‹ Les forêtsChapitre 17 sur 25 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les forêts vier^îes de l'A-tnérique tropicale. — Exubérance de la végétation. — Les Lianes; le Cipo matador. — Végétaux et animaux grimpants. — Les voix de la forêt. — Incompatibilité de la forêt vierge et de Thomme.

"Toute la partie septentrionale de TAmérique du sud, qu'arrosent la Magdalena, TOrénoque et Timmense fleuve des Amazones avec leurs nombreux affluents, est la terre promise des végétaux, la patrie des grandes forêts. C'est une immense serre chaude où les plantes foisonnent, se disputent la terre, l'espace, tentent d'envahir le ciel.

Dans ces contrées, la vie végétale ne se repose jamais. L'arbre pousse des feuilles nouvelles en même temps qu'il perd les anciennes ; il porte à la fois des fleurs à l'état de bouton naissant, des fleurs épanouies et des fruits à tout degré de maturité ; à l'intérieur du tronc, on ne distingue aucune trace des divers ^accroissements annuels ; le bois présente, dans toute sa masse, une texture uniforme, car sa croissance ne subit pas d'interruption.

Cette continuité de la végétation s'explique par le climat. Sous les tropiques, l'année ne se divise pas en plusieurs saisons ; une saison unique y règne d'un bout à l'autre ; il n'y a pas lieu de distinguer un hiver et un été, un printemps et un automne. Chaque journée ser-

semble à la veille, et le lendemain n*en différera pas. La dmrée de la nuit est constamment égale à celle du jour ; les variations quotidiennes de l'atmosphère, si elles ne se reproduisent pas absolument, se compensent à peu près ; le soleil n*est jamais oblique, et la température journalière, à deux ou trois degrés près, est toujours la même. De là, dans la marche et dans Taspect de la nature, une constante régularité, une éternelle uniformité, dont Tesprit mobile de Thomme, qui ne peut se passer de contrastes, est comme accablé.

Voici le tableau d*une de ces journées qui depuis des siècles s*accumulent, et qui s^accumuleront pendant bien des siècles encore, sur les terres tropicales. Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le thermomètre oscille entre 22 et 23 degrés centigrades, ce qui est une chaleur modérée. La rosée abondante ou la pluie de la nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature entière se réveille ; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs poussent à vue d'oeil. Où Ton n'apercevait la veille qu'une masse confuse de verdure, on découvre avec étonnement le lendemain matin un arbre en fleur, une cime, un dôme paré de vives couleurs • on se demande s'il ne vient pas d'éclore sous la baguette d'une fée. Tous les oiseaux renaissentàlavie ; descris aigus, des chants variés éclatent de toutes parts.... La chaleur augmente rapidement jusque vers deux heures après midi, elle* atteint alors 35 ou 34 degrés centigrades. Tous les bruits, toutes les voix se taisent. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait entendre par intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraîches à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs pétales. Si l'on est en juin ou en juillet, on peut s'attendre à une forte averse, à laquelle du reste toute la nature aspire. La brise de mer, qui s'était levée vers dix heures et qui tempérait Tardeur du soleil, tombe et meurt. La

L*np laytl d« l'Amérique tropical

chaleur et la tension électrique de Tatmosphère deviennent presque insupportables. Une langueur, qui dégénère en un véritable malaise, accable tous les êtres vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt où tout semble assoupi. Mais voici que des nuages blancs apparaissent du côté de l'Orient et se rassemblent par masses dont le bord inférieur est une frange noire qui va toujours s'élargissant. Bientôt l'horizon entier se couvre de ténèbres qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de vent ébranle alors la forêt et courbe la cime des arbres ; puis vient un éclair éblouissant, un terrible coup de tonnerre et une pluie diluvienne. Ces orages ne durent pas ; ils laissent dans le ciel, jusqu'à la nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entière est rafraîchie, mais on voit sous les arbres des monceaux de pétales et de feuilles. Vers le soir la vie reprend; les chants, les cris, mille bruits retentissent de nouveau dans les fourrés et sur les arbres. Le lendemain matin le soleil se lève dans un ciel sans nuages, et voilà le cycle complété : le printemps, l'été et l'automne se sont confondus dans une seule ' journée tropicale. Ces journées se répètent, presque semblables, du commencement à la iin de l'année. Il y a sans doute une différence entre la saison sèche et la saison humide; mais cette différence est peu sensible, car la saison sèche, qui dure de juillet en décembre, est arrosée de fréquentes averses, et la saison humide, qui règne de janvier en juin, s'éclaire de nombreux jours de soleil*. Toujours de la chaleur, toujours de l'électricité, de l'eau toujours, c'est de quoi favoriser merveilleusement le développement des formes végétales. Aussi les plantes tropicales sont-elles remarquables tant par leur ampleur individuelle que par la multitude des espèces, dont un grand nombre restent encore cachées, inconnues et ano-

1. Walter Bâtes, Scènes de la nature sous Véquateur. (Revue Britannique ^ décembre 1863).

nymes, dans leurs retraites inexplorées ou plutôt dans la foule compacte et impénétrable qu'elles contribuent à former. On dirait que le sol qui les porte se liquéfie, se transforme en torrents de sève pour gonfler leurs tissus et accroître démesurément leurs organes. Leurs feuilles, d'un vert éclatant, lustré, acquièrent des dimensions inusitées ; certaines d'entre elles suffisent à couvrir une cabane ; d'autres forment un parasol à ombrager une famille. Beaucoup de leurs fleurs sont ou prodigieusement nombreuses (une seule spathe d'une espèce de Palmier» ÏAlfonsia amygdalina, en contient plus de 200 000) ou énormes : l'une de ces dernières — celle d'une Liane qui croit sur les rives de la Magdalena — ai pieds de circonférence; les enfants indiens s'en coiffent dans leurs jeux.

Les Palmiers sont les représentants les plus caractéristiques de cette flore . Leur tige , svelte , étonnamment élancée, s'élève quelquefois à 180 pieds de hauteur, et là-haut, dans un ciel d'un bleu intense, se couronne d'un superbe panache vert. Un des plus beaux est le Miriti (Mauritia), avec ses fruits rouges pendant en grappes massives, et ses feuilles largement étalées en éventail, si grandes qu'une seule fait la charge d'un homme. Un autre, le Jupati (Raphia), s'épanouit en une aigrette de feuilles semblables à des plumes, et qui mesurent parfois de 40 à 50 pieds. Un troisième, le Baccaba {Œnocarpus^ Palmier à vin), laisse tomber ses fleurs en cordelettes cramoisies, auxquelles sont attachées de distance en distance des baies d'un vert clair : on dirait, dit Agassiz, de longues baguettes de corail, mouchetées de vert, pendant du tronc sombre de l'arbre.

Plusieurs espèces arborescentes rivalisent de grandeur avec les Palmiers : le Mora exœha, géant dont la taille atteint 60 mètres et qui de loin ressemble à une colline de verdure ; une Myrlacée (BerthoUesia excelsa), dont les frvfits énormes tombent de cent pieds de haut avec le

poids redoutable d*un boulet de canon ; le Qnebracho^ qui s'enveloppe de ses longs rameaux tombants, conune le saule pleureur; le Lapacho, au vaste feuillage tout constellé de fleurs violettes ; le majestueux Araucaria dont les branches, enveloppées de feuilles imbriquées, écaiUeuses et d'apparence métallique, se recourbent comme les bras d'un immense candélabre.

Tous ces arbres, et bien d'autres encore qu'il faut renoncer à nommer, ont beau se presser les uns contre les autres, ils laissent entre eux des intervalles dans lesquels s'insinuent des Lianes grimpantes, les Paullinia^ les Banisteria, les bigmmia^ véritables serpents végétaux, s'enroulant autour des troncs, se repliant et se tordant sur eux-mêmes, et une foule de plantes parasites, telles que les Orchidée» épiphytes, qui, ne trouvant plus de place sur le sol, s'en passent et s'implantent sur toutes les écorces, à toutes les hauteurs, comblant tous les vides. L'accumulation et l'enchevêtrement des feuilles, des fleurs et des tiges sont tels qu'il est presque impossible de reconnaître à quelles tiges appartiennent les fleurs et les feuilles, et un seul arbre, avec sa riche parure de parasites et de Lianes, porte un plus grand nombre d'espèces végétales qu'on n'en trouverait, dans la zone tempérée, sur une grande étendue de terrain.

Ces agglomérations compactes de plantes de toute taille et de toute forme constituent des forêts immenses qui couvrent tout le bassin de l'Orénoque et celui de l'Amazone, c'est-à-dire la moitié de l'Amérique méiûdionale. Il n'existe pas sur la surface de la terre une région boisée aussi vaste. Ces forêts vierges ne sont percées d'aucune route; l'explorateur est forcé de s'y ouvrir un passage avec la hache; il n'existe, pour les traverser, d'autres chemins que les nombreuses rivières, grandes ou petites, qui serpentent au milieu de leurs épais massifs. 11 est, dit un voyageur, des villages isolés, habités par des missionnaires, distants de quelques milles

seulement les uns des autres, et dont les religieux mettent un jour et demi pour aller se faire visite en suivant, dans un tronc d'arbre creusé en canot, les sinuosités des cours d'eau.

Toutefois ces forêts ne sont pas partout également touffues; elle varient d'aspect selon la nature du* sol- Dans les parties basses, fréquemment inondées, ce sont les Palétuviers, les Mangliers, les Fougères arborescentes, les Bambous qui dominent. Derrière ce rideau plus ou moins dense et relativement peu élevé, se dresse une futaie de Palmiers ; quelques essences feuillues s'y mêlent, mais, demeurant trois ou quatre mois sous l'eau, elles n'atteignent qu'une taille médiocre. Le sous-bois fait défaut. On n'aperçoit donc que des tiges nues de Palmiers, ne différant que par la taille, les unes minces comme des roseaux, les autres formant de massives colonnes, toutes enduites dans leur partie inférieure d'une couche épaisse de limon séché; pas une Liane grimpante, pas une seule fleur attirant et récréant le regard; par terre, entre les troncs, rien qu'un tapis de Lycopodes et des touffes de Graminées rigides.

Là où le sol se relève, sur les collines et sur les premières pentes des montagnes, la forêt prend un caractère de grandeur sévère et froide, de solennité imposante. Ce sont des colonnades sans fin d'arbres géants, assez largement espacés, supportant à plus de 100 pieds de hauteur un épais plafond de verdure qui intercepte complètement les rayons du soleil. L'élévation totale de cet édifice végétal, y compris le couronnement, peut être évaluée à 180 ou 200 pieds. Les troncs ont communément de 25 à 50 pieds de circonférence ; les plus gros en mesurent 50 et 60. Il semble que ce ne soit pas encore assez pour lui donner la solidité nécessaire, car beau-» COUP d'entre eux sont flanqués de contreforts saillants qui doublent la largeur de leur base : ces contreforts laissent entre eux des enfoncements profonds où parfois

une demi-douzaine de personnes tiendraient à Taise ; en examinant ces épaisses cloisons ligneuses, on reconnaît qu'elles sont formées par les racines de Tarbre, qui, ne pouvant sans doute s'étendre horizontalement dans le sol qu'une multitude d'autres racines remplit déjà, en sortent sur tout le périmètre de la souche et montent progressivement le long du tronc de façon à lui servir d'arcs-boutants. Le silence et le vide régnent dans toute la profondeur de la futaie. La vie s'est retirée de la terre pour se transporter dans les hauteurs, sur le massif de verdure qui forme le dôme de cette immense catliédrale : de là descend un murmure vague, continu, incompréhensible ; c'est un mélange de froissements de feuillage, causés par les courses et les gambades des Singes, et de chants, de cris confus provenant de milliers d'oiseaux invisibles.

C'est dans les terrains plats et constamment humides, couverts d'une profonde couche d'humus, au niveau des rivières, que la végétation forestière déploie toute son exubérance. Sous la voûte élevée des grands arbres, Palmiers, Fromagers, Lauriers, Cédros (qui n'ont rien de commun avec le Cèdre), d'autres arbres, appartenant aux mêmes espèces, mais plus jeunes et de moindre taille, s'efforcent d'arriver, eux aussi, à la lumière, et les tiges des uns et des autres plongent par leur partie inférieure dans un fourré de Cactus, de Broméliacées et de Graminées traçantes. Ces trois étages de végétation se rejoignent, se confondent; les innombrables Lianes qui grimpent le long des troncs jusqu'aux cimes et qui, ne trouvant plus d'appui, retombent en longs cordages, passent d'un arbre à l'autre, se croisent en tous sens, s'attachent partout et se nouent entre elles, ainsi que les parasites, grêles, filiformes, qui, de tous côtés, pendent des rameaux comme des chevelures, achèvent de faire de toutes les plantes de la forêt une seule masse végétale. A vrai dire, dans cette masse, aucune plahte

n'existe plus à Tétat individuel ; chacune y perd sa forme, son être propre ; elle n*est plus qu'une imperceptible et insignifiante molécule d un tout immense.

Toutes ces espèces, tous ces individus, si étroitement entassés et enchevêtrés, se gênent, se nuisent réciproquement. Leur apparente tranquillité est trompeuse; en réalité, ils soutiennent une lutte continuelle, implacable, les uns contre les autres : « C est à qui s'élèvera le plus vite et le plus haut vers l'air et la lumière, branches, feuillage et tige, sans pitié pour le voisin. On voit des plantes en saisir d'autres comme avec des griffes et les exploiter, on est tenté de dire avec impudence, au profit de leur propre prospérité. Le principe qu'enseignent ces solitudes sauvages n'est certes point de respecter la vie d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin cet arbre parasite, très commun dans les forêts tropicales, et qu'on nomme Cipo matador^ autrement dit la Liane assassine. Il appartient à la famille des Figuiers. La partie inférieure de sa tige n'étant pas de force à porter le poids de la partie supérieure, le Cipo s'en va chercher un appui sur un arbre d'une autre espèce. En cela il ne diffère pas des autres végétaux grimpants, mais le procédé qu'il emploie a quelque chose de particulièrement cruel et de pénible à voir. Il s'élance contre l'arbre auquel il veut s'attacher, et le bois de sa tige s'applique en s'étalant, comme du plâtre à mouler, contre un des côtés du tronc qui lui sert d'appui. Ensuite naissent à droite et à gauche deux branches, ou plutôt deux bras, qui s'allongent rapidement : on dirait des ruisseaux de sève qui coulent et qui durcissent à mesure. Ces bras étreignent le tronc de la victime, se rejoignent du côté opposé et s unissent. Ils poussent de bas en haut à des intervalles à peu près réguliers, de sorte que le malheureux arbre se trouve garrotté par une quantité de chaînons inflexibles. Ces anneaux s'élargissent et se multiplient à mesure que le perfide étrangleur grandit, et vont soutenir jusque dans

Arbn ËUiurrc par des Liaoet.

les airs sa couronne de feuiHage mêlée à celle du patient qu'il étouffe; ce dernier, chez qui le cours de la sève est arrêté, languit peu à peu et meurt. On voit alors cet étrange spectacle de Tégoîste parasite qui serre encore dans ses bras le tronc inanimé et décomposé qu*il a sacrifié à sa propre croissance. 11 en est venu à ses fins; il s*est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et disséminé son espèce; il va mourir à son tour avec le tronc pourri qu*il a tué, il va tomber avec le support qui se dérobe sous lui^. »

Le Cipo matador peut passer pour un emblème de la lutte acharnée qui se livre incessamment dans les mystérieuses profondeurs de la forêt vierge. Nulle part la concurrence vitale et ses tragiques effets ne se manifestent d'une manière plus frappante que parmi ces innombrables populations végétales que produit sans mesure un sol trop fécond. Certains arbres n'ont pas moins d'efforts à faire pour loger leurs racines, forcées de surgir hors de terre et de devenir aériennes, comme nous l'avons vu, que d'autres pour se frayer une voie vers l'air et la lumière afin de déployer leurs feuilles et de mûrir leurs fruits. C'est de ce besoin de chercher leur vie, de se mettre en quête de conditions favorables à leur prospérité que résulte, ainsi que le fait ingénieusement remarquer M. Bâtes, la tendance de la plupart des végétaux des forêts tropicales* à modifier leur nature, à allonger et à assouplir leur taille, à contracter des allures et des attitudes spéciales, en un mot à devenir grimpants. Les plantes grimpantes de ces pays ne constituent pas une famille naturelle. La faculté qu'elles possèdent provient d'une habitude en quelque sorte adoptive ; c'est un caractère acquis, provenant de la force des choses et devenu commun à des espèces appartenant à une foule de

1. Walter Bâtes, Scènes de la nature sous Véquateur (Revue Brt* anni^uCf décembre 1863).

iS8 LES FORÊTS

familles distinctes qui, en général, ne grimpent pas. Les Légumineuses, les Guttifères, les Bignoniacées, les Urticées ont contribué à fournir beaucoup de ces espèces. Il y a même un Palmier grimpant, appelé Jacitara par les Indiens. Il s*est fait une tige grêle, flexible, tordue sur elle-même, qui s*enroule comme un câble autour des grands arbres, passe de Tun à Tautre et atteint une longueur incroyable, — plusieurs centaines de mètres. Ses feuilles pennées, au lieu de se réunir en couronne, comme celles des autres Palmiers, sortent du stipe. à de grands intervalles et portent, à leur pointe terminale, de longues épines courbes. C*est avec ces épines, véritables griffes, qu'il s'accroche au tronc des arbres pour y grimper.

Un autre fait curieux, qui ne peut échapper à l'attention de l'observateur, c'est que les animaux qui habitent ces forêts si touffues sont pour la plupart, eux aussi, des grimpeurs. Le sol est trop encombré; ils n'y trouvent pas assez de place pour se mouvoir à l'aise. La superficie leur faisant défaut, ils cherchent une autre dimension dans l'espace, la hauteur. Le Jaguar monte aux arbres et se couche sur quelque grosse branche horizontale, d'où il guette sa proie. Le Ghat-tigre escalade les échelles formées par les plantes sarmenteuses. Les Singes sont merveilleusement organisés pour grimper; outre leurs quatre membres munis de mains, ils ont une longue queue, musculeuse comme un bras et bien plus souple, prenante comme une cinquième main; ils se suspendent par cette queue, se balancent, prennent leur élan et traversent les airs d'un arbre à l'autre; ils ne descendent presque jamais à terre ; quand on les tue à coups de fusil, ils ne tombent que bien rarement; ils restent, quoique morts, accrochés aux branches ou aux cordages de Lianes. Un carnassier plantigrade, le Kinkajou, habite exclusivement les arbres, grâce à sa queue flexible qu'il enroule autour des branches pour s'y fixer.

L'indolent Âî, ou Paresseux, se sert de ses longs bras et de ses grands ongles crochus pour embrasser les troncs, se cramponner aux branches et se hisser jusque parmi le feuillage, dont il se nourrit; il ne descend à terre que pour passer d*un arbre à un autre. Les Perroquets, outre leurs ailes, ont encore, pour monter et descendre de rameau en rameau, leurs fortes pattes aux doigts prenants et surtout leur robuste bec crochu. Les Gallinacés, qui ailleurs marchent généralement sur le sol, ont les pieds conformés de manière à pouvoir percher, et on ne les voit jamais que sur la cime des arbres. 11 n*est pas besoin de dire que les Serpents, lianes animales, qui abondent dans ces solitudes boisées, sont faits pour se nouer autour des branches, avec lesquelles, tant pour la forme que par la couleur, ils semblent se confondre. Il est même de nombreuses espèces dlnsectes carnivores, exclusivement terrestres dans les autres pays, et qui ici, munies d*ongles et de crochets, vivent sur les branches et sur les feuilles. Cette commune tendance de la vie animale et de la vie végétale à fuir la terre s*explique aisément ; elle tient à une série de nécessités qui s'enchaînent : les végétaux trop pressés grimpent après Tair et la lumière; les animaux frugivores ou granivores grimpent après les graines ou les fruits, et les carnassiers, poussés par la faim, grimpent après la proie qu'ils ne trouvent pas à terre*.

En présence de cette luxuriante végétation forestière de l'Amérique tropicale, qui n'est nulle part aussi riche qu'au Brésil, sur les bords de l'Amazone ou de ses affluents, le voyageur est d'abord émerveillé. Ce qu'il voit dépasse de beaucoup tout ce qu'il a vu ailleurs, tout ce qu'il s'était plu à imaginer. S'il navigue en canot sur

i. Un Indien disait A Alexandre de Humboldt qiie les jaguars s'enfoncent souvent dans des massifs si impénétrables qu'il leur est impossible de chasser sur le sol ; ils sont alors réduits & monter sur les arbres, où ils poursuivent les singes et les belettes.

ane rivière en longeant Tune des rives, il ne se lasse pas d'admirer ces arbres qui défilent lentement devant lui, tous différents les uns des autres, dressant leurs panaches, déployant leurs éventails, laissant pendre audessus de Teau leurs longues guirlandes de Lianes fleuries. En haut, en bas, partout des fleurs, les unespourpres, d*autres d*un jaune dor, d'autres diaprées; celles-ci s'épanouissent solitaires^, celles-là réunies en ombelles, ou bien en grappes tombantes. Et quelle variété de formes I Quelles ressemblances bizarres I On croirait voir ici un Oiseau-mouche aux ailes étendues, là une Libellule, plus loin une Sauterelle, ailleurs une urne avec son couvercle, un encensoir. C'est le matin, et des Colibris au long bec arqué, éblouissants comme des écrins de pierreries, des Papillons dont les grandes ailes semblent découpées dans du satin bleu glacé de verdâtre, voltigent autour de ces fleurs. En levant la tète, on voit passer dans les airs, d'une cime d'arbre à une autre, des bandes de Perruches babillardes et, toujours par couples, de gigantesques Aras, les uns jaunes et bleus, les autres verts et rouges. Un autre oiseau, non moins brillant, au bec énorme, le Toucan, traverse lourdement. De tous côtés, dans les buissons, chantent le Cardinal huppé, à la voix claire, les Figuiers, qui rappellent nos fauvettes, l'Orphée roux, au gosier aussi sonore que celui de. notre Merle et plus varié, plus mélodieux, enfin le Moqueur infatigable, inépuisable, toujours nouveau, tour à tour gai- et mélancolique, léger et grave, lent et précipité, et qui est à lui seul tout un orchestre d'oiseaux. L'air est tiède, imprégné de mille parfums, les uns soudains, forts et passagers, les autres suaves et continus; parmi ceux-ci domine celui de la vanille. Sur le milieu de la rivière le soleil répand comme une autre rivière de lumière dorée, ou plutôt d'or liquide, coulant entre deux bandes d'ombre noire. Au loin, sur la rive opposée, la forêt recommence; elle forme un rideau de verdure,

aussi serré, aussi uni qu'une haie de jardin nouyellement taillée; dans le bas de cette muraille de feuillage, on aperçoit de place en place des trouées sombres, de véritables portes, pratiquées sans doute par les animaux de la forêt; en effet on voit de temps en temps sortir par ces ouvertures le Tapir et le Pécari, conduisant leurs petits à Tabreuvoir; quand ils se sont baignés, ils se retiren^ paisiblement en suivant le bord de Teau, le long du bois, et tout à coup disparaissent, quelques centaines de pas plus loin, par la première percée qu'ils rencontrent. Assez souvent, si Ton remonte le courant, on croise une île flottante, lambeau détaché de quelque rivage, qui suit lentement le fil de Teau ; c'est un amas de grands arbres, d'arbustes aux larges feuilles, inclinés dans toutes les directions, liés les uns aux autres par des réseaux de festons fleuris; on dirait une immense corbeille de verdure et de fleurs; de grands oiseaux, des Hérons blancs, des Spatules, des Aigrettes, sont venus s'y poser; ils poussent des cris joyeux en battant bruyamment des ailes, comme enchantés de leur voyage. Quelles admirables scènes! Quels sites délicieux ! Eût-on supposé qu'il existât sur la terre une contrée capable d'offrir de pareils spectacles? Et les hommes sont assez insensés pour rester entassés dans les tristes villes de la vieille Europe, pour se contenter de ses campagnes dénudées et monotones I Ce paradis terrestre que l'on croyait perdu, n'est-ii pas ici, et n'y retrouverait-on pas tous les vrais biens, l'indépendance, le plaisir des yeux, la paix de l'esprit, le bonheur?

Peu de voyageurs échappent à cet enthousiasme du premier moment; aucun ne réussit à l'éprouver longtemps. L'admiration fait bientôt place au désenchantement. C'est que la forêt vierge paraît bien différente selon qu'on la regarde du dehors, sur la lisière, ou qu'on y pénètre poiu* en visiter l'intérieur. Vous ne vous y êtes pas plus tôt engagé, ^ue vous vous trouvez enveloppé d'un

inextricable fouillis de feuilles, fde branchages, qui semble se resserrer sur vous et vous empêche d'avancer. Vos mains s'embarrassent ; vos pieds cherchent en vain un point d*appui; ils enfoncent dans une^couche profonde d*herbes et de mousses, ils s'empêtrent dans un invisible lacis de plantes rampantes. Des épines acérées déchirent vos membres; des Lianes vous fouettent le visage; en un instant vous vous voyez couvert de myriades d'oeufs, de chenilles, d'insectes, de parasites qui cherchent à? traverser vos habits pour s'implanter dans votre chair et sucer votre sang*. Les belles profondeurs ombreuses que vous espériez, vous ne les trouvez pas ; vous ne plongez pas vos yeux dans de longues perspectives composées de plans successifs; l'espace manque; il n'y a qu'un premier plan, qui est sur vous, qui vous touche. Les fleurs brillantes que vous vous promettiez dtexaminer, de cueillir, ont disparu; elles sont enfouies, perdues" dans la verdure, qu'aucune tache colorée n'é^aye; vous n'apercevez que des masses verles, variées seulement par la différence des tons et par celle des formes du feuillage*.

Vous respirez un air épais, concentré, chaud, humide, alourdi par toutes les exhalaisons d'un sol imbibé d'eau et par l'incessante transpiration de toutes ces populations végétales, saturé en outre d'une fade odeur de moisissure dans laquelle flottent des parfums violents. Il vous semble que vous allez étouffer. Vous vous sentez envahi par un indéfinissable malaise, où l'anxiété se mêle à l'accablement. La lumière du jour, tamisée à travers tant de

Page 1