CHAPITRE XI
Les forêts marécageuses des États du sud. — La grande Gyprière en Floride. — Le royaume des Champignons. — La yie animale dans les marais boisés. — Les arbres géants de la Californie.
On ne songe généralement pas aux contrées méridionales des États-Unis, à ces pays qui s'appellent la Géorgie, les Carolines, la Louisiane, la Floride, sans se représenter une sorte d'Eden, une terre enchantée, parée de forêts toujours vertes, toujours fleuries, peuplées de ces oiseaux merveilleux auxquels on a justement donné les noms de Rubis, de Topaze, de Saphir, d'Éineraude. C'est là une vision, un rêve qui se dissipe en présence de la réalité.
Certes il se rencontre dans ces régions de belles forêts de Magnolias, étalant à plus de cent pieds de hauteur leui*s grandes feuilles vernissées, mêlées à de larges fleurs d'un blanc teinté de violet qui répandent une suave odeur de giroflée ; on y voit aussi de vastes massifs de Tulipiers au-dessus desquels s'élancent çà et là de majestueuses cimes de Palmiers, et sous leur ombre protectrice se pressent en épais fourré des Azalées, des Yuccas hauts de vingt pieds, des Rhododendrons couverts de fleurs roses, des Mahonias à fruits rouges, des Myrtes embaumés, des Aristoloches et des Bignonias, qui grimpent le long des tiges des Tulipiers, se suspendent à leurs branches et re-
tombent en guirlandes flottantes de feuillage et de fleurs Tisitées par les Oiseaux-mouches : on peut sous ces ombrages goûter rillusion de la grande forêt tropicale. Mais ce que Ton trouve surtout dans ces contrées, ce sont d'immenses plaines basses et plates, sablonneuses, stériles, inondées en hiver par les pluies, séchées par un soleil brûlant, seulement à la surface, en été. Ici croissent, clairsemés, des Ghénes-saules au milieu d'un maigi*e tapis de grandes herbes, de broussailles et de Palmettes à feuilles raides et aiguës comme des épées ; quand le bûcheron a abattu ces arbres, il reconnaît que la plupart d*entre eux sont atteints de la carie blanche, gangrène intérieure qui les ronge jusqu'au cœur et qui ne se trahit au dehors que par de petites taches rondes disséminées sur Técorce, et il les laisse par milliers achever de se décomposer sur place. Ou bien c'est le Pin austral ou Pin des Marais, à l'écorce grise et lamelleuse, aux aiguilles longues d'un demi-métre qui, à lui seul, forme de monotones futaies, ombrageant un sol nu, argileux, blanchâtre sous la couche d'aiguilles sèches qui le recouvre, durci à la superficie, mais en dessous tout gonflé d'eau : on le sent avec inquiétude fléchir, puis rebondir sous le pied; on a peine à y garder son équilibre. Toutes les parties de ces plaines qui longent les fleuves ou la mer sont perpétuellement inondées; c'est une suite indéfinie de marécages ; les Cyprès seuls y poussent volontiere.
On ne saurait se figurer à quel point ces forêts marécageuses sont sinistres. L'eau dans laquelle les Cyprès plongent leui's racines et leur pied est noire, épaisse ; c'est de la boue liquide plutôt que de l'eau; elle ne s'ouvre et ne se referme que lentement quand on y jette une pierre ou qu'une branche morte y tombe. La plupart des arbres sont goitreux, tuméfiés, difformes, comme s'ils se nourrissaient d'une sève empoisonnée. 11 semble que les bêtes les plus repoussantes de la création, reptiles de toute taiHe et de toute forme, serpents, tortues, crapauds, caïmans,
salamandres, se soient donné rendez-vous dans ces repaires immondes ; elles y sont réunies, entassées comme dans une ménagerie; elles glissent, rampent, nagent, plongent, fouillent, se vautrent de toutes parts dans la vase. L*air, chargé de vapeurs lourdes, chaudes, d*odeurs tantôt fades, tantôt acres, vous suffoque ; on a le sentiment qu on s*imprégne de miasmes dangereux, que c*est la peste et la mort qu'on respire. Le naturaliste américain Audubon, admirateur enthousiaste de la nature sauvage, confesse que plus d*une fois, en pénétrant dans ces cloaques affreux pour y découvrir le héron bleu, Tanhinga ou le grand pic à bec d*ivoire, il a été saisi de dégoût et d*effroi, et que, sans une énergique volonté de poursuivre sa tâche d'observateur, il aurait cédé à la tentation de s'enfuir.
Un voyageur, M. Poussielgue, qui a visité la Floride en 1851, a décrit dune façon saisissante une de ces curieuses forêts, désignée dans le pays sous le nom de Grande Gyprière, et qui s'étend, en une étroite et longue bande de verdure, sur la rive droite du fleuve Saint- Jean, entre ce fleuve et le rivage de l'Atlantique. « L'aspect de la forôt est des plus étranges, dit-il, et remplit d'élonnement ceux qui n'ont pas encore vu ces puissants et bizarres végétaux. De loin on dirait une immense plaine verte soutenue par des milliers de colonnes, ou encore une armée de gigantesques parapluies. Au milieu de la cypriére il ne fait pas sombre comme au milieu des bois de Pins ; le feuillage des Cyprès est si délicat, si fin, d un vert si tendre et il s'étale d'ailleurs à une si grande hauteur qu'il ne fait qu'amortir, à la manière d'un nuage léger, les rayons du soleil. Jusqu'à vingt pieds de haut, l'arbre est contourné, tordu et toujours creux; cet énorme tronc est renforcé par des piliers qui le flanquent circulairement et qui forment, dans les intervalles qui les séparent, de véritables cavernes ; les racines, semblables à de gigantesques serpents, s'étendent fort loin sous Veau^
d'où elles émergent soudain pour se couvrir d'excroissances et de loupes qui prennent avec les années des proportions démesurées : les habitants les appellent genovx de Cyprès et en font des ruches à abeilles et des cages à poulets. De cette souche informe, malsaine, presque pourrie, s'élance avec une vigueur étonnante une belle colonne droite d'un bois rouge, plein et odoriférant, qui s'élève d'un seul jet jusqu'à 40 mètres sans porter une branche ; à cette hauteur le Cyprès se ramifie pour former une tête plate, horizontale ; toutes les têtes se touchent et s'unissent en un vaste dais de verdure. C'est littéralement une forêt dans l'eau, car le sol des cyprières étant imperméable, les eaux pluviales y séjournent toute l'année. Nous sommes dans la saison sèche; pourtant il faut connaître les passages pour se hasarder au milieu de ces tourbières perfides, où chevaux et cavaliers disparaîtraient sans laisser de traces. Les racines des Cyprès interceptent parfois le chemin ; alors il faut mettre pied à terre pour soutenir les chevaux ^ »
Le voyageur et ses compagnons parcoururent ainsi neuf milles, précédés d'un pâtre nègre qui dirigeait la marche et qui était obligé de faire de nombreux circuits pour éviter les fondrières; puis ils s'arrêtèrent sur un tertre sablonneux et sec au pied d'un Cyprès séculaire. « Cette partie de la forêt, continue M. Poussielgue, était une des plus marécageuses que nous eussions traversées. Il y avait de l'eau partout, et en certains endroits elle paraissait avoir de la profondeur. Aussi n'y voyait-on d'autre végétation que des lichens noirâtres et des champignons microscopiques qui tachaient les eaux de plaques pourpres. Quand un reptile s'agitait dans ces eaux putrides, elles s'irisaient des couleurs prismatiques de l'arc-en-ciel et dégageaient une odeur empestée de phos-
1. Quatre mois en Floride, par Rf. Poussielgue, dans le Tour dv^ Monde, annéç 1JJ70, 1" semestre,
phore. Ce n'était à vrai dire qu'une purée de détritus végétaux et animaux. Sur le vieux bois des Cyprès poussait une Orchidée, TArpophylle épineuse, lugubre parasite à feuilles tournées en cornet, d'où s'échappent des fleurs livides semblables à de petites têtes de mort et dégageant une odeur cadavérique. Les Cyprès eux-mêmes avaient un aspect souffreteux; leur écorce était galeuse, noire, et se pulvérisait sous les doigts; ils portaient à peine quelques feuilles, et leurs branches dépouillées de verdure étaient revêtues de longues mousses argentées qui, pendant en longs festons, se balançaient au-dessus de nos têtes comme d'immenses toiles d'araignée. »
Un autre marais, situé à quelques journées de marche de la Grande Cyprière, offrit à l'auteur de ce récit un spectacle encore plus extraordinaire. C'était un ravin long et étroit ; une trentaine de mètres tout au plus séparaient les deux talus qui l'enserraient ; les arbres qui bordaient ces talus confondaient leurs cimes; en outre, d'énormes Aristoloches, enroulées autour de leurs troncs et de leurs branches, formaient en s'entrelaçant une épaisse voûte de feuillage sous laquelle la lumière du jour n'était plus qu'un vague crépuscule. Quand les yeux se furent habitués à cette obscurité, on aperçut de tous côtés, dans le fond et sur les pentes du ravin, d'innombrables taches de toutes couleurs, de toutes nuances : ces taches étaient des Champignons. Il y en avait des centaines, des milliers, des myriades ; d'infiniment petits» agrégés en larges plaques, en -vastes tapis; de gigantesques, qui en recouvraient plusieurs étages de moyens, sous lesquels s'abritait une multitude d'espèces naines. Cet endroit était proprement le royaume des Champignons.
Une insupportable odeur de putréfaction vous prenait à la gorge. La moisissure était partout. Les mares d'eau stagnante et croupie étaient couvertes d'une sorte d'huile verdâtre qui, à la moindre agitation^ se moirait de reflets violets. Le sol même était enduit d'une efflores-
cence blanchâtre, visqueuse, qui collait aux pieds et sur laquelle on glissait. Aucune autre plante, excepté des mousses, n'avait pu se développer dans ce milieu infect et étouffé. De vieux troncs d'arbres, corrodés par Thumidité, gisaient de tous côtés, décharnés comme des squelettes, disparaissant presque sous les Champignons qui s'y étaient posés conrnie sur une proie. Ces Champignons présentaient les formes les plus diverses, les plus bizarres, tantôt incontestablement belles, tantôt hideuses. Les uns étaient de grosses masses gélatineuses, transparentes, collées contre les souches pourries ou contre les rochers voisins, d'où ils laissaient suinter goutte à goutte un liquide jaunâtre et empesté ; d'autres, cylindriques et noirs, d'un aspect repoussant, ressemblaient à des morceaux de charbon agglomérés. Ceux-ci étalaient un large disque d'un blanc nacré, soutenu par un pédicule d'azur; ceux-là, coiffés d'une sorte de cloche, étaient d'un rouge orangé tacheté de blanc d'argent. Plusieurs atteignaient des dimensions énormes, invraisemblables ; ils étaient aussi hauts que des enfants et déployaient un chapeau qui pouvait avoir trois et quatre pieds de diamètre; ils avaient l'air de grands parasols roses. D'autres enfin, très nombreux, de couleur brune et de mauvaise mine, se creusaient au centre et relevaient leur bord en forme de vase ; dans l'intérieur, profond et noir comme celui d'une marmite, séjournait une eau rousse et fétide.
Un accident singulier força les voyageurs à sortir de ce ravin. L'un d'eux glissa sur un tronc pourri, et en tombant heurta un des plus gros Champignons : celui-ci, qui appartenait à la famille des Lycoperdacées, éclata aussitôt avec bruit et lança en l'air un nuage de spores ; plusieurs autres de la même espèce et qui étaient arrivés à maturité, par suite de l'ébranlement du sol ou seulement de l'air, crevèrent aussi successivement. M. Poussielgue et ses compagnons, aveuglés, suffoqués par les
flots de poussière rouge qui les enveloppaient, prirent la fuite en se cachant la figure dans leurs mains, éternuant et toussant. Durant plusieurs jours après cette aventure, ils eurent les mains et le visage couverts de pustules, ils souffraient vivement de la poitrine et ne respiraient qu'avec peine; les spores des Champignons les avaient presque empoisonnés.
Ces forêts noyées, retraites presque inabordables, menaçantes, qui tiennent Thomme à l'écart, favorisent merveilleusement l'expansion de la vie animale. Dans ces eaux stagnantes, dans cette chaude atmosphère saturée de vapeurs, les larves et les insectes fourmillent, offrant une inépuisable pâture à de nombreuses tribus de reptiles sédentaires qui, à leur tour, attirent des bandes incessamment renouvelées d'oiseaux voraces, cigognes, pélicans, grues, mouettes, corbeaux de mer. Tous ces divers animaux se cherchent, se guettent, se font incessamment la guerre. Voici une scène dont M. Poussielgue a été témoin dans sa visite à la Grande Cyprière. Un insecte ailé -r- une jolie cicindèle verte à taches blanches — vient de se poser sur une souche de Cyprès ; elle tient une larve qui se débat entre ses mandibules et qu'elle se met à dévorer. Tout à coup une tête hideuse, conique et pointue, apparaît à l'orifice d'un des trous profonds dont la vieille souche est criblée; puis un corps livide, gluant, verruqueux, sort lentement du trou : c'est un gros crapaud agua; il s'avance la gueule ouverte vers la cicindèle tout occupée à son repas. Il ne l'a pas plus tôt saisie qu'une vipère d'eau, un trigonocéphale , blottie dans une autre cavité du tronc, où sans doute elle était à l'affût, s'élance d'un bond sur le crapaud et lui enfonce ses crochets venimeux dans le dos; le coup fait, elle s'est retirée vers l'entrée de son repaire et, à demi levée sur elle-même, elle attend l'effet de sa morsure . Le crapaud essaye en vain de fuir, la paralysie l'envahit, quelques mouvements convulsifs l'agitent ; puis il se renverse, le ventre et les
Un groupe de Welliugtonias.
pattes en Tair, et demeure immobile; il est mort. Alors le serpent rampe vers le cadavre, ouvre sa gueule démesurément, saisit le crapaud par la tôte et commence à ravaler avec effort. Tandis qu'il s'absorbe et s'étouffe dans cette laborieuse déglutition , soudain une cigogne s'abat siir lui, et comme le reptile, quia la gueule pleine et le cou prodigieusement distendu, ne peut se défendre, elle trépigne sur lui, elle le perce de furieux coups de bec et, malgré ses soubresauts, les enlacements de son corps et ses coups de queue, elle finit par le tuer., Lorsqu'elle le voit inerte et flasque, la cigogne, qui ne peut emporter une proie aussi lourde au sommet d'un arbre, le traîne avec peine en voletant jusque dans l'anfractuosité d'un grand Cyprès, où elle' le laisse tomber; puis, perchée sur un des piliers de la souche, elle commence son repas, s'interrompant de temps en temps pour jeter des regards soupçonneux autour d'elle. Ce drame, où quatre morts se sont succédé en quelques minutes, on peut affirmer qu'il se reproduit à tout moment sur tous les points de ces funèbres marais boisés.
A l'extrémité opposée de l'Amérique septentrionale, dans l'extrême ouest, sur les versants et dans les hautes vallées de la Sierra-Nevada, de tout autres scènes attendent Tobservateur. Là se retrouvent, sur un sol fréquemment arrosé par les pluies venant de l'Océan Pacifique, mais accidenté et assaini par ses pentes, dans un air salubre, les belles forêts du nord, plus belles que dans le nord, composées de Chênes, d'Erables magnifiques et surtout de Conifères incomparables. Parmi ces derniers figurent les colosses du monde végétal, les célèbres Wellingtonias {Séquoia gigantea), qui surpassent en hauteur non seulement tous les autres végétaux, mais encore les plus grands monuments construits par les hommes, les plus élevées de nos cathédrales et la plus haute des pyramides d'Egypte*.
1. Un seul arbre peut rivaliser pour la hauteur avec le Welling-
Ces arbres ne forment pas, à eux seuls, des forêts ; ils sont disséminés, soit isolément, soit par groupes, dans des massifs de Pins, de Sapins, de Mélèzes et de Cèdres. On peut, au premier abord, ne pas les reconnaître, quand ils sont perdus dans l'épaisseur de la futaie, quoique leur tronc lisse, d'un rouge mat, et les branches horizontales, assez courtes et ramassées , de leur cime les distinguent de leurs voisins; mais, lorsqu'ils se trouvent sur la lisière de la forêt ou au bord d'une clairière et qu'on peut se placer à distance pour les embrasser du regard tout eritiers, il est impossible de ne pas être frappé d'admiration. « Rien, dit un voyageur, ne saurait rendre l'effet de ces puissantes colonnes, unies et nues jusqu'à une hauteur de iOO, de 120 pieds, puis dressant dans les nues leur superbe pyramide de feuillage. Les grands Pins de 200 pieds de haut et de iO et 12 de diamètre, rois des forêts partout ailleurs, ressemblent ici à des nains. On se croirait transporté dans ces âges primitifs, où toutes les créatures avaient des proportions inconnues du monde actuel. Nous, humbles pygmées, nous nous attendions à voir sortir de ces prodigieuses futaies le mammouth et le mastodonte faisant trembler le sol sous leurs pas, ou le ptérodactyle fendant l'air de ses ailes colossales. »
Les Wellingtonias les plus remarquables, — du moins
tonia; c'est \' Eucalyptus de TA-ustralie. On a trouvé des Eucalyptus colos»ea d'une taille de Vil mètres, et des Eucalyptus amygdalina atteignant 128 et même 145 mètres. La hauteur d'un autre individu de la même espèce a été estimée à 152 mètres. Les plus élevés des ^'ellingtonias ne dépassent pas ces dimensions. V Eucalyptus globulus, que l'on a acclimaté en Californie, en Guyane, dans Tlnde, en Provence, en Italie, en Espagne, en Algérie, et qui y rend de si grands services en assainissant les régions marécageuses et insalubres, n'acquiert jamais une pareille taille ; il est néanmoins un des plus grands arbres forestiers du monde. Les Eucalyptus ne forment pas des forêts touffues ; ils poussent clairsemés au milieu d'herbages bur lesquels, tant par la position verticale de leurs feuilles sèches et rigides que par Técartement de leurs branches, ils ne répandent qu'une ombre légère.
jusqu*ici, car la Sierra Nevada, dans ses gorges inexplorées, en cache peut-être d'autres qui ne leur sont pas inférieurs, — sont ceux des districts de Galaveras et de Hariposa. Le premier de ces deux groupes se trouve à 150 milles de San Francisco, dans une vallée élevée de 4000 pieds au-dessus du niveau de la mer ; il se compose d'environ 300 individus, dispersés parmi d'autres essences. Les plus grands, qui sont aussi les plus vieux, ont été pour la plupart endommagés, dans le cours d'une existence dix et vingt fois séculaire; soit par des incendies, qui ne peuvent être attribués qu'aux Indiens , soit par les tempêtes; les uns sont, dans la partie inférieure de leur tronc, profondément creusés et même entièrement perforés; d'autres ont perdu une partie de leur cime; quelques-uns ont été renversés et sont couchés sur le sol : c'est sur ces derniers que Ton est le mieux à même d'apprécier les dimension» extraordinaires des Wellingtonias.
L'un d'eux a été abattu par la main de l'homme. On avait eu l'absurde idée de le sacrifier pour fabriquer avec le bois de ce géant des cannes et de menus objets de curiosité. Ce ne fut pas une petite entreprise. Cinq hommes y travaillèrent pendant vingt-cinq jours. [1 fallait renoncer à se servir des cognées, qui ne faisaient qu'une besogne dérisoire. On prit le parti de percer des trous dans le pied avec des tarières ; puis on scia successivement les parties pleines, divisées par ces trous ; mais l'arbre, quoique entièrement coupé, demeurait toujours ferme sur sa base. On fut obligé de le soulever avec des coins en fer et de le battre avec un bélier pour le renverser. Ce séquoia, nommé le Gros Arbre, se voit encore ; la partie du tronc restée en terre a 90 pieds de tour; la surface en a été aplanie et l'on y a élevé un kiosque, assez spacieux pour servir de salle de bal. Près de là se trouve un tronçon du même arbre ; un homme de grande taille peut à peine en toucher le centre en levant le bras et en se dressant
sur la pointe des pieds ; encore est-ce du côté le moins épais; de Vautre il n'arrive pas au tiers du diamètre. Le reste du tronc abattu, long d'environ 300 pieds, a été façonné de manière à former une sorte de terrasse entre deux allées de verdure. La quantité de bois que contenait ce colosse a été estimée à 500 000 pieds cubes. On a conclu du nombre des anneaux concentriques de la tige qu'il ne devait pas avoir moins de 3000 ans. Un autre, gisant aussi, mais tombé de lui-même, probablement victime d'un incendie, •— on l'a appelé le Père de la forêt,
est creux d'un bout à l'autre; on peut y entrer et s'y
promener à Taise; il n'a plus que 200 pieds de long; quand il était debout, il se terminait par une immense fourche qui faisait plus que doubler sa taille ; il avait alors une hauteur d'environ 430 pieds.
Une centaine d'arbres du massif de Calaveras, auxquels leurs dimensions exceptionnelles ont constitué une personnalité, portent des noms propres. Toute la liste des grands hommes des États-Unis, depuis Washington jusqu'au président Grant, y a été employée. Les sujets qui font partie de cette élite ont généralement de 25 à 50 pieds de diamètre et au moins 300 de hauteur.
La forêt de Mariposa, située à 8000 pieds d'altitude, dans une dépression de la montagne, à côté et au-dessus de la vallée de Yosemiti, célèbre par ses rochers et par ses cascades, compte au milieu de ses Pins, de ses Sapins et de ses Cèdres, environ 600 Wellingtonias. Beaucoup d'entre eux ont été détruits ou entamés par le feu; mais, parmi ces morts ou ces blessés, plusieurs sont sans rivaux tant pour l'ampleur du développement que pour l'antiquité. Il n'existe nulle part de ruines végétales plus imposantes. L'un, étendu par terre, creux dans toute sa longueur, forme un tunnel naturel que l'on traverse à cheval sans baisser la tête. Un autre, le Colosse, cpii en tombant s'est en partie enfoncé dans le sol, est si large qu'une voiture peut y circuler comme sur une route ; il
Arhre reniersé da la
a encore 32 pieds de diamètre et 102 de circonférence, mais il devait en avoir 40 et 120 quand il était debout et revêtu de son écorce, qui n*existe plus que par places. Sa hauteur était alors de 400 pieds. On évalue Tâge de ce patriarche de la forêt à 3400 ans. Parmi les vivants, ceux dont la taille atteint 250 pieds sont communs. Tel de ceux-ci est percé^ dans sa partie inférieure, d'une ouverture en*forme de porte voûtée que traverse le chemin et sous laquelle la file des touristes passe à cheval. Il en est uriyVOurs grisj qui, comme pour se faire mieux voir, s*est isolé; sa cime montera 300 pieds; il mesure à sa base 33 pieds de diamètre et 112 de tour. A 80 pieds au-dessus du sol, au niveau de la première branche, le tronc a encore une épaisseur de 20 pieds.
Ces magnifiques Wellingtonias, dont rAmérique est fière, sont aujourd'hui placés, ainsi que les forêts dont ils font partie et la pittoresque vallée de Yosemiti, sous la tutelle d'une loi spéciale qui les protège contre toute dévastation. Les mineurs et les bûcherons du voisinage n'y toucheront pas. Ce coin privilégié de la terre américaine sera conservé intact, à titre de Parc national. Tous ceux qui ont de l'amour et du respect pour les beautés naturelles qui décorent notre globe se réjouiront de cette mesure. Toutefois la grande réputation faite aux arbres géants de la Sierra-Nevada n'a pas été pour eux sans inconvénients. Les voici désormais atteints et comme entachés de vulgarité. On va les voir pour se conformer à l'usage, à la mode; on y va par troupes nombreuses, enrégimentées dans des expéditions organisées, sous la conduite de guides autorisés, chargés de les montrer et de les vanter. Des bâtisses, auberges, hôtels, cafés, attendent les voyageurs. Dans les sentiers de la forêt, des compagnies vous suivent ou vous précèdent, causant, riant à haute voix. Vous arrivez en présence des colosses que vous êtes venu admirer: leur renommée est légitime ; jamais vous n'aviez vu ni imaginé de pareils arbres; mais ils portent sur leur écorce
des écriteaux, des plaques de marbre où leur nom est gravé en lettres d'or, et le nom est parfois ridicule, indigne du noble végétal auquel on Ta irrévérencieusement appliqué*. Ces superbes Wellingtonïas ne sont plus à Télat de nature; ils ne s'appartiennent plus; ils n'appartiennent plus à leur forêt natale; l'homme s'en est emparé, ils portent sa marque, ils sont asservis. Heureux les chasseurs qui, il y a trente ans, en poursuivant l'ours ou le daim, rencontraient ces arbres extraordinaires au milieu de la solitude et du silence, n'entendant d'autre bruit que le murmure du vent dans leur cime aérienne, n'apercevant d'autres visiteurs que des troupes d'écureuils courant sur leurs branches ou occupés à ronger leurs cônes écailleux.
1. On a donné à des Wellinp^lonîas de Mariposa les noms de Mademoiselle Enima^ de Mademoiselle Marie ^ de Brigham Young et sa femme.