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CAUSES DU DÉBOISEMENT DE LA GAULE ET DE LA FRANCE

Luttes des Gaulois et des Romains. — Les invasions des barbares. — Progrès de Tagriculture et de Tindustrie. — Premiers déboisements des Romains, — L'idée de seigneurie attachée à la possession des forêts; conséquences. — Les forêts et le' droit de chasse. — Garennes. — Aiîranchissements en masse des serfs vers Tan 1000 et défrichements. — Marche de la dévastation forestière à partir du xv® siècle. — Mise en culture des domaines seigneuriaux. — Développements de Tinduslrie. — Marche inégale du déboisement selon les régions. — L'œuvre des moines. — Influence du développement de la vie monastique au moyen âge sur le déboisement. — Les ermites. — Les monastères au milieu des bois. — Saint Fiacre. — Saint Déicol. — Saint Déodat et saint Arbogast. — Robert d'Arbrissel et ses disciples. — L'ordre de Cfteaux. — Cessation du rôle utile des moines. — Action du clergé séculier sur la propriété forestière.

Les guerres anciennes entre les Gaulois et les Romains d'abord, puis entre les Gallo- Romains et les nations barbares d'origine germanique, Francs, Visigoths, etc., furent certainement une première cause de dévastation forestière. Il arriva plus d'une fois que, pour résister ou pour échapper à l'invasion, la population se réfugiait avec armes, bagages et provisions dans la forêt, à laquelle l'ennemi n'hésitait guère à mettre le feu, s'il voulait aller vite en besogne. Mais cette cause de dévastation n'appartient pas exclusivement aux époques barbares; on la retrouve plus ou moins à toutes les périodes de l'histoire de France.

Au temps des grandes invasions, les Normands brûlaient et saccageaient tout dans le Nord, les Sarrasins dans le Sud; les Alains, les Goths, les Vandales, les Huns portèrent leurs ravages un peu partout. Plus tard vinrent successivement les luttes intestines de la féodalité, les effroyables révoltes de paysans, la guerre de Cent ans entre les Français et les Anglais, les guerres de religion, etc. Toujours les

forets eurent à supporter leur bonne part de désastre dans ces grands conflits.

Toutefois ces causes de dévastations n'étaient qu'intermittentes; il est arrivé souvent que, l'ennemi disparu, la fonH pouvait se récupérer de son dommage en envahissant de nouveau une partie du terrain que les bourgs ou l(*s villages, maintenant détruits, avaient autrefois conquis sur ell(\ On a pu voir ainsi, dans certaines régions, des alternatives de destruction forestière et de reboisement; mais il est certain que celui-ci n'a jamais réparé complètement les pertes subies.

Le développement de la civilisation, les progrès de l'agriculture et de l'industrie ont toujours exercé, au point de vue du déboisement, une action bien autrement puissante et surtout continue. Au temps de la conqut^te romaine, la culture des céréales avait déjà pris, dans certaines régions de la Gaule, une extension notable; en outre, la culture de la vigne, localisée d'abord aux environs de Marseille, s'était propagée dans tout le Midi, dans le Centre, dans les vallées du Rhône et de la Saône. Les vignobles des environs de Dijon jouissaient déjà d'une honorable renommée à l'époque de Grégoire de Tours.

Les Romains avaient opéré des défrichements assez étendus. Leur but était double : ils" détruisaient ainsi des refuges précieux pour les rebelles, puis ils donnaient plus de valeur au pays conquis en lui procurant des terrains de culture. Mais il est certain que la prévoyance romaine empêcha la Gaule de trop se dégarnir. La richesse forestière était appréciée des Romains, et ils veillaient à sa conservation; cela ressort de l'étude de leurs lois. Lcîs consuls entrant en charge assumaient la surveillance du domaine forestier, et la garde en était confiée, sous leur direction, à des agents spéciaux nommés saltuarii. La législation de l'empire prouve que les Romains possédaient des notions sérieuses d'économie forestière.

Les nations d'origine germanique qui s'établirent sur le territoire gaulois y conservèrent leur prédilection pour le domaine forestier; il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que la chasse était pour ces barbares tout à la fois un plaisir et une nécessité. La Id salique invpqua un autre motif pour la protection des forets; c'est qu'elles fournissaient une pâture assurée au bétail domestique. Nous touchons ici à l'origine des droits d'usage. On peut remarquer que les lois saliques, ripuaires ou lombardes, punissent souvent le^ délits forestiers avec plus de sévérité que les attentats contre les personnes.

Au demeurant, la marche du déboisement, quoique progressive, fut assez lente à cette époque de barbarie relative. Il en fut de même dans les premiers temps du régime féodal, qui fut, dans une certaine mesure et pour des motifs d'intérêts individuels, assez conservateur des forêts. Pendant toute cette période passablement troublée, la propriété particulière ne cessa pas de s'amoindrir en regard de la domination seigneuriale. En raison de leur importance et des droits qui s'y rattachaient, les forêts furent accaparées peu à peu par les seigneurs, qui se substituèrent à la propriété communale le plus qu'il fut possible. Les plus grandes forêts appartenaient, en majorité, au domaine royal; beaucoup d'autres avaient été remises aux abbayes, soit à titre de donation pieuse, soit en reconnaissance des travaux de défrichement opérés par les moines. Le reste de la propriété forestière fut, en grande partie, graduellement absorbé par le domaine seigneurial.

Les seigneurs réglaient et distribuaient l'affouage, les droits de panage et de pacage; ils en profitaient souvent pour restreindre le plus qu'ils pouvaient les droits des usagers. De bonne heure, l'idée de seigneurie fut liée intimement avec l'idée de possession forestière; les prélats s'associèrent volontiers à cette manière de voir.

Dans les pays allemands, les forêts ont gardé très longtemps le caractère de propriétés communes à plusiieurs participants. En France, les seigneurs confisquèrent souvent à leur profit les droits d'usage; puis ils s'avisèrent de les restituer par voie de concession volontaire. De cette façon, ils semblaient accorder aux usagers des droits dont ceux-ci avaient eu la jouissance antérieurement; c'était un procédé pratique, bien que médiocrement honnête.

Dans le but de favoriser l'agriculture, la législation carlovingienne interdisait de créer de nouvelles forêts, tout en protégeant celles qui existaient déjà. Mais au xe siècle ces lois tombaient en désuétude, et les seigneurs, ne songeant plus qu'à leurs chasses, s'efforçaient d'étendre davantage leurs forêts. C'est alors qu'on commença à distinguer deux sortes de forêts , au point de vue spécial de la chasse : les grandes forêts, où l'on poursuivait la grosse bête (ours, buffle, cerf et sanglier), et les « garennes », qui étaient réservées pour le menu gibier (chevreuil, lièvre, lapin, perdrix, etc.).

Les premières garennes furent créées, pour la plupart, au moyen de procédés arbitraires et violents. Le iseigneur empiéta trop souvent sans vergogne sur le domaine des cultivateurs.

Ce droit de gareane, audacieusement accaparé, subsista longtemps et finit par être réputé légitime, au môme titre que les droits de corvée , de moulin banal , et certains autres. Alors les garennes s'étendirent sur de vastes surfaces et englobèrent des biens de toute nature; en somme, elles nuisaient beaucoup à l'agriculture et restreignaient les droits primitifs du propriétaire. Aussi furent-elles causes d'incessantes contestations entre seigneurs et vassaux , dès qu'il fut possible pour ces derniers de recourir à la justice royale.

Le droit de forêt et de garenne donnait au bénéficiaire la faculté d'interdire la chasse et la pêche sur tout son terrain, et d'empêcher tout travail susceptible de nuire à la propagation du gibier. Ces interdictions favorisaient la multiplication des bêtes fauves , au point qu'en maintes circonstances des paysans furent réduits à changer de résidence. Le seigneur profitait souvent de cette émigration pour s'emparer de la terre. L'exercice du droit de garenne semblait ainsi se transformer en une sorte de droit de dépossession au profit du seigneur. Est- il nécessaire d'ajouter que les abus d'un tel droit provoquèrent souvent de légitimes résistances?

Au moyen de telles pratiques, le domaine forestier eût dû se conserver intact, sinon s'agrandir. En réalité, d'autres causes agissaient plus efficacement pour l'amoindrir; c'étaient les défrichements opérés par les moines et l'abus effréné des droits d'usage, sur lesquels il y aura lieu de revenir.

Les affranchissements qui furent accordés en masse à partir de Tan 1000, et qui furent dus surtout à la politique bienfaisante et sagement libérale de l'Église, devinrent une cause de déboisement. Il fallut livrer à la culture de grandes étendues de territoire; aussi les défrichements furent- ils considérables du xie au xive siècle. Il fut alors fondé un très grand nombre de villages, où se fixa une popu-» lation rurale de plus en plus nombreuse et remarquablement prospère. Au dire des écrivains les plus autorisés, la France fut, pour le moins, aussi peuplée pendant le xive siècle qu'elle Test maintenant.

Toute cette prospérité fut anéantie pendant la guerre d'extermination que se firent les Français et les Anglais, de 1336 à 1452.

Ce fut surtout à partir du xvie siècle jusqu'au xviiie que la dévastation des forêts s'opéra le plus activement. La densité de la population s'était accrue de nouveau, et la valeur du sol augmentait en même temps que croissait le profit retiré de la mise en culture. Les seigneurs jugèrent donc qu'il était plus avantageux de consacrer une

meilleure partie de leur domaine à la production agricole , et ils se prêtèrent volontiers au défrichement. D'ailleurs l'élevage du bétail avait aussi fait des progrès, et on commençait à préférer les prairies au pâturage forestier; comme on nourrissait moins de porcs, les droits de panage et de glandée ne présentaient plus la môme utilité, et les terrains boisés perdaient une partie de leur prix.

Le développement de l'industrie, et surtout de la métallurgie, contribuèrent aussi beaucoup à accélérer la marche du déboisement. L'établissement des forges en forêt, dans les pays riches en minerais de fer, fut, en effet, très préjudiciable à la conservation du domaine forestier. Enfin, dans les centres de population, la consommation du bois de chauffage augmentait dans des proportions considérables; afin de pourvoir à ces besoins urgents, les rois ordonnèrent plusieurs fois d'exécuter des coupes extraordinaires dans les forêts domaniales; quelques-unes ne résistèrent pas à cette pratique désastreuse.

La législation, qui visait à réprimer les abus de droits d'usage, resta le plus souvent inefficace ou fut éludée, probablement à cause de sa sévérité même. Il arriva qu'on s'y soumît moins qu'ailleurs dans certaines provinces où son application rigoureuse eût été de toute nécessité. Quelques régions, où le régime forestier se montrait plus accommodant, eurent à subir moins de déprédations forestières.

On s'explique sans peine la marche inégale du déboisement. Dans le nord de la France, les forêts furent respectées pendant plus longtemps; dans le midi, le besoin de pâturage les fit sacrifier. Ici le déboisement complet de certaines montagnes a provoqué comme conséquence la formation de torrents qui ont i^uiné les pâturages. En revanche , dans ce même Midi , les biens communaux ont souvent échappé à l'usurpation seigneuriale, et par suite aux afforestations exagérées.

Les forêts de l'Est étaient presque exclusivement exploitées par coupes sombres, d'après le système allemand. Les grands arbres conservés dans chaque coupe fournissaient un abri protecteur au jeune taillis. Au contraire, dans le Midi, les coupes à blanc -étoc, qui ne laissent subsister aucun baliveau régénérateur, étaient préférées; cette pratique a fini par causer l'éclaircissement, puis la disparition des réserves; la flore qui prospérait sous bois a péri rapidement, et le sol a perdu toute sa végétation forestière.

Une autre cause encore a joué son rôle dans le déboisement de la

zone méridionale; c'est dans le Midi que l'usage des constructions en bois a persisté le plus longtemps. Les provinces du Nord et du Centre, où le calcaire abonde, ont renoncé de bonne heure à ce genre de constructions.

L'œuvre des moines. — La création des ordres religieux et les progrès de la vie monastique, au moyen âge, exercèrent une influence considérable sur le défrichement et la mise en culture du sol forestier. Au début, ce furent surtout des ermites qui choisirent, dans les forets, une retraite où ils pouvaient se livrer en paix à la prière, à la méditation et aux pratiques austères de la pénitence. Ils vivaient là saintement, respectés de tout le monde, et, par la suite, quelques-unes de ces retraites sont devenues des lieux de pèlerinage. Beaucoup de ces ermitages furent aussi remplacés par des monastères, qui ne tardèrent pas à devenir autant de centres agricoles.

La règle monastique imposait le travail manuel, et les besoins de la vie journalière nécessitaient l'exploitation du bois environnant. C'est ainsi que beaucoup de forets furent successivement éclaircies, puis démantelées, et enfin détruites. L'agriculture y gagnait le plus souvent tout ce que perdait la forêt. Donc, si l'œuvre des moines était fatale au domaine forestier, elle contribuait puissamment, en revanche, à développer la richesse agricole et favorisait d'autant les progrès de la civilisation. On constate aisément la preuve de ce mode d'action et de cette influence du clergé régulier, quand on étudie la vie des saints fondateurs d ordres monastiques ou de certains abbés.

Il n'y a que l'embarras du choix pour citer quelques exemples : saint Fiacre et ses disciples défrichèrent en grande partie la forêt de Brie, qui garnissait toute la campagne autour de Meaux; ce saint se montra si expert en culture, que les jardiniers l'ont pris pour patron de leur corporation. Le canton de Luders ou Lure, dans la forêt des Vosges, a été défriché par saint Déicol. Un ancien évêque de Nevers, saint Déodat, et saint Arbogast quittèrent le monde pour vivre dans les solitudes de la forêt de Haguenau; un des arbres séculaires de cette forêt, « le gros chêne, » est consacré à saint Arbogast.

Au xie siècle, Robert d'Arbrissel fut un des principaux initiateurs de la vie cénobitique; il s'était retiré dans la forêt de Craon, où de nombreux disciples ne tardèrent pas à se grouper autour de lui. La communauté s'accrut tellement, qu'elle dut essaimer dans les forêts voisines. En 1094, Robert d'Arbrissel bâtit dans la forêt de Craon

un monastère qu'il plaça sous la règle de Saint-Angustin. Cette fondation eut pour conséquence le déboisement rapide de toule la région. Les disciples de Robert ont contribué pour une très large part au défrichement des forêts de la Bretagne, du Maine et de l'Anjou. Partout oià des abbayes furent fondées par eux, la forêt dis-

L'abbaye de la Trappe.

parut partiellement ou complètement; tel fut le sort de la forêt de Savigny, dépendance de la seigneurie de Fougères ; de la forêt de Saint-Sulpice, près de Rennes; de la forêt de Melinais, près de la Flèche; de la forêt de Charnie, près du Mans; des forêts de Nyoiseau, de la Chaussère et de Concise, voisines de la forêt de Graon.

L'ordre de Giteaux fut également une pépinière de défricheurs , s'il est permis de s'exprimer ainsi. Beaucoup d'abbayes cisterciennes furent fondées au milieu des bois, comme leur nom l'atteste : abbaye de

Sauvelade {sylva lata)^ en Béarn; abbaye de Sauve- Benoîte {sylva benedicta)^ en Velay; abbaye de Saint-Benoît-des-Bois, dans le diocèse de Verdun; abbaye de Haute- Sel ve (alta sylva) , fondée en 1140, etc.

Cette action spéciale des ordres monastiques s'exerça dans toutes les régions de la France; le clergé séculier ne se fit pas faute de l'encourager. Il résulte d'une charte de l'an 1085 qu'il recevait la dîme des terrains mis en culture. Les autorités ecclésiastiques trouvaient donc avantageux qu'on défrichât des cantons , qui leur valaient ensuite de bonnes redevances; cela ne les empêchait pas, d'ailleurs, de veiller à la conservation des forêts qui faisaient partie de leur domaine parti** culier. C'est ce qui ressort des termes précis et rigoureux dans lesquels sont faites les concessions de terrains à déboiser. Lorsqu'une abbaye obtenait d'un évêque l'autorisation de défricher quelque canton d'une forêt appartenant au domaine ecclésiastique, les moines étaient tenus de se renfermer scrupuleusement dans les limites du terrain concédé. Tout en encourageant volontiers les défrichements utiles à l'agriculture, l'autorité ecclésiastique se montrait donc, avec raison, bonne ménagère de sa propriété forestière.

L'action bienfaisante et civilisatrice du clergé régulier a cessé lorsque les abbayes se furent enrichies par le travail de plusieurs générations et que les moines, oubliant les règles de leur ordre, voulurent jouir de ce qu'on appelle les douceurs de la vie. Ils renoncèrent alors au travail manuel et abandonnèrent à des serfs la culture du sol dont ils se contentaient de consommer les produits. Ce fut surtout alors que les abbayes s'ingénièrent, presque toujours avec succès, pour obtenir des droits d'usage plus ou moins étendus dans les forêts seigneuriales. Les moines en arrivèrent ainsi à renforcer la phalange déjà trop nombreuse des gens qui ruinaient les forêts, sans se préoccuper de les remplacer au moins par des cultures utiles.

Au reste, si on se place uniquement au point de vue de l'intérêt et du développement de l'agriculture, il est permis de croire que le clergé régulier avait à peu près achevé de remplir sa mission providentielle lorsque survint le relâchement de la discipline monastique. Plus tard, lorsque la plupart des ordres eurent été régénérés par une réforme plus ou moins sévère, les moines n'eurent plus à jouet le même rôle en France; leur action sociale fut dirigée vers d'autres buts, dont il n'y a pas lieu de s'occuper ici.

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