Correspondance de Victor Jacquemont
cette contrée. Ce sont d*inextricables fourrés d'arbres, d*arbustes, de buissons^ de végétaux rampants et ginmpants, enchevêtrés les uns dans les autres. Elles envahissent tous les terrains inoccupés, particulièrement les plaines marécageuses. Qu'on se représente les maquis de la Corse dans des proportions gigantesques. Les Palmierslianes ou Rotangs abondent dans ces fourrés, et ce sont eux surtout qui les rendent tellement inaccessibles qu'on ne peut s'y frayer un passage qu'avec la hache. Ils s'attachent aux tiges des arbres, tantôt s'enroulant en spirale autour d'elles, tantôt s'y cramponnant à l'aide de vrilles épineuses formées par le prolongement du pétiole de leurs feuilles ; quand ils en ont atteint le sommet, ils s'élancent sur un arbre voisin, d'où ils passent sur un troisième, qui leur offre à la fois un nouveau support et un nouveau point de départ. Ils acquièrent ainsi un développement extraordinaire; on a pu quelquefois suivre leurs troncs flexibles sur lyie longueur de plus de 300 pieds, sans en trouver l'extrémité. Quand même ces fourrés seraien moins impénétrables, l'homme ne serait pas tenté de s'y engager; on y respire un air étouffant, chargé de vapeurs, empesté par les miasmes qui se dégagent d'un sol encombré de détritus végétaux et où de nombreux ruisseaux traînent languissamment leurs eaux vaseuses ; il est impossible d'y séjourner; y passer une seule nuit serait s'exposer à une mort presque certaine.
Les Bambous forment aussi des jungles non moins touffues, où ils n'admettent que leur propre espèce. Sveltes et élancés, ils ressemblent à nos roseaux, mais ce sont des roseaux aussi grands que des arbres. Leurs stipes sortent en touffe serrée d'une base commune et s'élèvent à une hauteur de 25 et 30 mètres en s'inclinant de tous côtés de manière à former d'immenses arcs doucement courbés, et en entrelaçant leur feuillage. Les différentes touffes se touchent, se confondent et composent une véri table forêt. Toi/s ces Bambous s'agitent au moindre vent.
s'entrechoquent et produisent un léger bruissement, un murmure presque continuel. Leur croissance est d'une rapidité extraordinaire ; en quelques jours on les voit s'allonger de plusieurs pieds; ils se ralentissent et même subissent un temps d*arrét durant les périodes sèches. La plus grande des espèces de Bambous développe dans le cours de trois à quatre mois sa gerbe de troncs montant à 52 et môme à 55 mètres ; puis les sécheresses surviennent et tout cet édifice végétal s'écroule, frappé de mort, sur le sol. Il y a des Bambous épineux, plus bas et qui forment des massifs* inabordables.
C'est à ses jungles que l'Inde doit le grand nombre de tigres dont elle est infestée. Ces animaux y vivent et s'y propagent à l'abri des poursuites de l'homme; ils en sortent, surtout la nuit, pour aller se mettre en embuscade aux abords dés lieux habités, et même pour s'y introduire; pendant le jour, ils restent cachés dans leurs repaires. Vainement les villes et les villages s'entourent de hautes palissades et juchent leurs maisons sur des pilotis à huit ou dix mètres au-dessus du sol; vainetnent d'intrépides chasseurs réussissent à tuer quelques tigres (plusieurs centaines par an ; tel d'entre eux peut se vanter de n'en avoir pas détruit à lui seul moins de 560) : les terribles carnassiers continuent à se multiplier et déciment la population. Des documents officiels constatent que, de 1866 à i872, c'est-à-dire en six ans, et seulement dans les provinces de Bombay, du Pendjab, d'Oude, du Bengale et de la Birmanie anglaise, le nombre d'individus dévorés ou morts à la suite de blessures a été de 200 000 (sur lesquels 20 000 doivent être portés au compte des serpents venimeux), ce qui fait une moyenne de 55000 personnes par an; et l'on assure que, depuis lors, cette moyenne a toujoui*s été en s'élevant.
Parmi les productions végétales les plus curieuses de rinde, il faut citer le Figuier Banyan et le Manglier, qui Tse propagent en massifs continus de façon à constituer
LES FORÊTS î^b
de véritables forêts. Ces deux arbres singuliei*s semblent doués d une sorte d'intelligence ou d'instinct qui s'applique à déjouer, par d'ingénieux procédés, de certaines circonstances — d'organisation chez le premier, d'habitat pour le second — contraires à la prospérité de leur espèce. Le Banyan n'a qu'un tronc faible et peu élevé, incapable de soutenir une ramification vigoureuse. Que fait-il? Il se loge presque toujours en parasite sur d'autres arbres, tels que les Palmiers, et il les enveloppe de ses racines comme d'un treillis. Le Palmier, serré, étranglé, périra; mais qu'importe au Banyan? Solidement installé, il étend ses branches, qui, à leur tour, émettent de haut en bas des racines. Celles-ci descendent jusqu'au sol, s'y implantent et se convertissent en de nouveaux troncs, c'est-àHÎire en supports pour des branches nouvelles. Dès lors le développement du Banyan dans le sens horizontal devient pour ainsi dire illimité. On voit les cimes s'ajouter aux cimes et former comme autant de dômes d'une même colonnade. M. Beinwardt a vu dans l'archipel indien une grande forêt dont tous les arbres étaient, par leur ramure, unis les uns aux autres et avaient été sans exception engendrés par un seul tronc. Ainsi un arbre débile a trouvé le moyen de s'établir sur la terre plus puissamment qu'aucune autre essence.
Le Hanglier ou Bhizophore avait à se tirer d'une difficulté plus grande encore, résultant de la nature des terrains qu'il occupe. Il pousse sur le bord de la mer, dans un sol limoneux et mou que le flot submerge deux fois par jour : il y laisserait bien inutilement tomber sa semence ; celle-ci ne pourrait germer, fixer sa radicule, car elle serait entraînée; d'ailleurs le feuillage de la jeune tige souffrirait dans l'eau. C'est pourquoi les fruits, qui sont allongés en silique et suspendus verticalement, restent en place et donnent naissance à des racines aériennes, qui vont, comme celles du Banyan, s'enfoncer en terre. Quand les jeunes arbres ont pris pied dans le
sol et sont en état de se nourrir eux-mêmes, ils se détachent de la plante mère. Les bois de Mangliers présentent un étrange aspect, qui varie selon que la mer est haute ou basse : à marée haute, on voit une multitude de troncs rabougris couronnés d*un épais feuillage luisant comme celui du Laurier et s élevant seulement de quelques mètres (de 4 à 8) au-dessus de la surface de Teau; c*6st une véritable forêt marine. A marée basse^ on aperçoit toutes les racines mises à découvert, formant des arcs-boutants ramifiés, des arcades enchevêtrées, plongeant par leur bout infk*ieur dans le limon de la plage et supportant à leur extrémité supérieure, au point où elles se réunissent, le tronc, qui se balance librement dans les. airs. Chaque arbre, semblable à un vaisseau reposant sur plusieurs ancres, est assez fortement étayé pour résister au mouvement des vagues ^ Les Mangliers ne sont pas particuliers à rinde ; on les trouve répandus sur toutes les côtes tropicales.
Il y a sur la frontière septentrionale de THindoustan une étroite région où tous les spécimens les plus intéressants de la flore indienne, rassemblés comme dans un merveilleux jardin botanique, s'offrent aux yeux du voyageur. Cette région longe la base et gravit les flancs de la chaîne de THimalaya. Dans sa partie la plus basse^ elle nous présente un sol plat, marécageux, revêtu d*une exubérante végétation. G*est une suite ininterrompue de jungles et de forêts, baignant à souhait leurs racines dans une eau qu'elles n'épuisent jamais, leur feuillage dans une atmosphère constamment saturée d'humidité. Un perpétuel brouillard enveloppe cette zone, qui porte le nom de Teraï ; dans le milieu du jour, quand le soleil y darde à pic ses rayons incandescents, on voit s'élever du sein de la terre de hautes colonnes de vapeur, qu'on prendrait pour des nuages de fumée : le soleil, qui les
i. Grisebach, la Végétation du globe.
Le Hauglier ou Rhîiophuii
soulève, y éteint son éclat; on n'aperçoit jamais Tazur du ciel. Les plantes sont là dans leur domaine; elles y prospèrent; elles n'y meurent que de pléthore; elles pourrissent, mais ne peuvent se dessécher. Cette région est inhabitable pour l'homme; il y respire la fièvre et la mort. L'Hindou, pas plus que l'Européen, ne résiste à un tel climat. On y rencontre cependant quelques misérables peuplades, végétant dans leurs cabanes de feuillage, au visage pâle et amaigri, au corps chétif et déformé, type de la dégénérescence qu'une pareille demeure fait subir à la nature humaine. Les animaux eux-mêmes fuient le Teraï. La forêt est vide et muette; le peu d'oiseaux qui s'y trouvent ont une voix plaintive.
Au-dessus de cette plaine longue et étroite (plus large en de certains points, dans le Népaul par exemple, où elle n'a pas moins de 15 et 20 lieues), sur les premières croupes de l'Himalaya et jusqu'à une hauteur d'environ 3000 pieds, croissent de magnifiques Palmiers, des Fougères arborescentes, des Bambous de la plus grande taille, des Gommiers et des Figuiers gigantesques, auxquels une multitude de plantes grimpantes mêlent leurs draperies de feuillage, leui's guirlandes de fleurs. Nous sommes ici en dehors des tropiques, et nulle part l'Inde tropicale ne déploie une végétation plus étonnante par la beauté et l'infinie variété des formes, par l'éclat et la diversité des couleurs.
Plus haut sur la montagne, depuis 6 000 jusqu'à 10 000 et même 11 000 pieds d'altitude, la scène a complètement changé; elle est plus imposante encore. C'est la région des grandes forêts d'arbres résineux. Pins à longues feuilles. Pins épineux. Cyprès, Cèdres, dont le superbe Deodara; qui atteint 70 mètres de haut et 1 mètres de tour. Ces massifs d'arbres géants tapissent même les parois les plus escarpées, les versants les plus abrupts, que le pied de l'homme n'a jamais foulés et ne foulera jamais. Us ont au nom de forêts vierges les mêmes droits que les
jungles les plus impénétrables de Tlnde des Iropiques» mais c combien ils en différent! dit un voyageur ^ Dans THimalaya, chaque arbre grandit à part jusqu*à son entier développement : pas de plantes grimpantes, pas d^étouffants parasites qui Tenserrent jalousement, lui dévorent son meilleur suc et lui ravissent Tespace nécessaire à toute sa croissance. Chaque tronc se présente avec ses formes propres, dans toute son individualité ; Tœil se repose paisiblement dans ces forêts sur le vert sombre des arbres, sur leurs harmonieuses couleurs, et sur les grandes fleurs blanches et rouges des rhododendrons et des magnolias. » On y respire avec délices un air frais et pur; on s'y désaltère à des eaux courantes et limpides, qui descendent des sources glacées des sommets; les torrents font entendre de tous côtés leur continuel murmure; et (( ce qui contribue à ajouter une beauté nouvelle aux forêts des croupes himalayennes, c'est un climat splendide, un ciel toujours bleu sans le moindre nuage**; puis, tandis que Ton chemine au fond d une étroite vallée parmi les arbres et les fleurs, tout à coup, à quelque détour du sentier, on voit se dresser un pic gigantesque portant sur ses flancs et à son sommet des champs de neige et de glace de plusieurs milliers de pieds d'étendue et formant un merveilleux contraste avec les tons verts des forêts qui assombrissent toutes les pentes voisines. »
Tandis que les forêts marécageuses et insalubres du Teraî sont désertes, celles de l'Himalaya sont au contraire peuplées de nombreux animaux, dont les espèces varient en même temps que les familles végétales sur les divers étages de la montagne. « Jusqu'à l'altitude de 10 000 pieds, dans les jours les plus chauds de Tannée comme dans les froides journées où l'hiver recouvre la terre d'un manteau de neige, les singes cabriolent sur les branches aux larges feuilles vertes ou sur les rameaux
i. M. Robert de Scîilaffinlwiot.
des arbres à aiguilles. Les crevasses des rochers, les fondrières, les cavernes donnent asile au renard, à l'ours, au léopard, même au tigre. Sur les rochers nus, dans les sables, les serpents prennent leur bain de soleil. Des milliers de papillons multicolores voltigent autour des fleurs. Des faisans au plumage éclatant, d'innombrables petits perroquets bavards, le coq et la poule sauvages animent la solitude des forêts. » Au-dessus de 14 000 pieds, tous les animaux des zones inférieures ont disparu. Les carnassiers ont cédé la place aux timides herbivores. Les Kiangs ou chevaux sauvages, les Yaks ou bœufs thibétains, que leurs longs poils tombants enveloppent comme d'une robe, diverses espèces de grands moutons, des antilopes, des gazelles errent en troupes nombreuses sur les hauts plateaux rocheux, parcourant de vastes espaces à la recherche de maigres pâturages. On ne voit plus d'oiseaux, si ce n'est de temps en temps un aigle ou un vautour.
Bien que la plupart des grandes forêts de l'Inde aient été éclaircies par des exploitations répétées ou par des incendies, il s'en trouve encore d'assez vastes et assez épaisses pour abriter dans leurs profondeurs des bandes d'éléphants sauvages. Ces énormes bêtes, qui pourraient être si redoutables, y vivent cachées, inoffensives et pacifiques. Elles sont toujours réunies en troupeaux, ou plutôt pn familles, car tous les individus qui composent un troupeau sont des membres d'une même famille. Pendant le jour, les éléphants se tiennent dans les endroits les plus retirés et les plus ombragés de la forêt, immobiles, les uns debout, les autres couchés côte à côte, les petits folâtrant autour de leurs mères; ils profitent de l'obscurité de la nuit pour accomplir leurs pérégrinations. Lorsqu'ils se rendent vers l'étang où ils ont coutume de se baigner, ils marchent sous la conduite d'un chef, auquel tous obéissent; celui-ci n'avance qu'avec précaution, s'arrétant de temps en temps, observant, prô-
tant Toreille : au moindre indice de danger, au plus petit bruit suspect d'herbes foulées, de feuillage froissé, il donne l'alarme et tout le troupeau prend la fuite. Traqués, pris, domptés, devenus domestiques, — leur éducation s'achève en quelques mois, — ils rendent les plus grands services comme bêtes de somme. Sans eux, les voyages dans les contrées boisées et montagneuses de rinde seraient impossibles. Ils montrent une force et une intelligence merveilleuses pour s'ouvrir un passage à travers les forêts et les jungles. Ils entendent le langage du cornac qui les dirige, comprennent ses moindres ordres et les exécutent afvec une docilité et une précision dont on ne croirait pas qu'un animal fût capable. 'Un gros arbre barre-t-il le passage? l'éléphant appuie contre le tronc son large front, sans avoir l'air de faire le moindre effort, et l'arbre s'incline, ses racines sortent de terre, et le voici bientôt abattu sous la pression du pied colossal qui s'est posé sur lui. Si quelque grosse liane menace de blesser ou seulement de gêner le voyageur qu'il porte, il attire à lui avec sa trompe cette sorte de cable monstrueux, le déchire, le rompt comme un enfant ferait d'un simple fil, et n'avance jamais sans avoir dégagé une place assez large pour lui-même et pour la charge placée sur son dos : il semble en avoir mesuré la hauteur. S'agitil de descendre une pente rapide, presque à pic, glissante? l'animal, qui est un montagnard, n'est pas embarrassé : il raidit ses jambes de devant, laisse traîner celles de derrière de façon à toucher le sol des cuisses, presque du ventre, et glisse jusqu'au bas du précipice sans perdre l'équilibre. Quand plusieurs éléphants débouchent ainsi les uns après les autres d'un défilé, on les prendrait pour des blocs de rocher qui se sont détachés de la montagne et qui, entraînés par leur poids, rouient vers la vallée. S'il faut gravir un tatus, par exemple le lit pierreux d'un torrent desséché, l'éléphant scrute de TœiU tftte 4e l£|. trompe la souciée aux r&cines
Ël^pbnt* dD(nwUi|iMi wcalidant un rochev.
LBS FORÊTS S05
déchaussées, la pierre, la touffe d*herbe sur laquelle il va mettre le pied ; il n'avance pas d*une ligne sans s^étre assuré que le terrain a la stabilité nécessaire pour le porter*.
Les éléphants ne servent pas seulement de montures ; ils s*emploient aussi dans Texploitation des bois, et ils y font preuve d une intelligence surprenante. On les voit travailler seuls dans les coupes ; ils savent ce qu*ils ont à faire et ils s'en acquittent ponctuellement. Quand ils ont traîné les arbres abattus, — dai)s les passages difficiles, ils les chargent sur leurs défenses et les portent, et souvent ce sont des pièces de 60 à 80 pieds cubes, — ils les entassent en piles régulières; pour faciliter Topératron, lorsque la pile devient trop haute, ils y appuient deux poutres inclinées, sur lesquelles ils font glisser de bas en haut les lourdes solives. Ces animaux ne rendent pas de moindres services dans certaines scieries de bois de teck; ce sont eux qui apportent et posent les troncs équarris sur les supports où la scie doit les débiter en planches, et ils ont soin, dit-on, d'aller regarder successivement des deux côtés s'ils les ont mis convenablement en place. Des ouvriers seraient cent fois moins forts et ne sera^nt pas plus habiles.
L'énorme et massive Afrique est, sous le rapport du développement de la vie végétale, bien inférieure à l'Inde iiinsi qu'à l'Amérique méridionale. La place qu'elle occupe sur le globe paraît pourtant privilégiée. Aucune autre terre ne contient une aussi vaste étendue intertropicale. Le soleil la couvre tout entière de ses plus chauds rayons. Mais si la chaleur ne lui manque pas, l'humidité lui est mesurée parcimonieusement. L'Afrique est mal arrosée. Les brises marines ne font qu'effleurer ses côtes. Elle a de vastes régions, — le Sahara au nord, le désert de
1. L. M. de Camé, Exploration du Mékong, {Bfivue des Deux» Mondes, !•' mai 1869.)
Kalihari au sud, — que les pluies ne visitent presque jamais. Elle n est pas dépourvue de fleuves et de rivières, mais beaucoup de ces cours d eau, irrégulièrement alimentés, procèdent par crues subites et passagères, sont plus ou moins intermittents : de là Tindigence relative de la flore africaine.
Dans les parties boisées "du Soudan, les forêts sont disséminées au milieu des savanes et coupées par de vastes clairières. Les arbres de haute futaie y sont rares, et les plus grands sont loin d*attéindre la taille des nôtres. Souvent on a de la peine à circuler dans les massifs, à cause du plafond trop bas formé par les cimes. Sur le versant occidental de la région montagneuse de TAbyssinie, la hauteur des arbres varie généralement de 8 à 15 mètres. Plus bas, le long des rivières qui vont grossir les unes le Congo, les autres le Zambèze, quelques tiges s'élèvent à 20 et 25 mètres, parce que Teau courante favorise leur croissance, tandis que les mêmes essences demeurent basses et rabougries là où. elles ne reçoivent que les pluies. Plus bas encore, dans la colonie du Cap, la végétation arborescente déserte les plaines, qu'envahissent les buissons, s'abrite dans les ravins montagneux, se presse sur les rives des cours d'eau, va chercher sur le littoral les vents humides de la mer.
Les Palmiers sont très répandus sur le sol africain, mais peu variés ; les espèces auxquelles ils appartiennent sont dix fois moins nombreuses que celles de l'Amérique et de l'Asie. Les deux ou trois principales d'entre elles constituent à elles seules de monotones forêts qui ont parfois plusieurs lieues d'étendue. On vante le Baobab, la merveille végétale de l'Afrique, dont le domaine s'étend depuis la Nubie jusqu'à la Sénégambie et descend dans le sud jusqu'au vingt-cinquième degré de latitude; mais le Baobab est-il un bel arbre? Sa tige est énorme à la base, elle atteint 6 et 8 mètres de diamètre ; puis elle va p'amincisseint graduéUement Jusque vers le milieu de sq
hauteur. Sa couronne manque d'élévation et d'envergure ; elle se compose de grosses branches ramassées, tortueuses, qui n'ont des feuilles qu'à l'extrémité de leurs dernières ramifications et qui même les perdent pendant une partie de l'année. Un voyageur a qualifié le Baobab de ruine dépourvue d'ombre. Cet arbre informe est bien un produit de la terre puissante et rude qui a enfanté l'hippopotame, l'éléphant. Le Sycomore, qui abonde dans le Soudan, se couvre d*tme vaste cime et répand une ombre épaisse, mais il se dé> pouille aisément de son beau feuillage et reste longtemps dénudé. Les Bambous et les Fougères arborescentes ne jouent qu'un rôle subalterne dans la flore de l'Afrique.
Si les arbres de haute futaie ne sont pas communs dans les forêts africaines (nous ne parlons pas des beaux Cèdres de l'Atlas, que leur situation septentrionale et leur altitude placent dans des conditions climatériques exceptionnelles), les arbustes, les buissons, une multitude de plantes basses, rampantes, grimpantes, sarmenteuses, épineuses, y forment dans les fonds humides un sous-bois touffu qui peut rivaliser avec les jungles les plus inextricables de l'Inde. Tous les explorateurs de l'intérieur de l'Afrique, M. Trémeaux sur les rives boisées du Nil Bleu, Livingstone sur celles du Zambèze, M. Stanley en descendant le cours du Congo, ont été aux prises avec ces redoutables fourrés. La traversée de la forêt de Mitammba, située non loin de Nyanngoué, fut pour M. Stanley une des plus pénibles épreuves de son voyage. Le sous-bois se composait d'herbes dures et coupantes, de Roseaux, d'Orchidées, mêlés à des Lianes, à des Figuiers de la grosseur d'un câble, à des Acacias, des Tamariniers, des Vignes folles, des Palmiers nains de diverses espèces : le tout formait un lacis, un tissu à mailles serrées et élastique, liaut d'une vingtaine de pieds, qu'il fallait ouvrir, déchirer avec les mains, maintenir écarté avec les coudes pour passer. Toutes ces tiges, ces branches, pes feuilles étaient inondées de rosée ^t laissaient tomber
de larges gouttes, en pluie dense et continue, sur le voyageur et son escorte, dont les habits furent bientôt traversés. De nombreux étages de rameaux superposés interceptaient la lumière du jour; on ne savait si le soleil brillait ou si le ciel était couvert de nuages. Par moments l'obscurité était si profonde que M. Stanley écrivait ses notes de voyage sans pouvoir les lire. Le sol était un terreau noirâtre, mou, détrempé, sur un fond d'argile imperméable; à chaque pas, Teau rejaillissait sous la pression du pied et éclaboussait les marcheurs. Les plantes mêmes ne trouvaient pas dans cette boue un support solide; on n'avait qu'à tirer sur un arbuste pour le déraciner; lès grands arbres n'étaient pas parvenus à s'y implanter profondément ; on voyait leurs racines courir» à moitié découvertes, à la surface du sol; ils semblaient ne se tenir debout qu'en raison de la largeur de leur base; la terre leur servait d'appui, mais ne les retenait pas : le moindre coup de vent les aurait sans doute renversés, mais le yent ne pénétrait jamais dans ces cloîtres ombreux; la tempête mugissait peut-être au dehors, un calme absolu n'en régnait pas moins dans les profondeurs de cet océan de verdure. Une atmosphère humide, chaude, étouffante comme celle d'une étuve, enveloppait les voyageurs ; une épaisse vapeur montait visiblement du sol et formait un nuage au-dessus de leurs têtes; le matin, la buée était si compacte qu'on distinguait à peine le feuillage des arbres environnants. On dut fréquemment descendre des talus escarpés, encombrés d'une végétation plus dense encore, passer des ruisseaux, même^ des rivières, et gravir presque à pic la berge opposée. Les hommes de l'escorte, qui avaient à porter de lourds fardeaux, étaient exténués, découragés; une fois ils mirent un jour entier pour faire une étape de six milles, tant les difficultés de la marche étaient grandes. « Certes, dit M. Stanley, nous avions vu des forêts auparavant, mais celle-ci devait faire époque dans notre existence,
souvenir d*une amertume à ne jamais oublier. Tout met tait le comble à nos misères, Tobscurité continuelle, riiumidité pénétrante, Tinsalubrité de Tatmosphére, la monotomie de la scène : toujours des branches enlacées, des amas de feuillage, toujours de hautes tiges d*arbres s*élançant d*une jungle éternelle où nous avions à faire notre trouée, souvent en rampant sur les mains et sur les genoux*. » M. Stanley et la troupe qui l'escortait ne mirent pas moins de 14 jours, — du 6 au 19 novembre 1876, — à franchir cette sinistre forêt.
M. Trémcaux ne se trouva pas dans une situation moins difficile, lorsqu'au sortir d'un bois, où il pouvait se mouvoir sans trop de peine, la voûte de verdure ayant de quatre à cinq mètres de hauteur, il dut s'engager, pour regagner le Nil Bleu, où sa barque l'attendait, dans un épais fourré de Tamariniers, de grands joncs et de hautes herbes. Il était comme enseveli au milieu de ces masses végétales. Bientôt il lui fut aussi impossible d'avancer que de reculer; les touffes d'herbes et de joncs se refermaient sur lui et l'emprisonnaient. N'apercevant ni le ciel ni la terre, ni aucun espace vide autour de lui, il ne reconnaissait plus par où il était venu et ne savait dans quelle direction il devait s'ouvrir une issue. Sa fatigue, son trouble étaient extrêmes. Il désespérait de sortir de ce labyrinthe. Enfin il rencontra plusieurs coulées pratiquées par les animaux. Ces coulées se croisaient, formaient à leurs points de réunion de petits carrefours, puis se divisaient de nouveau et se perdaient dans l'épaisseur des herbages. Elles<^vaient tout au plus 80 ou 90 centimètres de hauteur. Le voyageur pénétra dans ces étroits tunnels, où» il était forcé de se tenir ployé en deux, frôlant de son dos la voûte de la trouée, obligé souvent de se baisser davantage encore et de marcher à la façon des habitants de la
1. Henri Stanley, A travers le continent m^W/rt^u^r. Librairie Ha clielle, 1879.
jungle, c'est-à-dire à, quatre pattes. Ses forces étaient à bout; il s*an*ètait à chaque instant pour reprendre haleine. Ses réflexions n'étaient pas propres à Tencourager : n'était-il pas exposé à se trouver face à face avec quelque animal dangereux, et dans ce cas, pressé comme il Tétait de tous côtés par cette végétation compacte, conunent se défendre? il ne pourrait même pas fuir. Il crut plus d'une fois qu'il n'échapperait pas à ce péril : des pas nombreux, rapides^ se firent entendre, se dirigeant vers lui, se rapprochant de plus en plus, mais la sonorité de ces pas lui fit conjecturer qu'ils étaient ceux de quadrupèdes à sabots, sans doute inoffensifs : c'étaient en effet des troupes de timides antilopes, qui^ en l'apercevant, eurent peur et rebroussèrent chemin. '
Hais le soir vint et les carnassiers s'éveillèrent, se mirent en mouvement. Des cris effrayants retentirent dans la forêt voisine. Un chacal, le premier, poussa son hurlement plaintif et prolongé; les glapissements saccadés et stridents de l'hyène semblèrent lui répondre. Ce fut comme un signal; d'autres cris éclatèrent de toutes parts, d'autant plus fréquents et plus forts que l'obscurité augmentait. Stimulé par le danger, M. Trémeaux redoublait d'efforts et gagnait du terrain; il sortit enfin des herbages, mais, pour atteindre le fleuve, il vit qu'il avait encore à traverser une partie de bois, prolongement de la forêt, qui s'étendait jusqu'à la rive. Jl s'y engagea résolument, portant les mains en avant et tâtonnant pour ne pas se heurter aux troncs d'arbres ni s'empêtrer dans les broussailles ; il marchait le plus légèrement possible, de peur de faire du bruit et d'attirer l'attention des bêtes fauves. Tout à coup un effroyable soupir, qui dénotait une puissance de poumons à défier tous les soufflets de forge, fit frémir les voûtes de la forêt, à peu de distance devant lui. A ce souffle d'uné^profondeur et d'une gravité formidable, tous les hurlements, tous les petits glapissements qu'on entendait aux alentours, se turent subi-
tement : la nature fut comme frappée de mutisme. Quelques instants après, un second soupir, semblable au premier et venu du même endroit, se fit entendre; il fut immédiatement suivi d'un épouvantable rugissement, qui se répéta plusieurs fois. Aucun doute n'était possible/ c'était le lion ; il se trouvait précisément sur le chemin que devait suivre le voyageur. Celui-ci s'arrêta et demeura cloué sur place. « Jamais, dit M. Trémeaux, la voix du lion ne m'avait semblé si terrible. Sans qu'elle parût coûter le moindre effort de poumons, cette voix remplissait l'espace de sons caverneux ; elle communiquait une sorte de commotion à tous les objets environnants*. »
Au bout de quelque temps, comme les rugissements ne s'étaient pas reproduits, l'explorateur, espérant que le lion ou les lions, car ils pouvaient être plusieurs, s'étaient éloignés et avaient laissé le passage libre, se remit en route avec précaution ; il ôta même ses chaussures pour marcher plus silencieusement. Il réussit à atteindre la lisière du bois ; il en sortait et n'avait pas fait plus de quatre ou cinq pas sur le sol sablonneux qui aboutissait à la rive, quand un animal, qu'il ne put qu'entrevoir, se leva devant lui et rentra précipitamment, un peu plus loin, sous le couvert de la forêt : aussitôt deux épouvantables rugissements, suivis de grognements et de soupirs affreux, retentirent à cet endroit mêmft M. Trémeaux demeura immobile, comme pétrifié par l'émotion. Ses yeux Bcrutjiient en vain l'obscurité, il ne voyait rien, mais des craquements de branches, le feuillage secoué, froissé sous l'impulsion de mouvements violents et désordonnés, et une sorte de râle étouffé, d'horribles bruits rauques qui s'y mêlaient, révélaient assez clairement ce qui se passait à quelques pas de là. Évidemment l'animal inconnu qui venait de s'enfuir dans le bois était tombé sous les
1. }i. Trémeaux, Voyage au Soudan oriental. (Tour du Monde, 1866, 2* semestre.)
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griffes des lionsy qui s'y tenaient en embuscade. Tel eût été très probablement, sans cet incident, le sort du voyageor, qui, n ayant plus à redouter les lions occupés à leur repas, put gagner la me et retrouver sa barque : une exclamation de surprise et de joie, poussée par les hommes de Téquipage, accueillit son apparition ; on avait entendu les rugissements des bétes féroces et on le croyait perdu.