CHAPITRE Y
Les forêts des montagnes. — Les GbAtaigniers et les Hêtres. — Les Sapins solitaires des hauteurs. — Les Pins rabougris. — Ravages des avalanches et des torrents de boue dans les forêts. — L'écroulement du Rossberg.
Cest surtout dans les montages que la vie végétale, sous sa forme la plus élevée, Farbre, montre son étonnante puissance d'expansion. Ici, non seulement elle s*enipare des terrains les plus arides, mais elle envahit ceux qui, par leur configuration, semblent le mieux défier ses atteintes; elle prend d'assaut des pentes droites et lisses comme des murailles; elle s'installe sur les escarpements des rochers; elle s*insinue dans d'étroites fissures; elle se suspend au-dessus des abîmes. Elle ne s'arrête que devant l'infranchissable barrière des neiges et des glaces; encore entre-t-elle en lutte avec celles-ci, et parvient-elle quelquefois à les tenir en respect.
Les arbres aiment les montagnes ; c'est là, dans un air pur et vif, violent même, sous les pluies abondantes que provoquent les sommets, parmi les ruisseaux, qu'ils sont à l'aise et prennent un développement inconnu ailleurs : témoins les monstrueux Châtaigniers des flancs de TEtna, et tels Sapins des Alpes ou des Pyrénées auxquels le nombre des couches concentriques de leur tronc assigne une vieillesse invraisemblable. Les arbres résineux, Pins,
Sapins, Mélèzes, se plaisent à lutter contre la tourmente, à enfoncer leurs fortes racines dans les entrailles des rochers et à dresser leur cime chargée de frimas jusque sous les coupoles des glaciers. Ces mêmes arbres s atténuent, languissent dans les plaines, lorsqu*on les oblige à y descendre. Les essences mêmes à qui la plaine paraît mieux convenir, tels que le Chêne, le*Noyer, le Frêne, rOrme, transportées dans la montagne, y acquièrent une force, une dureté de fibre extraordinaire. Il est bien connu que les vallées, avec leur ciel tiède et leur sol gras, n'enfantent que des bois mous et débiles. Tous ces arbres, qui croissent avec tant de rapidité et de magnificence sur les rives du Mississipi, n*ont guère plus de vigueur et de durée que notre Peuplier, tandis que les Sapins de la froide Norvège résistent durant de longues années aux vents et aux flots dans la mâture et dans la forte carcasse des vaisseaux. Cette sévère nature des hautes régions agit avec les plantes comme la loi de Lycurgue agissait avec les hommes : elle anéantit tout ce qui est infirme, et fortifie tout ce qui a pu lui résister.
Nulle part cette tendance qu'ont les arbres à s'attacher à la montagne, à y prospérer malgré des conditions en apparence défavorables et même hostiles, ne se montre mieux que dans les Pyrénées orientales, non pas sur le versant français malheureusement, mais sur le revers espagnol. Les nombreux et profonds ravins qui sillonnent ce revers sont garnis de forêts de Chênes-lièges. De vastes surfaces, qui semblaient condamnées par la nature du terrain à une inévitable stérilité, sont ornées d'arbres gigantesques. Leurs racines, semblables à d'énormes câbles, s'étendent en serpentant sur les blocs granitiques, s'enfoncent dans les fissures et dans les bancs rocheux les plus impénétrables, et forment comme une immense charpente du milieu de laquelle s'élève un tronc puissant, qui brave pendant plusieurs siècles la fureur des tem-
pêtes. Les pluies d'automne les plus violentes viennent* elles à bouleverser le terrain, à détacher de grandes masses granitiques? Le Chêne-liège résiste encore sur le roc qui lui sert de support. Ce roc lui-même céde-t-il à Faction impétueuse des eaux? L'arbre ne s'en émeut pas; soutenu par quelques-unes de ses racines, qui trouvent au loin et sous d'autres rochers de solides points d'appui, il tietit bon. En vain le torrent coule au milieu de ces racines, les isole, les mine, les menace sans cesse : le Chêne demeure impassible et inébranlable ^
Les forêts qui tapissent les pentes inférieures des montagnes ne présentent pas de caractère particulier; elles différent peu de celles qui peuvent se rencontrer dans les plaines de la même contrée. Dans les Alpes suisses par exemple, on voit souvent des massifs de Châtaigniers couvrant les premiers étages de la montagne. De loin, quand ces arbres, suffisamment espacés, ont pu se développer librement, on les prendrait pour de simples buissons; à mesure qu'on approche, on reconnaît que ce sont de très grands arbres. Leur cime arrondie, plus large que haute, l'irrégularité de leurs grosses branches, leur tronc dburt, trapu, noueux, tout sillonné de crevasses profondes, les feraient prendre pour de vieux Chênes. Ramassés sur leur énorme souche renforcée de contreforts saillants, souvent adossés ou accotés au flanc d'un rocher moussu, ils ont l'air de se retenir pour ne pas glisser sur le sol plus ou moins fortement incliné. Leurs feuilles en forme de fer de lance, raides, dures, parcheminées, bordées de piquants, leurs lourds bouquets de fruits hérissés d'épines, achèvent de leur donner l'aspect de lutteurs armés, se tenant sur la défensive. On peut cheminer jusqu'à la hauteur de 1500 et 2000 pieds sous leur ombrage touffu. Par les interstices de leur branchage
1. Voir F. Jaiibert de Passa, Notice sur le ChèneMhge, Annales forettières, 1842.
on aperçoit, au^essus de sa tête, le ciel bleu encadré de cimes neigeuses, et souvent, sous ses pieds, comme un autre ciel non moins bleu, qui est un lac.
De nombreuses futaies de Hôlres couvrent les régions moyennes de la montagne. Elles s'élèvent jusqu'à 4000 pieds. Ces arbres se plaisent sur les pentes ; ils y dressent avec aisance leurs tiges droites, lisses et claires, supportant un plafond de feuillage. C'est aux bois de Hêtres, — dans lesquels s'introduisent assez souvent l'Érable sycomore, l'Aune, le Bouleau, le Mélèze, — que le montagnard doit de connaître les charmes du printemps, l'épanouissement des bourgeons, le vert tendre des jeunes pousses et le joyeux concert des oiseaux chanteurs. L'éminent naturaliste Tschudi a tracé un gracieux tableau d'une matinée de printemps dans ces forêts des Alpes. « Aussitôt que les nuages rosés de l'Orietit annoncent l'approche du soleil, souvent même avant qu'une légère lueur indique à l'horizon l'endroit de son lever, quand les étoiles scintillent encore sur le sombre azur du ciel, le merle se réveille, il secoue la rosée de son beau plumage noir, aiguise son bec, et monte de branche en branche jusqu'au sommet de l'érable qui lui •a servi d'abri. Deux fois, trois fois, son cri d'appel retentit audessus des arbres, en haut vers les rochers, en bas du côté de la vallée, le long de laquelle se traînent quelques légères vapeurs. Puis, de sa voix métallique et flûtée, il entonne, tantôt avec force et gaieté, tantôt avec un accent profond et plaintif, ses belles et mélodieuses strophes. Bientôt dans toute la contrée les animaux renaissent à la vie. Aux chants du merle succèdent dans les bois les appels répétés du coucou. Dans les profondeurs de la vallée, de minces colonnes d'une fumée bleuâtre s'élèvent au-dessus des cheminées des villages; on entend les aboiements lointains des chiens dans la cour des métairies, les tintements des sonnailles autour dies chalets. Les oiseaux sortent de toutes parts de leurs obscures re-
traites, des buissons» des trous de la terre, des rochers ; tous s'élancent dans les airs pour voir le jour et le soleil, pour louer la bonne mère nature qui leur envoie de nouveau la joyeuse lumière. Pour plus d'un petit oiseau, quel doux réveil après une nuit d'agitation et d'inquiétudes! Le pauvret était blotti sur sa branche, le corps ramassé, la tête cachée dans ses plumes, quand à la clarté des étoiles la huk)tte, d'un vol léger, a traversé le feuillage, cherchant une victime; la fouine est montée du vallon, l'hermine est sortie de son rocher, la martre est descendue de son nid d'écureuil, le renard s'est glissé sous la broussaille : la pauvre créature a tout vu, tout entendu; pendant de longues, de tristes heures, la mort a été partout autour d'elle, sur son arbre, dans l'air, sur le sol. Le cœur battant d'angoisse, elle est restée immobile sous la protection de quelques jeunes feuilles de hêtre. Avec quelle joie elle s'élance maintenant hors Ôe > son asile et salue le jour qui lui rend la confiance et la sécurité I Le pinson fait retentir ses pures et vigoureuses batteries ; le rouge-gorge dit ses douces strophes du sommet d'un mélèze, le tarin du haut d'un buisson d'aunes, le bruant et le bouvreuil dans les broussailles du taillis. En même temps la linotte répète ses trilles, la petite charbonnière et la mésange bleue gazouillent, le troglodyte fredonne ses cadences, le roitelet pépie, la tourterelle roucoule, les pics frappent le bois à coups redoublés. Et par-dessus tous ces bruits dominent la forte voix de la draine, les mélodieux accents de l'alouette des bois et l'inimitable chanson de la grive musicienne. » On remarquera que dans ce concert ne se font entendre ni le rossignol, le roi des chanteurs, ni cet autre charmant virtuose, la fauvette; mais, dit Tschudi, « la bonne volonté et les élans qu'inspire le bonheur de vivre y remplacent la perfection de la voix et la supériorité des talents naturels ».
Mais les véritables forêts alpestres, celles qui s'élèvent
â 5000 et 6000 pieds et dont le caractère sévère s*hanno« nise avec rimposante majesté de la montagne, ce sont les forêts de Sapins et de Pins. On ne peut entrer dans ces sombres massifs sans être saisi, dès le premier pas, d'une profonde impression. Tous les arbres se ressemblent, ils ont la môme forme, les mômes teintes ; c'est le môme arbre qui se répète indéfiniment. Les branches se touchent, se pressent, ne font qu'une seule cime pour toute la forêt. Les rayons du soleil n'y pénètrent pas; la lumière n'y arrive qu'à demi éteinte. Les troncs sont blancs ou paraissent blancs dans cette obscurité. Le sol est revêtu d'une mousse humide et profonde dans laquelle le pied s'enfonce, et que surmontent par places d'innombrables champignons, blancs, jaunes, pourpres, livides. Ici, plus d'oiseaux chanteurs; dans le morne silence de cette nature inanimée éclatent de temps en temps des croassements de corbeaux ou les cris aigus de quelque grand rapace. Le sentier sinueux que Ton suit entre les Sapins est fréquemment coupé par des ruisseaux qui se précipitent en écumant avec un bruit de cascade, et par de larges coulées encombrées de fragments de rochers, de traînées de gros galets, d'amas de terre et de rameaux brisés : une avalanche ou un torrent a passé par là.
A mesure que l'on monte, la forêt s'éclaircit ; au delà de la limite de 5500 pieds, les arbres laissent entre eux des espaces de plus en plus grands, et bientôt ne forment plus que de petits groupes disséminés ; on arrive enfin à des terrains nus, couverts de pierres, de débris de rochers, ou bien à de vastes pentes tapissées d'une herbe fine et serrée : çà et là, au milieu de ces pâturages escarpés ou de ces arides champs de pierres, se dressent encore quelques Sapins solitaires. L'aspect de ces arbres isolés, sentinelles perdues de la forêt, est tout à fait étrange : on ne sait trop à quelle espèce de végétaux les rattacher; la structure caractéristique du Sapin a disparu en eux. Le Sapin des orages (c'est ainsi qu'on l'appelle dans les
cantons allemands) n'est plus une pyramide régulière, composée d'une tige centrale autour de laquelle s'étagent, à des distances égales, des couronnes de branches diminuant graduellement d'étendue depuis la base jusqu'au sommet. Le tronc a été de bonne heure cassé par la tempête; les branches, au lieu de s'étaler horizontalement, se sont redressées pour le remplacer et ont formé, au lieu d'un seul arbre, un groupe de cinq ou six arbres partant de la même souche. Mais ces branches elles-mêmes n'ont pas été épargnées; celle-ci a été frappée de la foudre, celle-là emportée par le vent, une troisième mutilée par le poids de la neige; celles qui n'ont pas été atteintes ont poussé d'autant plus vigoureusement, ont profité de toute la sève et se sont chargées de masses compactes de feuillage. Des franges de lichen d'un gris verdâtre, longues de plusieurs pieds, se sont attachées aux rameaux morts et pendent de toutes parts. Ce n'est plus là un Sapin, c'est un monceau de branchages et d'aiguilles, c'est une sorte de monticule végétal, qu'assiègent les tempêtes et qui tient bon. Les moutons, les chèvres, les vaches et les hommes viennent y chercher un abri contre les pluies d'orage ou les rafales de neige ; on y rencontre quelquefois le chat sauvage et le lynx, qui s'y blottissent pour guetter leur proie. Tels de ces Sapins mesurent plus de 100 pieds de hauteur, et leur tronc principal a 5 et 6 pieds de diamètre. Comme, à ces altitudes, ils croissent avec une extrême lenteur et qu'il leur faut à peu près 100 ans pour acquérir un diamètre d'un pied, il doit y avoir 5 ou 6 siècles qu'ils luttent contre la foudre, les ouragans et les frimas.
Les Pins occupent une place non moins importante dans la végétation forestière des hautes régions alpines. Ils parviennent à subsister sur d'arides éboulis de cailloux, dans des fentes de rochers, sur des parois de granit. On conçoit qu'ils ne s'y développent qu'avec peine et très lentement. En abattant un de ces arbres (un Pin à cro-
chets), on vit avec surprise que, n'ayant que 35 pieds de hauteur, il comptait déjà 350 couches annuelles. Un autre (un Pin cembro), dont la taille dépassait de peu celle du bûcheron qui le coupait, avait cependant atteint l'âge respectable de 70 ans. Ces Pins se trouvent généralementy soit isolés, soit groupés en bouquets plutôt qu'en massifs continus.
C'est à une espèce de Pin, le Pin nain, qu'il appartient d'égayer d'un peu de verdure les sommets désolés de la montagne, les tristes abords des neiges éternelles. Il s'établit sur les talus les plus escarpés, il tapisse les parois presque verticales, il s'aventure sur le bord des corniches et se suspend au-dessus de l'abîme. Aucun autre arbre ne lui dispute ce dangereux domaine.
L'aspect du Pin nain, que l'on appelle aussi Pin rabougri, est des plus étranges. 11 ne se dresse pas vers le ciel comme les autres arbres, il s'étale sur le sol ; il y rampe; il projette en tous sens, sans ordre, sans symétrie, des rameaux qui se tordent comme des serpents et forment, en s'entrelaçant, un fouillis inextricable, que le regard le plus patient se fatiguerait à vouloir démêler. Plus le terrain sur lequel il croît est incliné, plus il s'y couche et s'y colle ; là où le sol devient à peu près plat, il relève ses branches (pas bien haut, à une quinzaine de pieds tout au plus), et tourne vers le ciel ses beaux bouquets de longues aiguilles d'un vert foncé. Quand il se trouve sur l'arête d'un rocher qui surplombe, il déploie les ramifications les plus extraordinaires, tortueuses, contournées, enroulées en spirale, et qui se balancent hardiment au-dessus d'effroyables précipices. C'est là que les intrépides petits chevriers, tandis que leur troupeau paît sur la rampe voisine, viennent s'amuser à faire des tours d'acrobate dans le vide, sur les branches flexibles de ces vigoureux arbustes*.