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CHAPITRE X

Les forêts de l'Amérique septentrionale. — Aspect d'une forêt vierge du nord. — La vie dans les bois : les pionniers ; les défricheurs canadiens; les bûcherons voyageurs et flotteurs.

L'Amérique septentrionale est une des parties du globe dont les massifs forestiers, malgré d'effrénés défrichements par le fer et par le feu, ont conservé le plus d'étendue, et présentent les arbres les plus remarquables par leurs dimensions comme par leur variété. On compte dans cette vaste contrée cent trente-sept essences diverses, dont quatre-vingt quinze servent à l'industrie. L'Europe est loin de posséder de pareilles richesses. En France, nous n'avons que trente-sept espèces d'arbres, et sept seulement se prêtent aux constructions maritimes ou civiles. La famille des Chênes seule comprend, aux États-Unis, vingt-six types différents, dont aucun, il est vrai, ne surpasse et même n'égale en qualité l'admirable Chêne rouvre de nos forêts européennes. C'est aussi à bon droit que l'Amérique du Nord se glorifie de ces géants du régne végétal, le Pin de Bentham, le Pin de Lambert, le Sapin noble, le Sapin de Gordon, l'Épicéa de Mertens, surtout les Wellingtonias, qu'elle est seule à produire et qui n'ont pas de rivaux sur la terre.

Ce sont des Sapins qui forment la zone forestière la plus septentrionale du nouveau continent. Cette zone

commence à l'ouest dans l'Alaska, au niveau du 6S^ de gré de latitude, et descend en écharpe vers le sud-est jusqu'au lac Ouinipeg et au bas de la baie d'Hudson, sur le 54® degré. A peine quelques arbres à feuilles caduques, des Saules, des Aunes, des Peupliers, jettent-ils çà et là, pendant l'été, quelques teintes plus claires sur les bords de cette sombre et monotone végétation. Audessous de la région des Sapins, apparaissent, séparés dans le centre de l'Amérique anglaise par de vastes espaces nus, de nouveaux massifs de Conifères, plus variés, et comprenant plusieurs types admirables, tels que les Sapins de Douglas et les Cèdres de l'Orégon ou Cyprès jaunes, qui atteignent 60 et 80 mètres de hauteur; le Pin de lord Weymouth s'y fait aussi remarquer. Les essences feuillues ne font pas défaut à ces forêts; dans l'est, aux alentours des immenses nappes d'eau des lacs canadiens, des Chênes, des Frênes, des Érables, des Ormes se mêlent aux arbres résineux. Cette flore s'étend sur les États septentrionaux baignés par l'Atlantique jusqu'à la baie de Chesapeake et, dans l'intérieur, jusqu'à la frontière méridionale du Kentucky, vers le 37® degré de latitude. Ou voit des Tulipiers, des Lauriers sassafras s'avancer jusqu'au milieu de cette zone moyenne, mais ils y perdent leurs feuilles en hiver. A l'ouest, le territoire californien jouit d'un climat à part, essentiellement marin, et donne naissance, particulièrement dans ses montagnes, à de nombreuses espèces de Conifères (vingt-huit, presque autant qu'au Japon et plus que partout ailleurs), parmi lesquels figure le fameux Séquoia gigantea, ou Wel-lingtonia. Enfin la zone forestière des États du Sud, où la température correspond à celle du midi de l'Europe, se caractérise surtout par la présence d'arbres à feuillage persistant, tels que le Chêne vert, l'Olivier dans la partie septentrionale, et, dans la région méridionale, le Magnolia toujours vert et le Palmier, qui annoncent le voisinage du tropique. Le Pin à longues aiguilles (Pinus aus-

tralîs) couvre d'immenses espaces sur les côtes basses et marécageuses soit de l'Atlantique depuis la Virginie jusqu'à la Floride, soit du golfe du Mexique depuis la Floride jusqu'à la Louisiane.

Les bois de nos pays, situés à proximité des villes ou de nombreux villages, ne peuvent donner aucune idée de l'aspect d'une grande forêt américaine. On n'y trouve jamais un isolement ni un silence complets. Il y a toujours quelque promeneur, quelque passant dans les chemins, dont le sol, dépouillé de gazon, est écorché par les pieds des chevaux, tailladé par les roues des voitures. Dans les massifs, les hautes herbes sont foulées, écrasées. Ici quelqu'un ramasse du bois mort ou casse des branches sèches ; là des enfants fourragent dans les buissons, coupant des gaules ou pillant les nids ; ailleurs on arrache les mousses, on fauche les frondes des fougères, on enlève les feuilles mortes; partout du trouble et partout des dégâts, des flétrissures. Si l'on quitte les lisières pour s'enfoncer dans les parties les plus retirées du bois, là encore des bruits connus arrivent jusqu'à vous, ne vous permettent pas d'oublier les hommes et le train de la vie sociale ; ce sont les tintements d'une cloche de village, les coups de fouet et les cris d'un charretier, le chant des coqs, les aboiements d'un chien, la détonation d'une arme à feu, et, dans les intervalles, cette rumeur confuse, perpétuelle, qui flotte dans l'air des lieux habités.

Le voyageur qui, venant d'Europe, pénètre dans une des vastes forêts du Canada ou de l'un des États du nord, — le Maine, l'Ohio ou le Michigan, — se sent aussitôt saisi d'une profonde émotion : il s'étonne, il regarde, il écoute, il s'extasie. Sous ces hautes voûtes de feuillage supportées par d'innombrables fûts de pins et de chênes qui s'élancent d'un seul jet, dans un air immobile et une lumière amortie, réduite à un doux crépuscule, au milieu d'un silence tel qu'il croit n'avoir jamais jusqu'alors

connu le silence, il goûte avec délices la complète solitude et Tindépendance absolue. Il se croit transporté dans un monde nouveau, et il est lui-môme un nouvel être; il lui semble que des chaînes et des fardeaux pesaient naguère sur lui et qu'il en est tout à coup délivré; pour la première fois il est libre et vraiment en tête-à-tête avec la nature.

Chateaubriand, nouvellement débarqué en Amérique et traversant une forêt pour se rendre d*Albany à la cataracte du Niagara, a éprouvé bien vivement ces impressions. « J'allais, a-t-il écrit dans son journal, j'allais d'arbre en arbre, à droite et à gauche indifféremment, me disant à moi-même : Ici plus de chemins à suivre, plus de villes, plus d'étroites maisons.... Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi , qui se dirige au hasard , et n'est embarrassé que du choix des ombrages.... Gourez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois, gagnez votre pain à la sueur de votre front : moi, j'irai errant dans mes solitudes; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée 1 » Et pour se prouver qu'il était rétabli dans ses droits originels, il se livrait à mille actes d'indépendance; sa joie allait jusqu'au délire; son guide le croyait fou.

Alexis de Tocqueville, voyageant avec un ami, M. G. de Beaumont, dans le Michigan, et remontant en canot un bras de la Saginaw à travers une immense forêt, ressentit le même enchantement. « Le désert était là, dit-il, tel qu'il s'offrit aux regards de nos premiers pères : une solitude fleurie, délicieuse, embaumée, magnifique demeure, palais vivant bâti pour l'homme, mais où le maître n'avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans effort et sans bruit. Il régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelle. Nous-mêmes nous ne tardons pas à nous sentir comme amollis à la vue d'un pareil spec-

tacle. Nos paroles commencent à devenir de plus en plus rares. Bientôt nous n'exprimons nos pensées qu'à voix basse, nous nous taisons enfin, et, relevant simultané* ment les avirons, nous tombons lun et Tautre dans une tranquille rêverie pleine d'un charme inexprimable. »

Aucun voyageur n'échappe à Ja séduction de ia forêt vierge; T homme civilisé y sent se réveiller impétueusement en lui des instincts primitifs qui n'étaient qu'assoupis; il croit ressaisir le bonheur. Nous devons dire que cette première impression ne dure pas. En réalité, la grande forêt sauvage est inhospitalière; elle est hors de proportion avec notre stature, avec nos forces et aussi avec les besoins de notre nature morale; elle devient bientôt une menace, un danger pour la chétive créature humaine qui se confie à elle. Quand on a marché longtemps, sans chemin tracé, dans le labyrinthe de ses profondes colonnades, sous le dais ininterrompu de ses cimes entrelacées et confondues, on aspire à en atteindre la fin, et l'on désespère d'y parvenir. Est-on toujours dans la même forêt, n'a-t-on pas passé dans une ^ulre à laquelle d'autres forêts vont succéder encore? Ira-t-on ainsi, toujours sous bois, jusqu'au pôle, ou du rivage de TAtlantique jusqu'au rivage du Pacifique? Si, pour s'orienter, on monte sur le sommet d'une colline, on voit des dômes de verdure fermer de tous côtés le cercle de Thorizon, et l'on se demande si l'on n'est pas égaré dans une forêt magique qui marche en même temps que nous marchons. Dans cet océan de feuillage, on se sent aussi isolé, aussi abandonné qu'en pleine mer ; encore, sur mer, a-l-on la vue de l'espace immense, au fond duquel l'œil guette le port désiré, et le spectacle varié des paysages changeants du ciel, des jeux mobiles de la lumière.

Dans ces antiques forêts, de tout temps abandonnées à elles-mêmes, les ruines que fait la mort se mêlent partout à l'exubérance de la vie. Ici un vieil arbre, desséché, fendu, en partie dépouillé de son écorce, ne présente

plus qu'un sommet aigu et lacéré; ses branches gisent autour de son pied, pareilles à un amas d*ossements blanchis; là, un autre, brisé par la foudre ou par le vent, est tombé, mais il a été retenu au milieu de sa chute par les arbres voisins et il reste suspendu en l'air, où il se réduit en poudre sans toucher la terre autrement que par ses débris. Un peu plus loin, tout un groupe de grands Pins a été renversé, sans doute par un ouragan; leurs vastes racines ont soulevé avec elles d'énormes mottes de terre qui forment plusieurs rangées de collines. Il y a des endroits où il semble que les arbres morts aient été réunis et entassés à dessein; c'est un véritable cimetière, un ossuaire végétal : de nombreuses générations de troncs géants y sont couchées côte à côte; les uns, complètement décomposés, ne sont plus représentés que par une longue ligne de poussière rouge tracée sur l'herbe ; d'autres, squelettes décharnés, conservent encore leur forme; ceux-ci, tout noirs, gisent et pourrissent dans l'eau ; ceuxlà disparaissent sous un vert linceul de mousse. De tous côtés, ces scènes de lente et fatale destruction , de violence tranquille et implacable, attristent les yeux du voyageur.

Mais c'est aux approches de la nuit que la forêt prend surtout un aspect lugubre. Une humidité glaciale se répand dans l'air et vous pénètre comme une brume d'hiver. Vous n'apercevez plus autour de vous que des masses confuses, des fonnes bizarres, monstrueuses, des images mystérieuses et fantastiques entre lesquelles s'enfoncent des gouffres ténébreux. Le silence, dont vous aviez pu jouir en plein jour, ne vous parle plus de repos et de paix; il devient d'une solennité formidable; il vous donne le sentiment accablant du vide absolu, du néant. On n'entend qu'un seul bruit, importun, odieux : c'est le bourdonnement aigu des moustiques . Ces insectes voltigent par myriades autour de vous ; ils envahissent la tente sous laquelle vous vous abritez; le visage, les mains, toute partie

du corps qui n'est pas protégée par d'épaisses étoffes de laine, sont criblés de leurs cuisantes piqûres; il faut renoncer à dormir,^ à lire, à écrire, à rester immobile; on est forcé de remuer sans cessé pour se défendre contre eux, et on ne les a pas plus tôt chassés qu'ils reviennent à la charge. Les moustiques sont le fléau de ces solitudes; les loups ne sont rien en comparaison de ces petits suceurs de sang à la trompe acérée, venimeuse, insatiable. 11 faut une ferme résolution, un véritable courage, pour venir s'établir, comme le font les pionniers américains, au milieu de pareils déserts. La plupart de ces hommes ont quitté les villes ou les campagnes peuplées de l'est ; ils ont connu les ressources, les douceurs de la civilisation, et ils vont chercher au loin l'exil, les hasards et les misères de la vie sauvage. Après un voyage de plusieurs semaines, et même de plusieurs mois, à travers des régions inconnues, presque inhabitées, avec un petit troupeau et une ou plusieurs chaiTettes chargées d'ustensiles de ménage, d'outils, d'instruments d'agriculture et de provisions, par des chemins affreux où à chaque instant il faut pousser à la roue, où cent fois on risque de verser, le pionnier, accompagné de sa famille, — souvent une jeune femme et de petits enfants, — prend enGn possession du lot de forêt qui ne lui a coûté que quelques dollars et qu'il se propose de cultiver. Il se trouve en présence d'un sol encombré de fourrés impénétrables, couvert de légions de grands arbres qui semblent s'affermir sur leur souche élargie, se cramponner par leurs puissantes racines, comme pour défendre leur domaine. Il y aura une rude bataille à livrer : l'émigrant l'engage aussitôt, il s'arme de sa hache et les premiers arbres qu'il coupe lui servent à se constuire une demeure. C'est une cabane, formée de troncs non équarris, cimentés avec de la terre et de la mousse, ne .contenant qu'un seul étage, qu'une seule chambre percée d'une porte et d'une fenêtre Dans l'intérieur, une aire en terre battue sert de foyer,

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OÙ flamberont en pétillant des branches résineuses. Les murs n*ont d'autre ornement que des fusils, des cognées, des serpes symétriquement suspendus, auxquels s'ajouteront quelques peaux de cerfs ou d*ours. Bientôt des sièges grossièrement façonnés et une table dont les pieds ont conservé des restes de feuillage desséché, garnissent le logis. Des malles, des caisses, des sacs sont rangés dans les coins.

Quant aux chevaux et aux bestiaux, on ne s'occupe ni de les loger ni de les nourrir. Plus tard, quand on en aura le loisir, on songera à leur construire une étable ou un simple hangar. Maintenant on se contente de leur attacher une clochelteau cou, et on les lâche dans la forêt. Us vont où ils veulent ; jamais ils ne se perdent; leur instinct les retient aux environs.

L'habitation achevée et pourvue du mobilier strictement nécessaire, le pionnier se hâte de défricher. Pour aller plus vite, il renonce à la hache, il met le feu aux arbres, ou bien il emploie un procédé plus expéditif encore : il pratique sur chaque tronc une profonde entaille circulaire, pénétrant jusqu'au bois; la circulation de la sève se trouve arrêtée et l'arbre est frappé de mort. On peut alors semer du maïs sous la futaie ; les cimes, dépouillées de feuillage comme en hiver, ne donneront qu'une ombre légère qui n'empêchera pas la récolte de mûrir. C'est le maïs qui, prospérant dans toutes les conditions, s'accommodant d'un sol abrité, encombré, humide et même marécageux, sauve, durant la première année, les émigrants de la famine.

Une des plus pénibles épreuves que ces exilés volontaires aient à subir, c'est l'isolement complet où ils se trouvent tout à coup plongés. Aussi, quand un messager inattendu survient parmi eux pour annoncer que tel jour, à tel endroit, un ministre méthodiste célébrera l'office religieux, avec quelle joie cette nouvelle est-elle accueillie 1 A l'époque indiquée le pionnier, sa femme et ses enfants

se rendent, à travers bois, au lieu de la réunion. Tous les autres planteurs de la contrée se sont également mis en route. On vient de cinquante, de cent milles à la ronde. Toutes ces familles campent dans les bois. C'est en plein air, sous la nef de la futaie, entre des lambris de feuillage, que la cérémonie a lieu. La chaire du prédicateur est une pile de bois dressée au milieu d'une clairière; de grands arbres abattus servent de bancs à l'auditoire. On se groupe autour du pasteur, on écoute ensemble sa parole, on prie ensemble, on chante des cantiques ensemble. Le culte se renouvelle le lendemain, le surlendemain. On vit ainsi, pendant trois ou quatre jours, d'une vie commune ; on cause du passé, des soucis du présent, des espérances de l'avenir; on se promet de se revoir; puis on se sépare, et chaque famille réconfortée regagne sa solitude.

11 y a en outre un péril auquel ces hôtes des forêts américaines, au début de leur installation, échappent rarement. C'est la maladie, particulièrement la fièvre des bois, causée par les miasmes qui se dégagent de ce sol généralement parsemé de flaques d'eau stagnante, de marais fangeux où se décomposent des amas de détritus végétaux. Quand ce mal atteint quelque membre de la famille, — il les atteint quelquefois tous en même temps, — que faire? 11 n'y a de secours à attendre de personne; les médecins sont à cent lieues de là. On fait comme les sauvages ; on se résigne, on s'en remet à la nature, qui fait grâce ou condamne.

Mais le planteur lutte avec énergie, avec persévérance contre toutes ces difficultés, et le plus souvent il en triomphe. Les années se passent, ses fils ont grandi et l'aident dans ses travaux. Le défrichement avance, gagne du terrain. La forêt recule devant les moissons dorées. Le froment a chassé les chênes. La cabane de bois est remplacée par une habitation confortable. A la pauvreté succède l'aisance, parfois la richesse.

Dans les immenses forêts du Canada, des défricheurs de profession se chargent des premières opérations, qui sont les plus pénibles. Ils achètent du gouvernement provincial un lot d'un des cantons forestiers reconnus propres à la culture. Chaque lot est d'une quarantaine d'hectares, valant de 2 à 5 francs l'acre, c'est-à-dire les 40 ares, suivant la nature du sol et la situation. L'acquéreur s'engage à résider sur sa terre pendant deux ans au moins, à s'y construire une maison d'habitation, aux dimensions de laquelle le contrat de vente prescrit un minimum, et à en défricher une portion déterminée, en général le dixième. Quand les arbres sont tombés sous la cognée et ont été enlevés, le colon entasse des branches et des broussailles au pied des souches qu'il n'a pu extirper et il y met le feu. Bientôt il ne reste plus sur le sol que des fûts de 2 à 5 pieds de haut, à demi carbonisés et entourés d'un amas de cendres. Ces cendres sont répandues sur la terre, qui a été préalablement remuée et qu'elles fertilisent. La première année, la charrue et la herse sont obligées de circuler entre les souches noircies dont le champ est encore hérissé, mais bientôt, sous l'influence du soleil et de l'humidité, ces débris se décomposent et s'aplanissent. Quant aux troncs abattus en premier lieu, on les réunit, on les empile en d'énormes bûchers et on les livre aux flammes ; les cendres sont lavées et fournissent des sels de potasse qui sont pour le planteur un produit immédiat. Si, parmi les arbres qui couvrent sa propriété, il se trouve des Érables à sucre, il se garde bien de les sacrifier. Au mois d'avril, il fait avec sa hache une entaille sur l'écorce de chacun d'eux; de la blessure suinte la sève sucrée, qui tombe goutte à goutte et s'amasse dans une auge de bois placée au-dessous. Cette sève, soumise dans des chaudrons à Faction du feu, se concentre en un sirop de plus en plus épais qui, versé dans des moules, se solidifie en des pains d'un beau jaune clair. Ce sucre égale en qualité

celui de betterave et même celui de canne. Un Érable peut en produire chaque printemps environ une livre. Au bout de deux ou trois ans, ces énergiques travailleurs vendent leur terre à des éraigrants étrangers pour aller recommencer leur rude métier de défricheurs sur un autre lot de la forêt.

Nous avons vu à quels pénibles travaux se livrent les bûcherons dans les pays de hautes montagnes» : ceux qui exploitent les grandes forêjbs américaines s exposent à des fatigues et à des dangers plus redoutables encore, lis ne sont pas seulement bûcherons, il faut qu'ils soient aussi d'intrépides voyageurs. Aux périls connus s'ajoutent pour eux des risques impossibles à prévoir, des hasards souvent terribles.

Ces bûcherons so réunissent en une société composée de 10 à 15 hommes. Ils commencent par envpyer quelques-uns d'entre eux en éclaireurs pour reconnaître les meilleures parties de la forêt, celles qui renferment le plus grand nombre de beaux arbres. Après avoir payé au gouvernement ou aux propriétaires du district le droit fixé pour l'exploitation d'une superficie déterminée, par exemple mille pieds carrés, ils se mettent en campagne, au commencement ou au milieu de l'automne. Ils sont partagés en deux troupes, qui ne suivent pas le même chemin ; la première est chargée de transporter les outils et les provisions, qui consistent en porc salé, en biscuit de mer, en thé, en mélasse (du lard cru trempé dans de la mélasse est un des mets favoris du bûcheron), et elle voyage autant que possible par eau ; elle remonte en bateau les fleuves et les rivières. Cette navigation présente mille difficultés, devant lesquelles des hommes moins vigoureux, moins adroits, moins patients, reculeraient : tout à coup une chute se rencontre, une muraille d'eau qu'il est impossible de franchir, et il faut débarquer, porter au delà de la chute toute la charge du bateau et le bateau lui-môme, sur une rive encombrée

de rochers, d*arbres renversés, de fourrés épineux et de marécages. Ailleurs un rapide vous saisit, vous entraine ; on rame avec un redoublement de force et de vitesse; on se retient, on se pousse à Taide des gaffes ; on n'avance qu'en opposant une furieuse énergie à la violence du courant. Voici ensuite un lac, puis d'autres lacs, à traverser; sur ces petites mers les vents se déchaînent, soulèvent des vagues courtes et turbulentes, et à tout moment l'embarcation, construite en planches légères, surchargée, et dont le bord ne dépasse guère le niveau de l'eau, risque d'être submergée.

La seconde escouade de bûcherons n'a pas à s'acquitter d'une tâche moins ardue. Elle conduit les bœufs, indispensables pour traîner les arbres abattus jusqu'à la rivière dont le courant les emportera. Elle part plus tard et voyage plus lentement; elle a donc à supporter les rigueurs de l'hiver. Elle a aussi l'embarras de provisions à charrier, des vivres pour les hommes et du foin pour les animaux, dont il est essentiel d'entretenir la bonne santé et la vigueur ; faute de bêtes de trait, l'entreprise échoue. On attelle ces bœufs à de longs traîneaux, sur lesquels on distribue la charge, et l'on chemine péniblement, parmi les hautes herbes, les broussailles, les basfonds marécageux. Faut-il passer une rivière? On délie les animaux et ils traversent à la nage ; les conducteurs se construisent un radeau. Quand toute la bande, hommes et bêtes, a pris pied sur la rive opposée, on reforme les attelages et l'on se remet en marche.

Dans cette saison, les lacs sont déjà gelés et ils offrent aux voyageurs un plancher commode. Mais il n'est pas rare que la couche de glace, trop mince en certains endroits, se brise sous le poids des bestiaux, et que plusieurs d'entre eux tombent dans le lac. 11 faut alors opérer le sauvetage des naufragés. Un homme se place près de chaque animal sur le bord de la glace et lui tient la tête élevée au-dessus de l'eau; puis on lui attache un câble autour des cornes

et on le fait tirer par deux de ses camarades qui n'ont pas été victimes du même accident. Le bœuf s'aide de son mieux, il parvient à poser ses deux pieds de devant sur la glace et à sortir ses épaules, mais souvent le fragile plancher s'effondre de nouveau sous lui et le laisse retomber ; il recommence, pour échouer encore ; enfin, après de nombreuses tentatives, après des efforts inouïs, désespérés, il trouve un point d'appui solide, et l'attelage qui le remorque réussit à le hisser hors de l'eau. C'est seulement au bout de plusieurs heures que les pauvres bêtes, épuisées de fatigue, suffoquées de peur, à domi noyées, tremblant de tous leurs membres, parfois blessées par les glaçons coupants et tout ensanglantées, sont en état de se remettre en route.

C'est une si grande difficulté de mener ainsi les bœufs jusqu'à l'exploitation, à une distance de 150 et 200 milles, que les bûcherons se décident quelquefois à les laisser dans la forêt, quand ils la quittent eux-mêmes au printemps. Le troupeau abandonné se nourrit comme il peut, va où il veut, pendant six ou sept mois; on le rattrape au retour, en automne. Mais presque toujours quelques bêtes manquent à l'appel ; elles ont péri, les unes embourbées dans la vase d'un marais, les autres dévorées par les loups ou par les ours.

Enfin tous les bûcherons ont atteint le but de leur voyage; les deux troupes se sont rejointes. Ceux qui sont arrivés les premiers ont commencé par déblayer dans la forêt une place convenable et par y bâtir deux maisons de bois : l'une pour les hommes, qui y dorment sur la terre nue, recouverte d'un lit de feuilles sèches; l'autre, plus soignée, garnie d'un plancher, pour les bœufs, plus délicats que leurs robustes maîtres. Ensuite ils ouvrent différents chemins partant du milieu des plus beaux massifs et débouchant dans une route principale qui se rend directement à la rivière. Ils comptent sur la neige pour rendre ces chemins praticables : bien-

tôt en effet elle les recouvre, et tassée par les pieds des ouvriers, par les traîneaux et le poids des charpentes, elle prend la fermeté et le poli du marbre.

Lorsque les arbres ont été abattus, équarris sur place, puis traînés par les bœufs et réunis à proximité du cours d eau dont on a fait choix (ce travail a occupé tout Thiver), le moment est venu de songer au départ. Une partie des bûcherons retourne par terre, remmenant les bêtes de trait, les outils et tous les objets dont on n*a plus besoin; les autres accompagneront les bois, dont ils dirigeront le flottage, et de toutes les tâches que leur impose leur métier, c'est de beaucoup la plus difficile et la plus périlleuse : ils y jouent cent fois leur vie. L'opération commence à la fin de mars ou au commencement d'avril, quand le soleil, dardant des rayons moins obliques et plus chauds, fond les tapis de neige sur les pentes des montagnes, sur les collines et dans les prairies, et que les moindres ruisseaux, subitement grossis, transformés en rivières, roulent des eaux profondes et rapides. C'est l'instant propice, il faut en profiter ; plus tard, la crue passée, il ne serait plus temps. On se hâte donc de préparer l'endroit de la rive où la mise à flot doit avoir lieu; on la débarrasse des arbres, des buissons, des roches qui s'y trouvent. La place déblayée, on y établit une sorte d'embarcadère, une vaste plate-forme en madrierà qui descend en pente douce jusque dans le lit de la rivière, sous un ou deux pieds d'eau. L'eau soulevant les pièces de bois, il est plus aisé de les conduire vers le milieu du courant. Toutefois mouvoir cette multitude d'énormes solives, les faire cheminer sur la plate-forme, il n'est pas de manœuvre plus pénible. On voit les hommes se démener autour de chacune d'elles, s'efforcer de l'ébranler, de la pousser avec des crocs, des leviers, entrer dans l'eau, les uns jusqu'à la cheville, les autres jusqu'à mi-corps. La rivière est extrêmement froide; elle a gardé la température de la neige et de la

glace d'où elle provient; les pieds et les jambes s'y engourdissent bientôt et sont comme frappés de paralysie: à tout moment, les ouvriers remontent sur les charpentes, hors de Teau, et se frictionnent, se battent les membres inférieurs pour y ramener la vie et le mouvement. Enfin tous les bois sont lancés et flottent côte à côte, en une file continue s'étendant sur une longueur d'un et même de deux kilomètres.

Pendant quelque temps le flottage se poursuit sans encombre, mais voici que surviennent les obstacles. La rivière n'a pas partout la même profondeur. Tout à coup le fond se relève, la couche d eau n'est plus assez épaisse pour le passage de ces troncs massifs. Il n'y a qu'un seul parti à prendre, et l'on se met à l'œuvre ; on construit en travers du courant une digue dans le milieu de laquelle s'enchâsse une porte d'écluse. L'eau, ne pouvant plus s'écouler, s'amasse, monte, remplit jusqu'au bord le bassin où l'enferment ses rives et la digue; alors on lui ouvre une issue et elle se précipite impétueusement, emportant tout avec elle : les poutres filent, fuient en se bousculant, comme un troupeau de moutons chassé par l'orage.

Ailleurs le cours d'eau perd ses berges , s'étale sur un terrain bas et plat ; il forme une sorte d'étang où émergent çà et là des bouquets d'arbres, des buissons. Ici les charpentes se débandent, tournoient, vont donner contre les îlots de verdure et s'y accrochent. Aussitôt les conducteurs se jettent à l'eau pour aller les dégager une à une et les rallier. Tantôt ils y ont pied, tantôt ils sont forcés de nager et de se dérober au plus vite devant les solives au moment où, libres, elles reprennent leur course, pour ne pas être heurtés par elles, tués peutêtre. Ils ont aussi à craindre la rencontre et le contact blessant des nombreux glaçons épars qu'entraîne le courant.

Plus loin l'ordre du convoi se trouble de nouveau et il

faut encore une fois le rétablir, — avec quelles peines ! — quand, le lit de la rivière s*abaissaiit brusquement d*une vingtaine ou dune trentaine de pieds et formant un éboulis de rochers presque vertical, les ondes tombent tumultueusement en cascades bouillonnantes : les bois, roulés, culbutés, heurtant les roches, se heurtant entre eux avec un effroyable fracas, s*entassent, s'enchevêtrent au bas de la chute. On n'en viendrait pas à bout, si la violence des eaux ne contribuait elle-même à débrouiller le chaos qu'elle a produit.

D'accident en accident on parvient pourtant à sortir de ces ruisseaux grossis, au lit variable, au cours capricieux, véritables torrents, et l'on débouche dans un grand fleuve, que l'on ne quittera plus jusqu'à l'arrivée. Dès lors le flottage s'opère plus régulièrement ; on navigue sur une vaste nappe d'eau ; on ne sent plus peser sur sa tête la sombre voûte de la forêt; on est sous le ciel, dans la lumière, hors du triste isolement du désert, car de plusieurs autres affluents arrivent aussi des trains de bois avec les hommes qui les conduisent. On s'appelle, on se répond ; des voix retentissent de toutes parts. Bientôt tous les trains se rejoignent ; ils voguent les uns derrière les autres, rapprochés mais sans se confondre, formant une caravane flottante, longue de plusieurs lieues ; ou bien ils se réunissant en un radeau unique, immense, que dirige un nombreux équipage, composé des diverses troupes de bûcherons.

Chacune de ces troupes a eu soin de marquer ses solives d'un signe particulier, hiéroglyphes bizarres taillés sur l'une des faces, ce qui lui permet de les reconnaître, comme un fermier reconnaît ses bestiaux au chiffre inscrit sur leur flanc.

Ce n'est pas que toutes les difficultés aient disparu, et qu'on n'ait plus qu'à se laisser tranquillement glisser au fll de l'eau. Il se rencontrera des obstacles, des dangers, et ils seront plus grands que jamais, car il ne s'agit

plus d*une bande de quelques centaines de charpentes à gouverner; elles sont dix mille, quinze mille, c'est une multitude, toute une armée, toujours prête à se débander. Voici que l'on traverse une contrée montueuse ; les rives s'élèvent, se rapprochent ; le fleuve se rétrécit, il coule encaissé dans un étroit passage, sur un fond rocheux; il va infailliblement se former ici un barrage monstrueux. « fîne première charpente heurte la pointe d'un roc, tourne, se met en travers, puis reste immobile. Les autres s'arrêtent devant cet obstacle, s'accumulent pai* milliers, composant une digue immense; le fleuve se précipite, écume avec fureur dans les interstices, ou rejaillit pardessus en cataracte retentissante. Tout homme inexpérimenté qui verrait cet amas de troncs pesants, pressés les uns contre les autres dans toutes les positions imaginables, au milieu d'une gorge étroite que dominent de hauts rochers, croirait impossible de rompre une pareille barrière, de délivrer à la fois les charpentes et le fleuve : une secousse imprévue, due à quelque commotion naturelle du sol, ou la décomposition lente des arbres, lui paraîtraient seules capables d'amener ce résultat. Mais les madriers représentent des millions de francs; il faut donc absolument agir, il faut tout tenter! Quelquefois on enlève une à une toutes les charpentes qui obstruent le passage, ce qui exige plusieurs semaines du plus pénible travail. D'autres fois on a lieu de penser que toute la masse est retenue par un seul point; que, ce point délivré, elle se mettra en mouvement. 11 s'agit d'abord de découvrir l'endroit, puis de faire en sorte de le dégager. Toute l'activité, toute l'adresse, tout le courage des bûcherons s'y emploient.

« L'un d'eux se dévoue ; on l'attache par le milieu du corps au bout d'un câble et on le descend du haut des rochers, ainsi qu'on le fait pour la récolte du fenouil sur les bords de la mer. On le dépose le plus près possible de l'endroit qu'il faut attaquer : c'est toujours à la pointe

antérieure de la digue accidentelle. Il arrive parfois qu une simple impulsion suffît pour libérer le train, mais le plus souvent l'emploi d'une grande force est nécessaire. Dans ce dernier cas, le bûcheron fixe l'extrémité d'une longue corde à un des madriers, et il lance l'autre bout aux gens de l'équipage qui se tiennent en aval sur la grève; ceux-ci, par des secousses violentes et répétées, tâchent d'entraîner la poutre. Leur compagnon les aide au moyen de son levier. Si le barrage s'ébranle, paraît vouloir se démonter, vite on enlève l'homme : l'ardeur de ceux qui le tirent, leur crainte de ne pas le soustraire assez tôt au danger, l'exposent à recevoir des contusions sur les pointes des rocs, des égratignures parmi les broussailles. On juge parfois nécessaire de couper avec la hache la solive qui forme l'obstacle principal. Lorsque le train pèse directement sur elle, quelques coups de hache la font éclater avec un bruit terrible; après quoi toute la masse paît comme un trait. Le bûcheron n'est pas à moitié de son ascension aérienne, que d'innombrables poutres défilent sous ses pieds, dans une confusion, dans un tumulte inexprimables. Si par malheur les arêtes, les pointes de la paroi rocheuse usaient et coupaient la corde, il serait inévitablement perdu; il deviendrait la proie do la mort la plus cruelle, emporté, broyé dans la débâcle. « Le bruit assourdissant produit par la digue qui s'écroule, par les poutres qui se choquent en tourbillonnant comme des fétus de paille, les craquements de celles qui se brisent comme de fragiles roseaux, malgré leurs dimensions énormes, le grondement des vaguôs écumeuses forment un concert infernal que l'on entend de plusieurs milles. Il faut voir la joie, l'enthousiasme des bûcherons au milieu de ce tapage; ils sautent, ils battent des mains, ils poussent des cris et des hourras ^ »

1. Forest Itfe and forest treesy hy John Springer, {Revue britanniquCf livraisons de janvier et de février 1852.)

Enfin cette laborieuse navigation, qui, sans cesse entravée et retardée, a duré deux et môme trois mois, touche à sa fin; on voit le fieuve, qui approche de son embouchure, s'élargir de plus en plus ; on aperçoit le port de dépôt, terme du voyage. De longs barrages, formés de troncs d'arbres, pareils à des ponts à fleur d'eau auxquels d'énormes caisses de bois, remplies de blocs de pierre, servent de piles, arrêtent et enferment les trains dans l'enceinte du port. Aussitôt on débarde les charpentes, qui s'alignent et s'empilent sur la rive, pour être livrées aux scieries ; elles en soilent bientôt, les unes coupées seulement en tronçons et conservées à l'état de billes, les autres débitées en madriers et en planches, et des centaines, des milliers de navires, dont on entrevoit les mâtures à l'horizon, du côté de la mer, vont les emporter pour les distribuer dans tous les ports de l'Atlantique.

Libres enfin, les bûcherons se dispersent, ils retournent vers leurs maisons, vers leurs fermes, qu'ils ont quittées depuis huit mois, impatients de revoir leur famille, à qui ils ont tant de choses à raconter : plus d'une fois ils rediront à leurs enfants ce beau groupe de chênes, les plus grands qu'on ait jamais vus, tombés sous leur cognée, et quelles charpentes magnifiques ils ont fournies; cette bande de loups acharnés à suivre pendant une semaine le traîneau, sur lequel l'un d'eux a même osé monter; les empreintes de pieds d'ours, non pas de l'ours noir, mais du grand ours gris si terrible, découvertes un matin sur la neige autour de l'étable des bœufs; deux oursons avec leur mère trouvés dans le Ironc d'un gros frêne creux, étourdis par la chute de l'arbre et tués sur place à coups de hache, et les marais d'où l'on a failli ne pas sortir, les torrents, les rapides, plus enragés que les autres années, miraculeusement franchis.

Mais tous ceux qui étaient partis en automne ne sont

pas revenus. Plusieurs sont restés là-bas, et ils ne reparaîtront plus, car ils sont morts : Tun écrasé par Tarbre qu'il coupait, un autre victime de la fièvre des bois, un autre noyé. Leurs camarades leur ont rendu les derniers devoirs; ils leur ont fait un cercueil avec deux , barils vides, défoncés par un bout et cloués Tun à l'autre, et ils leur ont creusé une fosse près de l'endroit où Taccident a eu lieu, sous un grand arbre dans la forêt, ou sur le bord de la rivière au pied d'un rocher ou d'un buisson. La cérémonie n'a pas été longue; aucune parole n'a été prononcée ; un moment de silence respectueux, quelques soupirs étouffés, une larme vite essuyée d'une main rude ; c'a été tout, et la petite troupe est retournée à son travail. Les chansons, les gais propos habituels ont cessé ce jour-là : comment ne pas se demander si l'on n'aura pas soi-même le même sort, si Ton sera de ceux qui an printemps re verront leur fover?

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