Chant du kamichi, au moment des couvées
dissement d'une barre de fer sur le tronc d'un arbre creux; à présent on dirait le tintement argentin d'une clochette, suivi, quelques minutes après, d'un éclat brusque, vibrant, pareil à celui d'une corde de violon qui se brise. On prête l'oreille en retenant sa respiration; on regarde de tous côtés; on se demande vainement à quels êtres ou à quels phénomènes on doit attribuer ces sons extraordinaires. Il est difficile de ne pas éprouver une vague terreur.
Le soleil disparaît, la nuit tombe tout d'un coup, et c'est alors que la forêt devient vraiment effrayante. Le voyageur qui s'est abrité sous sa tente après avoir allumé auprès de son campement un feu de bois sec pour éloigner les bêtes fauves, et qui comptait sur quelques heures de repos, ne peut fermer l'œil un moment. Un horrible concert de cris de fureur ou de détresse, rugissements et grognements de bêtes fauves, piaulements déchirants, gémissements lamentables de Singes, croassements rauques ou aigus de Perroquets de toute taille, retentit de tous côtés, ne s'arrête un instant que pour recommencer avec plus de violence. Que se passe-t-il? On le devine. Les Jaguars poursuivent les Pécaris et les Tapirs, qui, dans leur fuite, renversent les arbustes, brisent les buissons du fourré; dans le haut des arbres, les Alouattes ou Singes hurleurs, les petits Sapajous, les Singes nocturnes rayés prennent l'alarme et, par leurs cris perçants, la communiquent aux troupes de Perroquets, de Perruches et d'oiseaux de toute sorte perchés dans les environs. On ne peut se faire une idée d'un pareil vacarme; il est plus violent encore pendant les fortes averses, ou quand les éclairs, au milieu des détonations de la foudre, illuminent tout l'intérieur de la forêt*.
Il est incontestable que ces magnifiques forêts de^la
i. A. de Humboldt, Tableaux de la nature.
zone torride ne sont pas faites pour l*homme ; elles ne l'admettent pas; elles le repoussent. Il va les visiter, poussé par son insatiable désir de voir et de savoir ; il les contemple, il les étudie, mais il ne peut pas les aimer. Il y a incompatibilité entre elles et lui. Les barrières qu elles lui opposent, le déco^iragent ; Tair impur, les chaudes vapeurs qu'il y respire, consument et gâtent son sang; ses nerfs s*y détendent; ses facultés intellectuelles et morales s'y dépriment, s'y dégradent. Il faut laisser ces forêts à elles-mêmes, aux forces organiques qui s'y déploient avec une fougue effrénée; il faut les laisser aux Crocodiles et aux Boas qui s'y plaisent, aux Singes qui les parcourent en se jouant de cime en cime : c'est leur domaine, leur patrimoine. Nous ne pouvons les voir sans nous reporter par la pensée à ces époques reculées où des plantes gigantesques couvraient la terre « encore molle des déluges », où les représentants les plus élevés du règne animal étaient d'informes reptiles vautrés dans la fange, où une atmosphère épaisse, chargée d'acide carbonique, pesait sur le sol, où le globe n'était pas encore prêt à recevoir l'homme.
Il y a des hommes, pourtant, dans ces forêts équatoriales ; des peuplades d'Indiens y vivent. Mais ils y vivent en sauvages, sans industrie, sans travail. Pourquoi travailleraient-ils? S'ils perçaient un chemin dans l'épaisseur du fourré, le chemin se refermerait bientôt de luimême. S'ils défrichaient un coin de bois pour y semer des graines utiles, ces graines se développeraient vite dans une terre si féconde, mais plus vite encore croîtraient une multitude de plantes [sauvages, qui les étoufferaient. Ils se contentent donc de demander aux arbres leurs fruits, leur suc, leurs racines, à la forêt du gibier, aux plages des œufs de Tortue, à la rivière voisine du poisson. Quand cette rivière, | grossie par la fonte des neiges lointaines et par des pluies torrentielles, inonde la rive boisée sur laquelle est bâtie leur cabane,
et quelquefois la mine et remporte, ils se jettent dans leurs canots, se laissent emmener par le courant et vont s'établir ailleurs; que leur importe? partout ils trouveront des troncs d*arbres pour se constniire une hutte, des fouilles de Palmier pour la clore d'une porte et la recouvrir d'un toit. Comme ces Indiens se subordonnent complètement à la forêt, subissent sa prépondérance, ne prétendent qu'à ce qu'elle consent à leur donner, la forêt admet ces hôtes discrets et soumis parmi tant d'autres, quadrupèdes, quadrumanes,- oiseaux, insectes; elle les tolère, pourvu qu'ils restent des sauvages et n'essayent pas de se civiliser.