CHAPITRE IX
Les produits de la forêt. - Le bois et ses divers usages. - ^^^ cédé d'injection et de conserration des bois. — Le cnarnon. Les écorces : le tan, le liège, la tille. — La résine.
Sans la forêt, c'est-à-dire sans le bois, on ne conçoit pas comment l'espèce humaine, nue, débile, dépourvue de moyens naturels de défense, aurait pu subsister sur la terre. C'est de la forêt que les premiers hommes ont tiré la hutte qui leur a servi d'abri, le feu qui a tempéré pour eux la rigueur des hivers, des armes pour détruire ou dompter les bêtes sauvages, plus fortes et plus agiles qu'eux. C'est grâce à elle que nous avons pu ouvrir le sein de la terre pour l'ensemencer, en transporter les produits, traverser les fleuves, les lacs, l'Océan, et quand ils devaient nous engloutir, nous faire porter par eux : nous lui devons nos demeures, nos meubles, nos outils, nos machines, nos arts, notre civilisation. « J'ai voulu quelquefois, dit Bernard Palissy, mettre par estât les arts qui cesseroient, alors qu'il n'y auroit plus de bois; JTfiais quand j'en eus escript un grand nombre, je n'en sus jamais trouver la un à mon esprit; et ayant tout considéré, je trouvay qu'il n'y en avoit pas un seul qui se peust exercer sans bois. » r . ^
Pour apprécier de quelle valeur est pour nous le bois, cette merveilleuse matière qui se prèle à tout, assez
tendre pour se laisser tailler, et pourtant si solide et d'une durée presque indéfinie, il suffit de considérer la misère des peuples qui en sont privés. L*Esquimau, dans sa patrie glacée et stérile, n*a que des ossements de cétacés pour dresser sa tente, construire son canot et son traîneau ; c'est pour lui un bienfait inestimable, accueilli avec des transports de joie, quand par hasard la mer jette sur ses rivages quelque fragment de planche, débris d'un naufrage, ou quelque tronc d'arbre amené par les courants de contrées plus favorisées, et ce fait d'un Esquimau qui, un jour, restitua volontairement à un navigateur une rame qu'il avait trouvée en mer, fut justement regardé comme un acte de probité digne d'admiration.
Moins loin de nous, en France même, nous trouvons tel village des Alpes dont les habitants, depuis la malheureuse destruction des forêts de leurs montagnes, sont réduits à se chauffer uniquement avec le fumier de leurs bestiaux et à manger un pain que l'on cuit seulement une fois par an, et qu'il faut couper avec une hache.
Les vastes déserts sablonneux de l'Afrique, les immenses steppes de l'Asie, les pampas de l'Amérique méridionale qui, non moins que les glaciales régions arctiques, se refusent à la végétation forestière, excluent également toute cité humaine, toute société sédentaire.
Les arbres de nos forêts, différant entre eux de taille, de forme et surtout de structure intérieure, sont employés à des usages divers. Le Chêne est le plus précieux de tous. Toutes les fois qu'on a besoin d'un bois particulièrement solide et durable, on a recours à lui. C'est au Chêne qu'il appartient de fournir la robuste charpente des vaisseaux; on en lire les différentes pièces, les unes droites, les autres courbes, les autres coudées, qui formeront les membrures et les bordages de la coque. Pour cet office, le plus important que cette noble essence ait à remplir, on choisit des sujets d'élite, non parmi ceux qui se sont facilement développés dans un
sol humide et gras, au milieu des massifs ombreux de la forêt, mais parmi les arbres qui ont poussé dans un terrain sec, sur les lisières, ou bien isolément : le soleil, le grand air les ont fortifiés; leur fibre est devenue maigre et nerveuse; en luttant sans cesse contre les vents, ils se sont préparés au choc des vagues, aux tempêtes qu'ils auront à affronter*.
Le Chêne a encore d'autres emplois : il donne des poutres pour toutes nos constructions, des traverses pour les chemins de fer, des douves pour les cuves et les tonneaux, des bois de menuiserie et d'ébénisterie de toute sorte, des perches pour les galeries de mine, des échalas pour la vigne, et, comme chacun sait, d'excellent bois de feu; il se prête à tout, et en tout il excelle. Adopté par la sculpture au moyen âge, il nous a transmis des chefs-d'œuvre que le temps semble avoir achevés en les bronzant d'une sombre et chaude couleur brune.
Le Hêtre, cet autre géant des forêts, joue dans l'industrie un rôle plus modeste. Comme il se montre peu résistant, d'une élasticité médiocre, prompt à casser, on se défie de lui ; on l'exclut des grands travaux ; on ne l'admet qu'à de moindres besognes. Débité en menus morceaux, en feuilles minces, on l'emploie à la fabri-
1. Malheureusement nos forêts, diminuées et appauvries, ne contiennent plus assez de grands chênes pour satisfaire aux besoins de notre marine. Un grand navire demande, seulement pour sa charpente, une quantité énorme de bois, — en moyenne 6000 mètres cubes équarris, c'est-à-dire le double, 12000 mètres cubes de bois brut : c'est le produit annuel d'une forêt de 2400 hectares I La marine militaire réclame annuellement, pour Tentretien de sa flotte, 40 000 mètres cubes de bois équarri, et le domaine forestier de l'Etat ne peut lui en donner que 10 000. Notre marine marchande, de son côté, en exige 60 000, que toutes les forets des communes et des particuliers, plus indigentes encore que celles de FËtat, sont bien loin de pouvoir fournir. C'est hocs de chez nous, et à grands frais, que notre coupable insouciance nous a condamnés à nous pourvoir. Et la Gaule était la vraie patrie du chêne !
cation des meubles, des sabots, des manches d*outils, ou à de légers ouvrages de boissellerie.
Remarquablement élastique et tenace, le Frêne devait être préféré à tous les autres arbres pour faire des échelles, des brancards de voiture, des rames, des leviers, des chaises, des pieds de meubles. Le beau poli dont il est susceptible le fait rechercher des tourneurs, des ébénistes, des armuriers.
Le Charme, très dur, lourd, d'un grain uni et serré, ne craint pas les plus fortes pressions. On le réserve pour former des écrous, des roues d'engrenage, des poulies, des vis de pressoir. Il est en même temps le plus brillant des bois de chauffage.
L'Orme, non moins dur, très compacte, est par excellence le bois des charrons. Entaillé en tous sens, il n'éclate dans aucun, même quand il est soumis à d'énergiques pressions. Aussi est-il sans rival pour faire des moyeux et des jantes de roues. Il fournit des poutres très solides. Pour le chauffage, il se place après le Charme, au même rang que le Chêne.
Le Châtaignier, à la fois léger et résistant, donne d'excellente charpente pour les combles des grands édifices. Libre dans un air sec, à l'abri de la pluie, il se conserve très longtemps. Emprisonné dans la maçonnerie, il pourrirait. Exploité en taillis, coupé tous les sept ou huit ans, il repousse indéfiniment de longues gaules dont on fait des cercles pour les tonneaux et des lattes de treillage.
Les pilotis durables, les corps de pompe se demandent à l'Aune, ami des eaux. Les menuisiers recherchent l'Erable, les luthiers le Sycomore et le Tilleul, les boulangers le Bouleau, dont le bois lâche et tendre s'allume vite, flambe bien et chauffe rapidement leurs fours. Un tissu fin, uni, serré, très dur, désigne spécialement le Poirier sauvage, le Cormier et le Buis au choix des sculpteurs et des graveurs sur bois.
Les arbres résineux ne sont pas moins utiles. Le Pin sylvestre, haut de cent pieds, droit, léger, fort, flexible, est un mât tout fait pour les navires. Il a appris, dans ses forêts du nord, à se mesurer avec Touragan» à se balancer dans la tempête, et quand les vergues et les voiles auront remplacé sa ramure et son feuillage, il saura encore ployer sans rompre sous Teffort des vents. Le Pin donne aussi de grandes poutres pour la construction des ponts et des jetées, pour tous les travaux hydrauliques, ou encore, débité à la scie, il fournit des planches pour le revêtement des bateaux, pour les parquets. Jeune, il fournit des perches, des traverses, des poteaux.
Le Sapin est impropre à la mâture; un seul voyage sous les tropiques le met hors de service. Mais c'est lui qui encombre les quais de nos ports de ces énormes piles de planches venues de Suéde et de Norvège, que de nouveaux arrivages renouvellent sans cesse et qu'absorbe sans fm la menuiserie de bâtiment. La résine dont ce bois est imprégné le défend longtemps contre l'action de rhumidité. Comme sa grande élasticité le rend propre aux vibrations prolongées, il donne d'excellentes tables d'harmonie pour les pianos.
Le Mélèze, qui croit dans les montagnes, est, pour la dureté du bois, supérieur à tous les autres résineux. Il brave le soleil et les pluies; il ne se fend pas, il ne pourrit pas. Des chalets, construits avec des madriers de Mélèze empilés à plat les uns sur les autres, il y a huit et neuf siècles, sont encore debout. N'étant pas flexible, il ne ferait pas de bons mâts, il casserait; mais il fournit des bordages de navire, des charpentes pour les ouvrages hydrauliques, ainsi que des gouttières et des conduites d'eau souterraines d'une très longue durée.
Le Pin maritime, inférieur au Pin sylvestre, donne néanmoins au bout de peu d'années des étais de mine et un bois léger, résineux, qui flambe comme une torche,
jette d*iui seul coup toute sa chaleur et, à ce titre, partage avec le Bouleau la faveur du boulanger. Mentionnons encore l'If, dont le bois rougeâlre, dense, durci par une croissance très lente, est recherché du tablettier aussi bien que du charpentier et du charron, et le Genévrier, rhumble abrisseau des sols arides et pierreux, presque toujours rabougri, difforme, tortueux, dont on estime pourtant le bois, agréablement veiné et nuancé. pour Jes ouvrages de tour et de marqueterie.
Un grand nombre de bois exotiques fournissent d*inappréciables ressources à Tébénisterie : tels sont TAcajou, le Palissandre, le bois de Rose, rÉbène, le bois d^Amaranfhe, le bois Citron, le bois de Santal citrin, le bois Violette, le bois de Grenadille, le bois de Sassafras, le bois satiné, et bien d'autres, si nombreux qu'il faut renoncer à les nommer.
Nous ne passerons pas sous silence Theureuse propriété qu'ont les bois de se laisser pénétrer par des substances qui les préservent de la décomposition et leur communiquent ainsi des qualités dont la nature ne les avait pas doués. Fournissez à un arbre vivant un liquide antiseptique : il l'absorbera comme il absorbe les sucs de la terre, par ses racines, puis par ses vaisseaux ; il s*en imprégnera jusqu'au cœur. C'est ce qu'a imaginé et mis en pratique, dés 1858, M. le docteur Boucherie. Depuis, le même inventeur a employé un procédé plus expéditif et moins dispendieux : l'arbre abattu et coupé en tronçons de la longueur voulue, on adapte à l'un des bouts de la pièce de bois, revêtue de son écorce, une enveloppe de toile imperméable, qu'un tube de caoutchouc met en communication avec un réservoir placé à environ dix mètres de hauteur; le liquide, chargé de son propre poids, presse sur la surface poreuse du bois, y pénètre et chasse de proche en proche la sève, qui s'écoule p^ l'extrémité opposée. Non seulement ce liquide conservateur, qui est généralement une dissolution de sulfate de
cuivre, s'interpose entre les fibres ligneuses, mais il y forme, avec les diverses matières qu'il y trouve, des composés solides, inaltérables, qui augmentent considérablement la densité et la dureté du bois : celui-ci acquiert donc à la fois la force et Tincorruptibilité.
Ce sont précisément les bois tendres, d'un tissu lâche et mou, qui se prêtent le mieux à cette opération. Le Hêtre, le Bouleau, le Peuplier, le Sapin, l'Épicéa la subissent sans la moindre difficulté, tandis que le Chêne s'y montre presque absolument rebelle.
Les conséquences de cette transformation des bois débiles en bois forts et résistants sont immenses. S'il avait fallu du chêne pour toutes les traverses de nos chemins de fer (chaque kilomètre de voie ferrée en exige environ 4200), nous aurions dû renoncer à construire notre réseau*. Le hêtre injecté le remplace avantageusement; il coûte moins cher et il vaut mieux : la durée des traverses de chêne est de dix années, celles de hêtre en dureront au moins cinquante I Tandis que les poteaux servant à soutenir les fils télégraphiques, employés à l'état naturel, sont hors de service au bout de trois ou quatre ans, les poteaux injectés sont encore, après vingt et trente ans, dans un état parfait de conservation. L'invention de l'embaumement des bois se traduit par une économie de plusieurs centaines de millions pour la fortune publique. Le même procédé permet de communiquer aux bois des couleurs et même des odeurs dont ils ne sont pas naturellement doués.
i. Les six grandes compagnies de chemins de fer français ont eu besoin pour Tentretien de leurs voies, en 1877, de 2 563 000 traverses de bois, employées à servir d*appui aux rails. Rapporté à la longueur totale des voies principales exploitées, ce chiffre énorme représente 93 traverses par kilomètre et plus de 7000 par jour. En supposant qu'un arbre donne en moyenne 10 traverses, il fallait dès 1877, pour Tenlretien des voies du réseau français, abattre par jour plus de 700 grands arbres. Ce chiffre s'élèvera nécessairement beaucoup plus haut lorsque les nouvelles voies projetées seront construites.
Quand les arbres d'une coupe ont élé abattus, équarris, débités en pièces de dimensions diverses, selon Tusage auquel on les destine, les branchages que la serpe a d*abord élagués ne restent pas sans emploi : les plus forts sont convertis en charbon, les autres liés en bourrées. Par la carbonisation on se propose de débarrasser le bois des matières pesantes, inertes, qui le chargent inutilement, pour ne conserver que Télément essentiel, producteur de la chaleur, le carbone. Chacun a vu, dans les bois, à proximité des routes, de ces places rondes, dépourvues d'herbe et noircies par une couche épaisse de menue braise : c'est l'emplacement d'anciens fours à charbon, et c'est celui qu'on choisira de préférence pour en établir de nouveaux, le sol s'y trouvant tout préparé et dans de bonnes conditions de sécheresse et de fermeté. L'opération demande plus de soin et d'habileté qu'on ne le supposerait. Les ouvriers commencent par dresser la meule, et c'est une véritable construction. Au centre de l'aire, ils plantent un long pieu, dont ils enveloppent la base de quelques brassées de brindilles et de copeaux; puis ils placent le bois tout autour, d'abord debout, en l'inclinant un peu vers l'axe central, et ils superposent deux ou trois étages de ces bûchettes dressées ; ensuite ils posent les autres à plat, une à une, en ordre et de façon à ce qu'elles forment les rayons d'un cercle. Sur ce premier plancher ils empilent de nouvelles couches horizontales, en ayant soin de remplir les moindres intervalles avec du menu bois pour ne laisser aucun vide, et en diminuant successivement le diamètre des couches supérieures, ce qui donne à l'édifice la forme d'un dôme. Enfin on recouvre la meule d'un revêtement de ramilles, de feuillages, de mousse, sur lequel on applique enfin un crépi de terre et de sable. Sur le pourtour et à la base de cette enveloppe imperméable, on méhage, à intervalles égaux, des ouvertures pour l'admission de l'air.
La meule est faite, il faut l'allumer. Le pieu central
ayant été retiré, la place qu'il occupait forme une cheminée par laquelle on jette des charbons embrasés, et que Ton bouche après l'avoir comblée avec du bois, quand le feu a bien pris dans l'intérieur du bûcher. Bientôt après on perce des évents dans la partie supérieure de la couverture pour donner issue aux produits de la combustion : on juge des progrès de celle-ci à l'abondance et à la couleur de la fumée qui se dégage; lorsqu'elle est devenue bleuâtre, légère et transparente, le charbonnier l perce de nouveaux évents au-dessous des premiers, qui cessent de fonctionner, et ainsi de suite jusqu'à ce que les ouvertures de dégagement, descendant toujours, soient arrivées à peu de distance de celles du bas, qui servent à l'introduction de l'air. Alors on ferme tous les orifices et l'on couvre la meule d'une couche de terre humide, qui étouffe et éteint complètement le brasier. Au bout de 24 heures, on enlève la couverture et l'on retire le charbon, que l'on étale sur le sol pour le laisser refroidir.
Une précaution que le charbonnier n'a pas négligé de prendre, c'est d'abriter la meule, au moyen de paillassons ou de claies formées avec des branchages, contre les coups de vent qui activeraient trop la combustion : il est essentiel qu'elle se fasse avec lenteur et régularité.
L'opération a duré en tout 18 jours. Si le charbon est dur, compacte, sonore, cassant, net et brillant dans la cassure, il est excellent, et le charbonnier qui l'a cuit sait son métier.
La consommation du charbon de bois est énorme. Il en entre chaque année à Paris seulement, tant pour les usages domestiques que pour certaines industries, plusieurs millions d'hectolitres. Les usines métallurgiques en dévorent, pour la fabrication du fer, plus de 5 millions de quintaux métriques, valant environ 30 millions, c'està-dire le produit annuel de 2 millions d'hectares de forêts. Les hauts fourneaux emploient aussi la houille, mais seulement pour les fers communs et à bas prix. Un fer
tenace» au grain serré et homogène, à la fibre nerveuse et résistante, ne peut être obtenu qu'au moyen du charbon de bois. Si les fers à la houille se payent 140 ou 150 francs la tonne, les fers au bois, ceux par exemple que l'Angleterre tire de la Suède pour obtenir ses fameux aciers de Sheffield, se payeront jusqu'à 800 francs.
Le bois d'industrie et le bois de feu ne sont pas les seuls produits des forêts. Nous leur devons encore diverses matières qui sont devenues pour nous des objets de première nécessité, et parmi lesquelles certaines écprces et la résine se placent au premier rang.
Personne n'ignore que Técorce du Chêne sert au tannage des peaui : l'acide tanniaue qu'elle contient se combine avec la gélatine de la peau, et la transforme en une substance nouvelle, à la fois imperméable et imputrescible, qui est le cuir. Les écorces de Bouleau, d'Aune et d'Epicéa ont la même propriété.
L'écorcement ne s'opère que sur les arbres destinés à être abattus. Il se fait au printemps, en avril ou en mai, parce qu'en ce moment la sève abondante qui monte sous l'écorce rend celle-ci moins adhérente au bois, la décolle en quelque sorte et^en facilite le détachement. On commence par entailler circulairement le pied de l'arbre, puis on divise l'écorce en bandes longitudinales, que l'on arrache de bas en haut. On dépouille la partie supérieure de la tige quand l'arbre est abattu et couché par terre. Les lanières d'écorce sont ensuite séchées au soleil et liées en bottes. Un hectare de taillis de Chêne de 20 à 25 ans peut donner environ 500 bottes, valant entre 500 et 1000 francs. Tout le monde a vu, dans les pays forestiers, au bord des ruisseaux et des rivières, parmi les Peupliers et les Saules, ces moulins, tout couverts d'une poussière rougeâtre, où les écorces sont pulvérisées et converties en tan.
Ce produit de la forêt alimente un commerce très important. D'après M. Clavé, on évalue à 100 millions
de kilogrammes la quantité de peaux qui entrent annuellement dans les tanneries françaises; il faut, pour les tanner, 1 kilogramme de peau exigeant 5 kilogrammes de tan, environ 303 millions de kilogrammes d'écorce. En outre, notre exportation annuelle étant de 10 millions de kilogrammes, on arrive à un total de 513 millions de kilogrammes d'écorce, représentant la production de 90 000 hectares de forêt.
Le Liège, dont on fait les bouchons, cette substance â la fois compacte et molle, souple et résistante, imperméable et élastique, qu'aucune autre ne saurait remplacer, est Técorce ou plutôt une partie de Técorce d'un Chêne qui croît dans les contrées que baigne la Méditerranée, dans le midi de la France, en Espagne, en Italie, ainsi qu'en Algérie, où cette essence forme plus de 200 000 hectares de forêts. Jeune, le Chêne-Liège n'a qu'une écorce mince et dure, dont on ne peut tirer parti; mais après l'âge de douze ans, et quand on l'a dépouillé de cette première enveloppe, il acquiert une nouvelle couche subéreuse, charnue, spongieuse, qui est du véritable liège. Lorsque cette couche est devenue suffisamment épaisse, on la détache par grandes plaques, après avoir pratiqué sur le tronc deux incisions circulaires, reliées par une incision verticale. L'arbre n'a nullement souffert de cette opération; loin d'en mourir, il se remet à former une autre écorce, qu'au bout de dix années on lui enlève encore. On recommence trois et quatre fois, cinq fois, dix fois. 11 y a des Chênes séculaires qui ont fourni jusqu'à douze et quatorze récoltes. On estime qu'une forêt produit en moyenne, par hectare, quinze quintaux métriques de liège; c'est une valeur de 150 francs et un bénéfice net de 100 francs : peu de bonnes terres rapportent autant.
Le Tilleul est aussi du nombre des arbres dont Técorce est non moins utile que le bois. Tous les ans, au printemps, dans la forêt de Chantilly, qui abonde en Tilleuls
(de là vient son nom), on voit de nombreux ouvriers occupés à arracher Técorce des jeunes arbres que vient d'abattre la cognée. Cette écorce, sous laquelle ruisselle la sève, s'enlève avec la plus grande facilité d'un bout à l'autre de la tige. Après qu'on l'a laissée tremper quelque temps dans l'eau, on la découpe en étroites lanières, dont on fait des liens, plus solides et plus souples que ceux de paille, pour les gerbes de blé.
Mais c'est surtout en Russie que l'écorce de Tilleul, ou tille, donne lieu à un commerce étendu. « 11 n'est pas rare, dit M. Glavé, de voir dans les ports d'Arkangel, de Riga et de Saint-Pétersbourg, des navires à destination de l'Angleterre et de l'Allemagne en composer toute leur cargaison. La consommation intérieure en réclame également une prodigieuse quantité. Il faut avoir parcouru la Russie, il faut avoir vu les habitations des paysans, les bazars des petites villes, la foire de Nijni- Novgorod, pour se faire une idée de la variété d'usages auxquels on emploie l'écorce de Tilleul et les nattes dont elle fournit la matière. On en fait des sacs pour la farine et les grains, des enveloppes pour les caisses où sont emballées les marchandises de toute nature, des doublures pour les charrettes des paysans, des tapis pour^ les planchers et les ponts des bateaux, des cribles à vanner le blé, des filets dans lesquels les rouliers mettent leur provision de foin. Sur les barques qui sillonnent les rivières et les canaux, les câbles, les cordes et les voiles mêmes sont fabriqués avec la tille. Dans une grande partie de la Russie, cette écorce sert à confectionner des chaussures pour le peuple et des couvertures pour les maisons; autrefois même on l'employait en guise de parchemin, et l'on cite des documents écrits et des tableaux peints sur des toiles de tille préparée à cet effet. »
L'écorce de la partie inférieure des arbres, qui fournit des plaques de l mètre 60 centimètres de long sur
1 mètre de large, sert 'ordinairement pour les toitures. Celle de la partie supérieure et des branches, après qu'on l'a plongée dans Teau et fait' rouir, est divisée en rubans minces et déliés, puis tissée au métier en nattes plus ou moins fortes, selon l'emploi que Ton veut en faire. On évalue à 8 millions de francs la valeur des nattes fabriquées annuellement, et à i4 millions celle de la totalité des objets façonnés avec la tille. Une industrie aussi active exige le sacrifice annuel d'au moins un million de Tilleuls.
Enfin la résine, d'où la distillation extrait la térébenthine pure en la séparant de différents résidus, utiles eux-mêmes, est un produit de certains conifères, particulièrement du Pin maritime ou Pin de Bordeaux. Rien n'est plus simple qoe d'obtenir la résine : on pratique sur les Pins, quand ils ont atteint l'âge de 25 ou 30 ans, des entailles longitudinales, assez profondes pour entamer l'aubier, et le suc résineux suinte dans ces entailles, s'y amasse et coule. On le recueille dans des vases placés au pied des arbres. Chaque semaine, le résinier vient enlever le contenu de ces vases et en même temps raviver les blessures des Pins. Cette opération, .appelée gemmage, occupe dans nos forêts des Landes de nombreux ouvriers, que l'on voit munis d'une hache et d'une échelle à un seul montant, grimpant comme, des écureuils le long des troncs à dix pieds de hauteur, assénant d'une main rapide quelques coups de leur outil tranchant, descendant ou plutôt sautant à terre, courant sans cesse d'un arbre à l'autre et s'enfonçanl dans les profondeurs de la futaie. Quand on se borne à faire deux entailles à un Pin, il ne parait pas en souffrir; il peut végéter, toujours blessé, saignant, perdant continuellement sa résine, 100 et 120 ans. Dans ce cas, on dit qu'il est gemmé à vie. Mais quand les arbres sont destinés à tomber dans une coupe prochaine, on ne les épargne pas, on les entaille sur toutes les faces à la fois, ils sont
gemmé» à mort, et en effet ils périssent au bout de peu d'années. La résine est un élément considérable de noire richesse forestière. Chaque hectare de Pins maritimes en donne annuellement 550 kilogrammes (550 de i^ine liquide et 200 de résine coagulée). Nous en exportons chaque année au moins 5250000 kilogrammes, dont
Le gemmlge du pid.
la valeur est de 2 700 000 francs. C'est peut-être le seu 1 produit forestier pour lequel nous ne soyons pas tributaires de l'étranger.
Le Mélèze, l'Ëpicéa, le Pin du nord sont aussi, mais à Un moindre degré, des producteurs de résine. On extrait du Mélèze la térébenthine officinale ou de Venise, en Perçant dans la base des plus vieux troncs, tout prés du
sol, un trou horizontal conique qui pénèlre jusqu'à la moelle et dont on bouclie l'ouverture avec un tampon de bois. La résine s'amasse dans ce canal et on la recueille, en automne, au moyen d'un instrument en fer. Ce procédé est employé dans le Tyrol méridional. Les arbres, n'étant pas épuisés, se prêtent â une très longue
exploitation. La poix blanche ou poix de Bourgogne, que fournit l'Épicéa, suinte, s'accumule et durcit dans les rainures creusées, généralement an nombre de trois, sur l'écorce de cet arbre . Avant l'hiver, on la détache et, tous les deux ans, on racle les rainures pour les raviver; quand elles sont épuisées, on en creuse de nouvelles. On voit des Ëpicéas séculaires, au tronc tout
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crevassé, subir depuis 80 ans ce régime et n'en paraître nullement fatigués. Le Pin du nord n*est pas riche en résine, mais, en Finlande, on le force à livrer toute celle qu'il renferme par un traitement meurtrier. A peine les jeunes tiges ont-elles atteint le diamètre de 25 ou 50 centimètres, on les ébranche et on les décortique depuis le collet jusqu'à hauteur d'homme, en ne leur laissant qu'un étroit ruban d'écorce. L'année suivante, on leur enlève même celte lanière. Laissés ainsi pendant deux ou trois ans, les arbres languissent, se dessèchent, et leur bois dénudé se recouvre d'une croûte de résine, que l'on récolte. Ce n'est pas assez ; on les abat et on les débite en lattes minces que l'on brûle et liquéfie dans un four clos, semblable aux fours à charbon de bois. Le goudron s'écoule par un conduit ménagé au fond de la fosse où se fait l'opération.
11 faut compter encore au nombre des produits utiles de nos forêts les feuiHes mortes qui, dans certains pays pauvres en céréales, servent de litière aux bestiaux; le fruit du hêtre, la faîne, d'où l'on tire une huile estimée, et le gland, dont s'engraissent les porcs, soit qu'ils aillent le chercher eux-mêmes sous la futaie, soit qu'on le ramasse pour eux et qu'on le leur donne à l'étable. Enfin l'herbe qui tapisse le sol de la forêt peut être sans inconvénient, quand les arbres sont grands, broutée par les troupeaux, et c'est là une précieuse ressource dans les contrées privées de pâturages.