‹ Les forceurs de blocusChapitre 15 sur 33 · ENTRE DEUX FEUX · texte numérisé non relu

ENTRE DEUX FEUX

toute la noble conduite de son sauveur^ il lui serra la main sans pouvoir prononcer une parole.

Le Dolphin avançait alors avec une grande rapidité vers la pleine mer; il lui suffisait de suivre la passe pendant trois milles encore pour se trouver dans les 5 eaux de l'Atlantique; si la passe était libre à son entrée, il était sauvé. James Playf air connaissait merveilleusement tous les secrets de la baie de Charleston, et il manœuvrait son navire dans les ténèbres avec une incomparable sûreté. Il avait donc tout lieu de lo croire ^ au succès de sa marche audacieuse, quand un matelot du gaillard d'avant s'écria:

*^TJn navire!

— Un navire? s'écria James.

— Oui, par notre hanche de bâbord." 16 Le brouillard qui s'était levé permettait alors d'apercevoir une grande frégate qui manœuvrait pour fermer la passe et faire obstacle au passage du Dolphin, H fallait à tout prix la gagner de vitesse,^ et demander à la machine du steamer un surcroit d'im- 20 pulsion, sinon tout était perdu.

*^ La barre à tribord! " cria le capitaine.

Puis, il s'élança sur la passerelle jetée au-dessus de la machine. Par ses ordres, une des hélices fut enrayée, et sous l'action d'une seule, le Dolphin évolua 25 avec une rapidité merveilleuse dans im cercle d'un très court rayon, et comme s'il eût tourné sur luimême. Il avait évité ainsi de courir sur la frégate fédérale, et il s'avança comme elle vers l'entrée de la passe. C'était maintenant une question de rapidité. 80

James Playf air comprit que son salut était là, celui

de Miss Jenny et de son père, celui de tout son équipage. La frégate avait une avance assez considérable sur le Dolphin. On voyait, aux torrents de fumée noire qui s^échappaient de sa cheminée, qu'elle forçait 5 ses feux. James Playf air n'était pas homme à rester en arrière.

*^ Où en êtes-vous? * cria-t-il à Fingénieur.

— Au maximum de pression, répondit celui-ci, la vapeur fuit par toutes les soupapes.

10 — Chargez * les soupapes,'' commanda le capitaine. Et ses ordres furent exécutés au risque de faire sauter * le bâtiment.

Le Dolphin se prit encore à marcher plus vite; les coups de piston se succédaient avec une épouvantable 15 précipitation; toutes les plaques de fondation de la machine tremblaient sous ces coups précipités, et c'était un spectacle à faire frémir les cœurs les plus aguerris.

"Forcez! criait James Playfair, forcez toujours! 80 — Impossible! répondit bientôt l'ingénieur, les soupapes sont hermétiquement fermées» Nos fourneaux sont pleins jusqu'à la gueule.

— Qu'importe! Bourrez-les de coton imprégné d'esprit-de-vin! Il faut passer à tout prix et devancer

25 cette maudite frégate! "

A ces paroles, les plus intrépides matelots se regardèrent, mais on n'hésita pas. Quelques balles de coton furent jetées dans la chambre de la machine. X7n baril d'esprit-de-vin fut défoncé, et cette matière com-

90 bustible fut introduite, non sans danger, dans les foyers incandescents. Le rugissement des flammes ne

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permettait plus aux chauffeurs de s'entendre. Bientôt les plaques des fourneaux rougirent à blanc; ^ les pistons allaient et venaient comme des pistons de locomotive; les manomètres indiquaient une tension épouvantable; le steamer volait sur les flots; ses jointures 5 craquaient; sa cheminée lançait des torrents de flammes mêlés à des tourbillons de fumée; il était pris d'une vitesse effrayante^ insensée^ mais aussi il gagnait sur la frégate^ il la dépassait^ il la distançait^ et après dix minutes^ il était hors du chenal. 10

** Sauvés! s'écria le capitaine.

— Sauvés!" répondit l'équipage en battant des mains.

Déjà le phare de Gharleston commençait à disparaître dans le sud-ouest; l'éclat de ses feux pâlissait^ et is l'on pouvait se croire hors de tout danger, quand une bombe, partie d'une canonnière qui croisait au large,* s'élança en sifiiant dans les ténèbres. H était facile de suivre sa trace, grâce à la fusée qui laissait derrière elle une ligne de feu. ' 20

Ce fut un moment d'anxiété impossible à peindre; chacun se taisait, et chacim regardait d'un œU effaré la parabole décrite par le projectile; on ne pouvait rien faire pour l'éviter, et après une demi-minute, il tomba avec un bruit effroyable sur l'avant du Dolphin. 25

Les marins, épouvantés, refluèrent à l'arrière, et personne n'osa faire un pas, pendant que la fusée brûlait avec un vif crépitement.

Mais un seul, brave entre tous, courut à ce formidable engin de destruction. Ce fut Crockston. Il 30 prit la bombe dans ses bras vigoureux, tandis que des

milliers d^étincelles s'échappaient de sa fusée; puis^ par un effort surhumain^ il la précipita par-dessus le bord.

La bombe avait à peine atteint la surface de l'eau^ 5 qu'une détonation épouvantable éclata.

"Hurrah! hurrah!'' s'écria d'une seule voix tout l'équipage du Dolphin, tandis que Crockston se frottait les mains.

Quelque temps après^ le steamer fendait rapide- 10 ment les eaux de l'océan Atlantique; la côte américaine disparaissait dans les ténèbres^ et les feux lointains qui se croisaient à l'horizon indiquaient que l'attaque était générale entre les batteries de l'île Morris et les forts de Charleston-Harbor.

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