Soyez tranquille.* Puisque je suis passé sans encombre, j'espère bien sortir dans les mêmes conditions.
— Bon voyage.
— Merci." 15 Sur ce,^ la petite troupe s'éloigna, et la grève demeura silencieuse.
En ce moment, neuf heures sonnèrent. C'était le moment fixé. James sentait son cœur battre à se rompre dans sa poitrine. Un sifflement retentit. James 20 répondit par un sifflement semblable; puis il attendit, prêtant l'oreille,* et de la main recommandant à ses matelots un silence absolu. Un homme parut enveloppé dans un large tartan, regardant de côté et d'autre." James courut à lui. 25
«Mr. Halliburtt?
— C'est moi, répondit l'homme au ® tartan.
— Ah! Dieu soit loué! s'écria James Playfair. Embarquez sans perdre un instant. Où est Crockston ?
— Crockston! fit Mr. Halliburtt d'un ton stupé- so fait. Que voulez-vous dire?
— L'homme qui vous a délivré, celui qui vous a conduit ici, c'est votre serviteur Crockston.
— L'homme qui m'accompagnait est le geôlier de la citadelle, répondit Mr. Halliburttl
5 — Le geôlier! " s'écria James Playfair.
Evidemment, il n'y comprenait rien, et mille craintes l'assaillirent.
" Ah bien oui, le geôlier! s'écria une voix connue. Le geôlier! il dort comme une souche* dans mon 10 cachot!
— Crockston! toi! c'est toi! fit Mr. Halliburtt.
— Mon maître, pas de phrases! On vous expliquera tout. Il y va de votre vie! * Embarque, embarque."
15 Les trois hommes prirent place dans l'embarcation.
" En route," s'écria le capitaine.
Les six rames tombèrent à la fois dans l'eau et la guigue glissa comme un poisson sur les flots sombres de Charleston-Harbor.