CHAPITRE III
(suite)
Provinces de l'Ouest : Forêts de la basse et de la haute Normandie. — La forêt de Rouvray et Guillaume le Conquérant. — La forêt de Brolonrie et le roi Clotaire. — Les forêts normandes et Tabbaye de Royaumont. — Forêt de Li-Homs. — Bretagne: la grande Brocéliande et les forêts qui provinrent de son démembrement. — Nombreuses abbayes construites dans cette forêt. — La basse Bretagne et ses forêts. — Poitou ; région des Sables- d'Olonne. — Le bocage poitevin.
La Normandie était, au temps de Charles V, une des provinces les mieux partagées sous le rapport de la richesse forestière. Ce fait est d'autant plus digne de remarque que, sous le règne et par Tordre de saint Louis, certaines forêts normandes avaient été largement entamées par le défrichement. Enfin, là comme ailleurs, les forêts eurent à compter avec l'action des moines et l'abus invétéré des droits d'usage.
Les forêts de Goufifern (pays de Séez), de Bourse (environs d'Alençon), d'Ouche, de Laigle, ont toutes disparues plus ou moins complètement. La forêt de Bourse était mentionnée dans les « comptes de saint Louis ».
Au temps des Gaulois, un grand massif constituait une marche sur les confins des Baïocasses (Bayeux), des Lexoviens (Lisieux), des Éburovices (Évreux), des Cénomans (Le Mans) et des Carnutes. La forêt de Perthes, signalée dans les documents carlovingiens, fut détachée du bord oriental de ce massif; plus tard, défrichée largement, elle fit place au pays du Perche. Toutefois quelques-uns de ces cantons ne furent pas attaqués par la cognée avant le règne de Henri IV, qui aliéna de vastes portions des *bois domaniaux.
La forêt de Belleyme, citée en 1238 dans les comptes de saint Louis, était, de même que les grands bois de la Loupe, une émanation de la forêt du Perche. Les premiers défrichements de la forêt de Belleyme remontaient à l'époque mérovingienne. Dans le voisinage d'Alençon se trouvaient les deux forêts de Malèfre et d'Écouves; la première a disparu depuis longtemps, mais la seconde subsiste encore.
L'Avranchin , dont la forêt de la « Lande pourrie » était le massif le plus important, commença à se dégarnir à dater du xive siècle. Le Cotentin , qui fut toujours médiocrement boisé , n'a conservé que de maigres boqueteaux comme vestiges de ses rares forêts.
Dans la région de Bayeux, il ne reste plus trace des forêts de Maupertuis, de Torteval, de Foulogne et du Quenay ; cette dernière avait été cédée par Guillaume le Conquérant aux religieux de Saint- Étienne de Caen, sous la condition qu'elle ne serait pas défrichée et que le gibier ne serait pas détruit. La forêt de Cerisy résista mieux, mais elle perdit beaucoup de son étendue vers la fin du moyen âge.
Les forêts de Bur et de Touques occupaient anciennement une partie du territoire de Pont-1'Évêque et de Caen. La première, mentionnée dans les comptes de saint Louis, était fort réduite au xviie siècle; quant à la seconde, elle avait disparu totalement en 1669.
La haute Normandie possédait un réseau forestier bien plus riche , mais le défrichement y commença son œuvre dès les premiers temps du moyen âge. Saint Louis établit lui-même dans la forêt d'Évreux de nombreux colons, tenus de conquérir avec la houe et la cognée les quelques acres de terre qui leur étaient concédés par la munificence royale. Néanmoins cette forêt, qui fut attribuée plus tard comme apanage au frère de Philippe le Bel, conserva longtemps de Fimportance. On y trouvait, comme essences dominantes, le chêne et le hêtre ; l'érable et le tremble y abondaient aussi ; la végétation secondaire y comprenait principalement le merisier, le saule, le coudrier et le genévrier.
Le réseau boisé de cette région comprenait encore les forêts de Croteis et de Méré, dont il ne reste aucun vestige, les forêts de Pacy, d'Anet, d'Ivry, de Couches, de Vernon, de Breteuil, de Bort et de Beaumont-le-Roger. Cette dernière ne reçut ce nom qu'au xiv« siècle j auparavant on rappelait la forêt d'Ouche,
La forêt de Méré, plantée de chênes et de hêtres, était encore importante au xive siècle et faisait partie du domaine royal. La forêt de Croteis, dont il est souvent question au xn^ siècle, commença à être morcelée dès le xie; cependant elle présentait encore assez d'étendue au xv© siècle pour que les seigneurs d'Ivry s'y réservassent le droit de chasse. La forêt de Vernon, où le hêtre dominait, perdit progressivement son importance entre le xnie siècle et le xvn©. La forêt de Couches, très considérable, portait ce nom dès le xne siècle; elle se reliait alors aux forêts d'Évreux et de Breteuil. Cette forêt de Couches fut, comme tant d'autres, saccagée d'abord, puis détruite finalement par l'abus des droits d'usage de toute sorte, obtenus ou usurpés par les habitants des paroisses riveraines et les moines des abbayes voisines. La forêt de Breteuil, citée dans les comptes de saint Louis, n'était pas moins importante que la précédente; les moines en commencèrent le défrichement; après eux vinrent les colons, que saint Louis y établit aux mêmes conditions que dans la forêt d'Évreux. L'abus invétéré des droits d'usage compléta l'œuvre de destruction. Les mêmes causes ont fait disparaître la forêt de Bort , qui existait au xnic siècle dans la région de Verneuil.
Jusqu'au xiv^ siècle, la rive gauche de la Seine entre Vieux-Port et Saint- Sever était ombragée par les forêts de la Londe, de Montfort et de Rouvray. Cette dernière, comme son nom l'indique, était peuplée de chênes; les chartes ne la mentionnent guère, mais la tradition rapporte que Guillaume le Conquérant y faisait une partie de chasse , lorsqu'il apprit qu'Harold s'était fait proclamer roi d'Angleterre. La forêt de la Londe, qui se prolongeait dans la direction d'Elbeuf, est signalée dans les comptes de saint Louis; de même que dans la forêt de Montfort, le chêne, le hêtre et le frêne étaient les essences dominantes. La forêt de Montfort, déjà connue au xi^ siècle, avait été très probablement détachée de la grande forêt de Bretonne , que mentionnent les documents des viiie et ixe siècles.
Les Romains avaient déjà fort entamé la forêt de Bretonne; après eux les défrichements continuèrent, et l'importance de ce déboisement a été constatée dans une charte de 1202. Néanmoins cette forêt conserva pendant très longtemps une étendue considérable, et jusqu'au xve siècle les rois de France allèrent souvent s'y livrer au plaisir de la chasse. Dans les premiers temps de la monarchie franque, la forêt de Bretonne servit de refuge à Clotaire, roi de Soissons, vaincu et poursuivi par son frère Childebert, roi de Paris.
Plus tard, au moyen âge, cette forêt devint en partie la propriété de l'abbaye de Saint-Wandrille.
Aux environs de Rouen, le défrichement a fait complètement disparaître la forêt de Silveison.
Les comptes de saint Louis signalent la forêt de Roumare, sur le bord de la Seine , en face des forêts de la Londe et de Rouvray ; les premiers défrichements de Roumare remontent au temps de Henri II d'Angleterre. Ce furent les moines de Royaumont qui attaquèrent les premiers la grande forêt de Maulévrier, près de Caudebec. Enfin, au siècle dernier, le petit bois de Tancarville était le seul reste de la forêt de Lillebonne; il est vrai que de nombreux villages avaient été créés dans les essartements de ces divers massifs.
Sous les rois francs et les premiers ducs de Normandie, la forêt de Fécamp garnissait la côte entre les stations actuelles des Dalles et d'Étretat. Dans le cours du xie et du xne siècle, on y construisit bon nombre de monastères et de chapelles, dont la fondation fut la cause prochaine du morcellement de la forêt. Les seigneurs et les paroisses du voisinage s'empressèrent de s'approprier les fractions séparées, qui furent détruites peu à peu, et n'ont guère laissé d'autres vestiges que des lieux -dits.
La forêt d'Eu fut partiellement défrichée par les moines de l'abbdye de Foucarmont au xie et au xne siècle. En outre, sous le règne de saint Louis, les deux paroisses d'Aubignemont et de Réalcamp furent établies dans des clairières qu'elles ne contribuèrent pas peu à élargir.
Près de Dieppe, la forêt d'Arqués était encore importante au siècle dernier; elle se reUait à celles d'Éavy et de Bray. La forêt d'Éavy fut en partie déboisée par les moines de Royaumont, et le pays (pagus) de Bray a été conquis sur la forêt de ce nom. A l'origine, la forêt de Bray formait avec celle de Lyons une marche, qui séparait la cité gauloise des Véliocasses (Vexin) de celle des Bellovaques.
C'est à l'époque gallo-romaine que remontent les premiers essartements de la forêt de Li-homs (les hameaux), dont le nom se transforma par corruption en celui de Lyons. Cette forêt est souvent citée au moyen âge. Pendant le xii® et le xnie siècle, les clairières s'y multiplièrent, s'agrandirent, et quelques-unes finirent par devenir des landes incultes; l'abbaye de Mortemer et la paroisse de Beauficel y furent alors fondées. Au xve siècle, Paris s'approvisionna momenta-
Un défTicheur.
nément de bois de chauffage aux dépens de la forêt de Lyons; ce bois était expédié par flottage sur la rivière d'Andelle jusqu'à la Seine, où des bateaux le chargeaient à destination de Paris. Les paroisses riveraines ou enclavées jouirent pendant une longue série de siècles de nombreux droits d'usage dans la forêt de Lyons, et les choses allèrent de telle façon , que vers la fin du siècle dernier il ne restait que des lambeaux de ce grand massif.
Dans le pays de Gisors se trouvait la forêt des a sept Villes de Bleu », dont sept communes riveraines se partageaient l'usage. En 1519, cette forêt fut dévastée par un terrible ouragan, et on acheva de la défricher.
Il est fait aussi mention dans les comptes de saint Louis de la forêt de Long-Boël, qui s'étendait jusque sur la rive droite de la Seine, en face de la forêt de Pont-de-l'Arche. Elle prit son nom des nombreux boëls ou masures qu'y construisirent les colons installés par saint Louis pour la défricher. Les colons furent secondés dans cette tâche par les moines de l'abbaye de Royaumont et par les
habitants des paroisses qui s'établirent dans les cantons essartés.
Sur certains points, le sol de la Bretagne se prête mal à la culture forestière; les parties les mieux boisées de la province étaient celles qui confinaient à la Normandie , au Maine et à l'Anjou. Dans cette région frontière, une grande marche, située entre l'Erdre et la Villaine, comprenait les forêts de Juigné, d'Araise, d'Ombrée, de la Guerche et de Pertre. La chaîne des collines d'Arré fut aussi richement boisée dans des temps reculés; mais les besoins de la culture et du chauffage poussèrent à l'abus du défrichement, et la dénudation du sol fut le résultat final d'une exploitation inconsidérée.
Primitivement la célèbre forêt de Brocéliande ou de Bréchéliant divisait presque entièrement la presqu'île armoricaine en deux parties, Tune au nord et l'autre au sud. Nos crédules aïeux en faisaient la demeure préférée de l'enchanteur Merlin et d'une population nombreuse de fées, de korigans, de gnomes et de lutins; à les en croire, cette forêt était par excellence une officine redoutable d'enchantements et de maléfices. Encore aujourd'hui, certains paysans bretons n'oseraient pas affirmer le contraire. Malgré cette renommée quelque peu diabolique, la forêt de Brocéliande n'eut pas moins à souffrir que les autres; à partir du vue siècle jusqu'au xii«, de nombreuses abbayes s'y implantèrent, notamment celles de Saint- Méen, de Fié-
lan, de Gaël, de Paimpont et de Bosquien. Au xie siècle, la forêt servit aussi de retraite à de nombreux ermites.
Le démembrement de la grande Brocéliande a produit les forêts de Loroux, de Catelun, de Coulon, de Saint -Méen, de Loudéac et de Goët-Lorges, qui ne tardèrent pas elles-mêmes à s'amoindrir. Ainsi la forêt de Loudéac, à laquelle on attribuait en 1460 une superficie de 40,000 arpents environ, n'en avait plus que 5,000 au commencement du xvme siècle. Entre Lanmor et Lamballe, la forêt de la Hunaudaye, où fut fondée l'abbaye de Saint- Aubin-des- Bois en 1137, provenait aussi du mprcellement de la Brocéliande.
Aujourd'hui la ville de Dinan occupe l'emplacement de l'ancienne forêt de Faigne.
Les environs de Rennes étaient très boisés au moyen âge; on y comptait les forêts de Rennes et de Liflfré, confondues en une seule à l'origine, mais séparées plus tard par une vaste lande; les forêts de Teil et de Fougères, anciens centres du culte druidique; la forêt de Ville- Gardier, qui, par exception, n^eut pas à subir de réductions bien sérieuses depuis le xni« siècle.
En basse Bretagne, les forêts de^Gamors, de Louveaux et de la Nouée furent très éclaircies pendant le moyen âge; la forêt de Puzarlès, sur les confins de l'Anjou, et celle de Héric, importantes au xne et au xui^ siècle, étaient réduites à peu près à rien vers le milieu du xvne siècle. Les forêts de Gavre et de ïorfou n'étaient pas moins détériorées lors de la réformation prescrite par François 1er en 1544. Toutes avaient été saccagées à outrance par les « usagers ».
La forêt Nantaise, qui s'étendait jusqu'aux environs de Machecoul et de Giisson, et la forêt de Saffré se conservèrent mieux. En revanche, sur le littoral sud de la Bretagne, plusieurs forêts, parmi lesquelles celles de Carnoët et de Coëtloux , furent complètement détruites au moyen âge. Le même sort atteignit une zone forestière située entre l'Aulne et l'Élorn; il n'en resta pour tout vestige que la petite forêt de Crannon.
Beaucoup de lieux- dits, dont le nom commence par le radical Coat ou Coët, rappellent en Bretagne l'existence des bois d'antan. L'incurie des habitants et aussi la pénurie de capitaux chez les propriétaires ont toujours été pour cette province des causes actives de déboisement; mais dans bon nombre de localités la disparition complète des bois ne remonte pas à plus de cent ans. Presque partout la lande a remplacé les bois.
LES KÛHÊTS DE LA FRAiNCC Al
Certaines parties du l'oitou ont été défrichées très anciennement; d'autres, au contraire, ont conservé leur richesse forestière plus ou moins intacte jusqu'à nos joui^.
Dans la région des Sablea-d'Olonne, la forêt de la Garnache, signalée dans un acte de 838, et la forêt d'Orbestier disparurent toutes deux avant la fin du xiv» siècle; elles furent défrichées principalement
Une ronde de korigans dans une Torèt bretonne.
par les moines. Entre Aizenay et Talmont, les prés, les vignes et les cultures de céréales remplacèrent de très bonne heure la plus grande partie des bois. Auprès de Montmorillon, la forêt de Mareuil, qui appartenait depuis 1356 aux évoques de Poitiers, perdit aussi beaucoup de son étendue à partir du xve siècle et finit par être réduite à de très modestes proportions. De même, les forêts de Chanlemerle, de Montcoutant , d'Aubigny, de la Perrière et d'Hautun, détachées anciennement du massif de la Gâtine, se sont progressivement amoindries. De môme encore pour les forêts de Meulières, de Dine et de Brosse (région de Parthenay), mentionnées dans les comptes de saint Louis, et qui se trouvèrent très réduites lors de la réforma-
tion du xviie siècle. Seule, la forêt de Ghâtellerault avait conservé son importance.
Le bocage poitevin , surtout vers l'est, a mieux gardé son antique aspect forestier. La foret de Mérevaut y était renommée pour la beauté de ses futaies de chênes et de châtaigniers. Dans la région de Bressuire se trouvaient les importantes forets de la Fougereuse, d'Étusson, de Saint- Porchaire et d'Oiron. La forêt de Tusson, sur les confins de l'Angoumois, s'est moins bien conservée que les autres.
Dans la partie méridionale de la province, les forêts de l'Hermitain, de Chef- Boutonne, d'Aulnay et de Chizé, les grands bois de Melle, de Saint -Léger et de Celles provenaient du morcellement de Pancienne marche gauloise des Pictaves et des Santons (Saintonge). Lors de la réformation de 1669, les forêts d'Aulnay et de Chizé mesuraient encore l'une 4,000 et l'autre 7,000 arpents; elles étaient renommées pour la longévité de leurs chênes.