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POPULATIONS ET OUVRIERS DES FORETS

Nomades des forêts à Tëpoque gauloise. — Populations d^ouvriers forestiers au moyen âge.

— Les moines. — Associations d'ouvriers forestiers. — Confréries des « bons cousins des bois > et des « fendeurs- charbonniers » en Artois. — Cagots des Pyrénées. — Les « hôtes » au moyen Age. — Dévastation des forêts par ces populations. — Règlements royaux à ce sujet. — Ouvriers forestiers de nos jours : bûcherons, charbonniers, sabotiers, résiniers.

— Influence du voisinage de la forêt sur la vie matérielle des populations riveraines. —

— Transport des arbres abattus. — DifÛcultés et danger de Tabatage et du transport en forêt de montagne. — Glissoires. — Cbemin de schlitte et schlitteur. — Le garde forestier.

Les forêts de France n'ont jamais été des déserts; elles ont de tout temps abrité une population assez nombreuse relativement de réfugiés de tout ordre, de gardes, de colons et d'ouvriers spéciaux. Il n'est pas sans intérêt de voir sommairement ce que fut cette population à diverses époques et ce qu'elle est actuellement.

A l'époque gauloise , avant la conquête romaine , bon nombre de tribus vivaient en pleine forêt, menant une existence demi -nomade, élevant un peu de bétail auquel la forêt fournissait le pâturage , et chassant pour manger. C'étaient de véritables sauvages , sans industrie sérieuse, ne prenant à la forêt que le strict nécessaire pour vivre.

Plus tard les choses changèrent , et il se forma une population forestière qui vécut de l'exploitation des bois. Au moyen âge, cette population était déjà très variée et présentait certains caractères assez tranchés ; elle était nécessairement plus rustique que celle des villes et des. bourgs. Elle se composait surtout de charbonniers , cendriers, cercliers, tourneurs, briquetiers, tuiliers, fourniers, forgerons, potiers, vanniers et verriers.

Indépendamment de ces artisans, les forêts servirent de retraite à de nombreux ermites et à tout un monde de moines , dont on connaît le rôle au point de vue du défrichement. Puis, à côté de cette population adonnée au travail , à la pénitence et à la prière , il y eut souvent une foule assez notable de brigands et de malfaiteurs , simples bandits ou soudards sans emploi dans l'intervalle de deux guerres. Quand on avait maille à partir avec la société, on se garait, autant que possible, des gens de justice et de la potence en se cachant dans la forêt; et comme, malgré tout, il fallait bien vivre, on détroussait les voyageurs et on pillait les villageois.

Mais revenons aux véritables travailleurs. On les retrouvait dans les forêts de toutes les régions. En Franche-Comté, ces artisans spéciaux exploitaient la résine de Pépicéa, qui se vendit longtemps sous le nom de « poix de Bourgogne ». Les fours qui servaient au travail de ces résiniers devinrent peu à peu le centre de villages dont le territoire se forma et s'agrandit aux dépens de la forêt nourricière.

Dans certaines contrées , ces ouvriers se constituèrent en associations, qui prirent quelquefois un caractère religieux ou politique. C'est ainsi que s'établit en Artois les confréries des « bons cousins des bois » et des « fendeurs - charbonniers »; cette dernière, placée sous le patronage de saint Thibaut, solitaire de Provins, qui avait fabriqué du charbon en Souabe, comprenait les charbonniers, les coupeurs, les scieurs et les fendeurs de bois. Par la suite, des gentilshommes verriers et des marchands de fer s'agrégèrent à cette confrérie.

Les forêts du Juru eurent leurs « cousins -charbonniers »; celles des Alpes et de la Franche -Comté possédèrent des confréries analogues. Ces associations, qui ne se confondirent jamais avec les corporations des villes , prirent parfois le caractère de sociétés secrètes.

Du reste, ce genre d'association datait de loin; car, à l'époque gallo-romaine, les dendrophores, c'est-à-dire les ouvriers qui transportaient le bois de toute sorte et le charbon, formaient déjà des collegia ou confréries.

Les Pyrénées ont eu les « cagots », population à part, adonnée aux occupations sylvestres, et par suite habitant les bois ou leur voisinage.

On a vu que le défrichement et la dévastation des forêts au moyen âge furent souvent l'œuvre des « hôtes », c'est-à-dire des gens que le seigneur appelait sur son domaine, et auxquels il donnait une masure

Bûcheron en forêt.

avec un peu de terrain pour un courtil, à la seule condition de mettre la terre en culture autour de lui. L'hôte ne se gêna pas pour piller largement la forêt sur la lisière ou dans une clairière de laquelle il était établi. C'était un moyen tout simple d'augmenter le maigre produit de son travail. Les agglomérations d'hôtes en diverses régions , notamment en Franche-Comté, devinrent des hameaux ou même de véritables bourgades , autour desquels la forêt s'éclaircit de plus en plus.

C'est ainsi que certaines contrées se sont déboisées. Autour de Saint - Claude , de Dôle et de Poligny, des cantons forestiers avaient été concédés à des hôtes dont l'industrie se rattachait à l'exploitation du bois; l'exploitation fut si bien menée, que la forêt disparut.

Gérardmer, dans les Vosges, a eu pour origine une agglomération de charbonniers, de sabotiers, de cuveliers et de fromagers.

Cette population forestière finit par s'accroître beaucoup, au point que sous François 1er on se préoccupa de limiter cette puUulation. Les ordonnances royales et les arrêts du parlement remirent en vigueur les anciens règlements de 1370 et de 1402, qui interdisaient partout ailleurs que dans les « ventes ordinaires » l'installation d'ateliers de « tuiliers, briquetiers, potiers, verriers, forgerons, tonneliers, charpentiers, boisseliers, cercleurs, jattiers, pelleronniers , cuilleronniers, chaufourniers et plâtriers ».

Mais ces défenses furent plus ou moins éludées; des professions que ne mentionnaient pas les ordonnances envahirent les bois à leur tour pour s'y fournir de matières premières. Il est vrai qu'on agissait souvent ainsi en vertu de quelque concession de droit d'usage. Les abus nécessitèrent de nouvelles réformes. En 1518, les officiers forestiers reçurent l'ordre d'interdire, sous des peines assez sévères, l'établissement d'ateliers de verriers , de sabotiers , de tourneurs ou de cendriers sur la lisière des forêts ou dans les clairières.

En 1597, ces défenses furent renouvelées, particulièrement pour la forêt de Villers-Cotterets et pour les forêts de la Normandie. L'installation des cendriers fut formellement interdite. Les gens qui vivaient dans l'intérieur ou sur la lisière des forêts eurent défense de posséder plus de bois qu'il ne leur en fallait pour leur chauffage ; il y allait pour eux de la confiscation , d'une amende arbitraire et de la démolition de l'habitation.

En même temps il fut interdit aux officiers et gardes des forêts d'exercer aucun métier nécessitant l'emploi du bois. Cette prescrip-

tion , qui datait de saint Louis , a été renouvelée dans Tordonnance de 1669, et elle figure dans le Code forestier actuel.

Comme s'il ne suffisait pas des dégâts quotidiens causés par les professions sylvestres proprement dites, les corps d'état de certaines villes avaient obtenu le privilège d'aller prendre dans la forêt la matière première dont ils pouvaient avoir besoin. Ainsi les charpentiers, les tourneurs, les charrons, les huchiers allaient abattre librement les arbres dont les troncs leur fournissaient des solives, des moyeux, des brancards ou des planches. Les tanneurs s'emparaient de l'écorce des arbres abattus; les bouchers se fournissaient de crochets pour pendre la viande, les boulangers de fourgons pour enfourner; les tisserands prenaient les hêtres pour la fabrication de leurs métiers ; les forgerons trouvaient pour eux des manches de marteau et des troncs d'enclumes. En Bretagne, de. grands bois de châtaigniers furent dévastés par les tonneliers qui s'y installaient pour fabriquer des cerceaux.

Certes, les troupes de partisans ou de larrons, du xiiie siècle jusqu'au xve, furent moins dommageables aux forêts. Les forêts d'Amboise , de Cercotte , de Baconne , et plus tard celle de Bondy ont dû une renommée particulière aux bandes de malandrins qu'elles recelaient. Ce fut en vue de rendre moins fréquentes , sinon d'empêcher les attaques à main armée contre les voyageurs dans les forêts , que l'ordonnance de 1669 imposa une largeur de soixante pieds aux routes qui traversaient les grands bois.

De nos jours, beaucoup de ces tolérances, de ces usages ou de ces abus ont disparu ; les mœurs et les conditions de la vie sociale ne sont plus les mômes; enfin la législation forestière est appliquée par un corps d'agents bien constitué et sévèrement recruté. Néanmoins il existe encore une population forestière, quoique beaucoup plus restreinte; ce sont surtout des charbonniers et des bûcherons qu'on rencontre un peu dans toutes les régions, des sabotiers dans la forêt de Lyons et dans quelques autres , des résiniers dans les « pignadas » des Landes.

L'existence de ces résiniers a été esquissée de main de maître par M. Blanc. « La guerre d'Amérique , dit-il , qui a produit temporairement une hausse énorme des résines, a enrichi les propriétaires et a créé de grosses fortunes; mais les colons, les résiniers, sont restés pauvres pour la plupart. Toujours pieds nus sur le sol couvert d'aiguilles de pins, à peine vêtus, ils sont, quoique sobres et laborieux,

dans une extrême misère : ils n'ont pour vivre que de très modiques salaires, qui leur sont payés à la tâche, et le produit insignifiant du maigre champ de seigle qui entoure leur masure au milieu de la forêt. Le pain noir, la mêture et Vescoton, sortes de colles composées avec du maïs , le miasson et la garbure constituent leur nourriture habituelle ; encore ces aliments sont - ils d'une qualité très inférieure et n'ont - ils que l'appellation commune avec les mets de môme nom , comparativement fort succulents , que l'on mange dans d'autres parties du Midi. Mais la sobriété des Landais est extrême ; travailleurs industrieux et infatigables, ils vivent là où d'autres ne pourraient y parvenir. »

Le bûcheron n'est point ordinairement aussi misérable; sans doute son salaire n'est pas très élevé, mais il ne subit pas de chômages comme beaucoup d'autres ouvriers de la campagne. Sa tâche spéciale, pour l'abatage et l'équarrissage des arbres, commence en novembre et ne finit qu'à la fin de mai; pendant les mois d'été, il peut s'employer aux travaux des champs, fenaison, moisson ou vendange. La famille du bûcheron travaille souvent avec lui dans la forêt, coupe les branchages, confectionne les bourrées, ramasse les copeaux, empile les bûches, lie les bottes d'écorce. Le soir on rentre au village avet une menue provision de chauffage et parfois avec une récolte de châtaignes ou de faînes. En somme, cette vie active, laborieuse et rude, en plein air, n'est pas trop misérable, et elle n'est pas démoralisante pour l'ouvrier. La solitude du bois n'est pas mauvaise conseillère pour cette famille de travailleurs ; elle préserve des tentations. Les bûcherons sont généralement des gens simples et rudes, mais honnêtes; ils aiment ordinairement leur métier et leurs grands bois.

Les charbonniers mènent une vie peut-être plus sauvage sous leur hutte forestière; quand la meule est en feu, on ne peut pas la quitter, il faut toujours surveiller et régler la combustion. C'est uue série de jours passés en pleine solitude, et l'existence est plus dure, plus triste. Néanmoins cette classe d'ouvriers n'est pas moins bonne au fond que celle des bûcherons. L'écorce de l'homme est seulement plus rugueuse encore.

Le voisinage de la forêt exerce une influence heureuse sur le sort des populations riveraines. L'exploitation du bois est une source assurée de travail pour beaucoup d'ouvriers autres que le bûcheron. En effet, après avoir été abattus, les arbres de futaie sont ordinaire-

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ment transformés , débités sur place par le sciage ou par la fente en pièces de charpente, en planches, en merrains, en échalas; puis il faut que ces marchandises soient transportées et que les voies de vidange ou d'exploitation soient entretenues ; il faut procéder à l'entretien et au curage des fossés et des rigoles, à l'entretien des bâtiments forestiers, aux opérations de repeuplement des vides, etc. Il y a de l'ouvrage pour tous ceux qui en veulent. Et, en outre de son salaire, l'ouvrier peut bénéficier d'un peu de chauffage pour luimême et de pâturage pour sa vache. Il profite encore à l'occasion d'une récolte de faînes , dans les peuplements de hêtres, en dehors des époques de réensemencement; or la faioe fournit une huile excellente.

Il n'est pas rare de voir les familles de bûcherons se créer une petite aisance, bien modeste, mais suffisante dans leurs conditions de vie; c'est le résultat de l'existence sobre, régulière et laborieuse de ces braves gens.

En forêt de plaine, le bûcheron n'éprouve guère de difficultés pour l'abatage, et son métier n'est pas autrement périlleux. Il n'en est pas de même en pays de montagne, où les arbres croissent souvent sur des versants abrupts, au bord des précipices. Il faut d'abord ébrancher le sujet, puis l'attaquer à la Bùciierun «n moniagne. base ; alors l'équilibre n'est pas toujours

facile à garder sur ce terrain où l'homme n'a pas le plus souvent de bonne place pour assurer son pied. L'opération exige de la part de l'ouvrier autant d'adresse et de sangfroid que de force. Le moindre faux mouvement peut être cause d'une chute effroyable, ordinairement mortelle. Aussi les accidenta ne sont pas très rares.

Une fois les arbres abattus, il faut procéder au transport de la

marchandise. Ce n'est pas la parti© la moins rude de la besogne en pays de montagne. Dans quelques contrées, en Suisse, en Tyrol, on établit des glissoires, sortes de grandes gouttières semi-cylindriques, formées de troncs d'arbres reliés ensemble, et les sections de gouttière sont raboutées les unes aux autres de manière à former un canal continu jusqu'au pied de la montagne. Quand ■viennent les froids, on verse de l'eau dans cette gouttière, qui se garnit bientôt d'une paroi de glace. Il ne reste plus qu'à lancer les troncs d'arbres abattus sur cette glissoire; des ouvriers postés de distance en distance surveillent et dirigent le passage des troncs, surtout au voisinage des courbes. Cette opération est souvent périlleuse, en même temps que toujours très pénible. Ailleurs on jette les troncs d'arbres ou les bûches au torrent, et c'est l'eau qui les transporte par le flottage.

Dans les Vosges , on transporte sur des traîneaux, au moyen de chemins de schlitte, les bois de moyenne dimension sciés sur place. La schlitte est une voie disposée en pente régulière sur le flanc de la montagne ; elle est entièrement garnie de bûches transversales , parallèles entre elles et fixées solidement aux deux bouts, avec un écartement de soixante centimètres environ. Ce sont comme les échelons d'une immense échelle posée sur le sol. Le traîneau est Fiaimn.

muni à l'avant de deux brancards recourbés entre lesquels le conducteur se place sur le milieu de la voie. Plusieurs mètres cubes de bois sont empilés sur le traîneau, et la charge est lancée sur la schlitte. L'homme dirige la descente en s'arc- boutant avec les pieds contre chaque échelon; il retient ou tire son traîneau , retarde ou accélère le mouvement selon la pente et la disposition de la voie. S'il fait un faux pas, la charge lui passe

sur le corps ou le broie en le jetant de côté. Il faut donc des hommes bien exercés ; mais le métier de schlitteur est toujours périlleux.

La pente du chemin de schlitte est calculée de manière que l'effort nécessaire pour vaincre l'inertie du traîneau au départ ne dépasse pas les forces de l'homme, et que, pendant le trajet, le schlitteur puisse, en s'arc - boutant contre la charge, résister suffisamment à l'accélération de la vitesse.

Ces chemins exigent le couvert d'une forêt régulière, car les conditions de glissement varient beaucoup avec le degré de sécheresse des traverses. Sur une même pente , un schlitteur peut être forcé de retenir vigoureusement sa charge dans une section où les traverses restent humides sous l'ombrage d'un épais massif; dans la section suivante, au contraire, où les traverses sont séchées par le soleil, il aura beaucoup de peine à traîner cette même charge.

Quand les conditions climatériques et locales s'y prêtent, le schlittage est un mode de vidange avantageux pour le traitement de massifs isolés , dont les produits seront récoltés en peu d'années , et qui attendront ensuite longtemps avant d'être exploités de nouveau.

Les tentatives faites pour employer le schlittage dans les Alpes et dans les Pyrénées n'ont pas été couronnées de succès jusqu'à présent. Il est probable que les conditions d'établissement de ces chemins n'avaient pas été suffisamment étudiées.

Le garde forestier n'est certainement pas le moins intéressant des habitants de la forêt. Sa position est bien modeste, et son salaire assez modique; mais il a le strict nécessaire pour vivre avec sa famille, et il aime généralement son état. Il habite sur la lisière ou au milieu de la forêt et jouit d'un hectare de terrain attenant à sa maison; il peut avoir deux vaches et deux porcs dont la nourriture est prise sur la forêt. Son jardin lui fournit des légumes et des fruits ; il élève de la volaille et des abeilles. Matériellement ce n'est pas une existence malheureuse.

Chaque jour le garde fait deux tournées dans son triage , surveillant et examinant tout, arbres, ouvriers et animaux sauvages. Rien ne lui échappe de ce qui concerne l'entretien de son bois. Cette surveillance n'est pas toujours sans danger; la race des maraudeurs et des braconniers n'est pas éteinte, et, pour éviter un procès, certains de ces délinquants n'hésitent pas à attaquer le garde. Il n'y a guère d'année où quelques gardes ne soient ainsi blessés ou tués. Mais cette considération ne les empêche pas de faire leur devoir.

Le garde aime sa forêt, et généralement il donne à ses enfants, s'il en a , l'amour de son métier. Il n'est pas rare de voir ainsi plusieurs générations de forestiers se succéder dans la même famille. Quiconque apprécie les beautés de la nature comprend aisément cette sorte de passion profonde qu'inspirent souvent les grands bois à ceux qui les fréquentent habituellement.

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