‹ Les forêtsChapitre 8 sur 25 · Berlepsch, les Atpes · texte numérisé non relu

Berlepsch, les Atpes

Quelquefois les Pins rabougris couvrent sans interruption d*âssez vastes étendues. Ces fourrés, véritables forêts naines, sont tellement serrés qu'il semble que Ton pourrait marcher sur leur cime comme sur un tapis, sans y enfoncer. Les bêtes sauvages abondent dans ces impénétrables retraites. L'ours poursuivi par les chasseurs s'y réfugie et y trouve son salut. La martre y vient chasser. C'est la retraite favorite du lièvre blanc et du coq de bniyère; au printemps, la perdrix des neiges y fait son nid, dans le voisinage des névés.

Ces diverses forêts, pour un pays aussi accidenté et aussi peuplé que la Suisse, ne sont pas seulement un ornement, ni une source de produits utiles; elles sont avant tout une protection, elles sont une condition de sécurité et même d'existence pour les habitants. Elles donnent la stabilité à un sol qui tend toujours à se déplacer et à se niveler : en plongeant leurs innombrables racines dans la couche de terre végétale qui recouvre Je roc et jusque dans les fentes du roc lui-même, elles fixent cette couche de terre et l'empêchent de glisser, ce qu'elle ne manquerait pas de faire quand elle serait amollie par les pluies*. En outre, les forêts opposent une barrière à l'invasion des rochers et des pierres qui sans cesse se précipitent des hauteurs ; sans ces palissades na turelles, les maisons seraient bombardées, les hommes et les bestiaux lapidés, les pâturages et les champs ra-

1. « .On n'a que trop d'exemples à citer des tristes suites de certaines coupes de bois, surtout lorsqu'on arrache les racines. Le village de Tschappina, dans la vallée grisonne de Domlesch, n'est plus stable ; chaque année les fonds de terre changent de position et de dimension, et Ton craint toujours qu'une catastrophe ne vienne engloutir ce hameau. Les habitants vivent dans cette terrible inquiétude, avançant avec leurs demeures vers le bas de la pente. Tel fut aussi le sort du village de Buserein, dans le Prettigau. Après la coupe d'une grande forêt, le sol commença à se mouvoir ; des couches de gazon s'entassaient les unes sur les autres, des arbres étaient parfois renversés tout à coup, lorsque, le 18 mars 1805, la moitié du village s'écroula. » (Berlepsch, les Alpes,)

vagés par ces projectiles. Enfin les grands massifs d*arbres servent encore, non pas, comme on Ta dit, à arrêter les avalanches dans leur course, — les avalanches une fois lancées ne se laisseraient pas briser par un tel obstacle, elles l'auraient bientôt renversé et emporté, — mais à les empocher de se former : ils retiennent en place les neiges tombées pendant l'hiver, ils ne leur permettent pas de se détacher du sol, de glisser, de s'accumuler et de s'écrouler par masses énormes sur les pentes inférieures et les vallées*.

Les montagnards ont de tout temps reconnu les services que leur rendent les forêts; ils ont généralement respecté leurs bienfaitrices, quelquefois jusqu'à les croire animées d'une vie surnaturelle et à s'interdire, comme un sacrilège, d'y couper un seul rameau. Schiller, dans son Guillaume Tell, fait demander au jeune Walther s'il est vrai que les arbres de la montagne soient enchantés, qu'ils saignent quand on les frappe avec la hache «t que la main de celui qui les blesse sorte de la fosse après la mort, ainsi que l'assure un vieux berger. « C'est la vérité, répond Guillaume à son fils. Un charme réside en eux. Tu vois ces sommets tout blancs de neige qui se perdent dans les nues : il y a longtemps que les avalanches auraient englouti le bourg d'Âltorf, si la forêt n'était pas là, comme une garde avancée, pour le protéger. » Aujourd'hui, dans chaque canton, la loi, au nom de Tinté-

1 . Dans quelques hautes vallées du Valais, selon Tschudi, les paysans ont trouvé un ingénieux moyen de iixer les avalanches. Ils se rendent, au commencement du printemps, dans les endroits où elles se forment d'ordinaire, et ils plantent sur toute la surface inclinée de grands pieux qui empêchent la masse de se détacher au moment de la fonte. Ils créent ainsi une sorte de forêt artificielle. Bien plus, on a fait la remarque que certaines avalanches périodiques ne se produisent pas, toutes les fois que l'on n'a pas pu faucher les gazons où elles prennent leur origine. Les chaumes longs et desséchés qui sont restés en place et que la gelée a durcis suffisent pour fixer les neiges.

rét public, défend de défricher et d*endominager les bois dont la conservation a été jugée nécessaire.

Malheureusement ces précieuses et vaillantes forêts ne sont pas toujours les plus fortes dans la lutte qu'elles ont à soutenir contre leurs redoutables ennemis, les avalanches, les débordements de torrents, les éboulements du sol. Gène sont pas les avalanches ordinaires, celles de neige compacte, dont elles ont le plus à souffrir : cellesci se produisent tous les ans, à époque fixe, au retour de la saison chaude, et elles ont leurs couloirs, leui*s lits tout faitSy suffisants pour les contenir et d*où généralement elles ne s'écartent pas. Les avalanches de neige fraîchement tombée, dites avalanches de poudre j fortuites, vagabondes, font de bien plus grands dégâts : un vaste et épaistapisdeneigepulvérulente glisse sur le sol incliné, il entraîne avec lui d'autres couches neigeuses, grossit, se précipite avec une rapidité croissante, en roulant d'énormes vagues qui se pourchassent et se surmontent les unes les autres. L'avalanche a atteint la lisière de la forêt; elle s'y engouffre avec un fracas de tonnerre. Elle renverse, elle brise, elle broie tous les arbres placés sur son passage. Ce n'est pas tout; un courant d'air d'une extrême violence, une véritable trombe accompagne sa course vertigineuse; il l'escorte à droite et à gauche sur une largeur de plusieurs centaines de pas et il balaye tout ce qu'il rencontre; il déracine, lui aussi, des milliers d'arbres, il les emporte, il les fait tourbillonner dans les airs, comme des fétus de paille, avec des chalets, des granges, des hommes, des animaux, et les jette dans le fond de la vallée, ou même par delà, sur le versant d'une autre montagne située en face. En dehors de la trouée faite par cet ouragan, pas une feuille n'a remué dans les ramures de la forêt.

Les torrents débordés ne sont pas moins destructeurs. Dans les montagnes, en été, les pluies sont fréquentes et violentes, et il suffit d'un orage pour changer en quel-

ques heures de paisibles ruisseaux en torrents furieux. Quand ceux-ci suivent les lits qu'ils se sont précédemment creusés, — ce sont quelquefois des ravins profonds de 60 et de 100 pieds, — il n'y a pas à craindre de nouveaux malheurs ; mais souvent les blocs de rochers, les cailloux, la terre, le sable qu'ils charrient, s'entassent dans un passage plus resserré et forment un barrage; alors, si les habitants, prévoyant le danger, n'accourent pas avec des pioches, des pelles, des crocs, pour démolir l'obstacle, les eaux se jettent de côté et se précipitent n'importe où, sur un hameau, au milieu des pâturages, au travers d'une forêt ; après l'orage, l'énorme amas de décombres qui recouvre les herbages de la vallée est tout hérissé de grands troncs de Mélèzes et de Sapins. Quelquefois ce n'est pas seulement de l'eau que roule le torrent; il entraîne de la terre délayée, des roches molles et désagrégées à l'état de limon, et les dévastations de ce fleuve infernal, épais, noir, affreux, n'en sont que plus terribles. De Saussure a vu l'un de ces torrents de boue prés de Chamouny au mois d'août 1767, et il le décrit en ces termes ; « Un danger fort extraordinaire est celui d'être surpris par des torrents qui se forment subitement dans la vallée de Chamouny et descendent avec une violence incroyable du haut des montagnes qui sont à droite de 1 Arve. Ces montagnes, presque toutes d'ardoise, et en plusieurs endroits d'ardoise décomposée, renferment des espèces de bassins fort étendus, dans lesquels les orages accumulent quelquefois une immense quantité d'eau. Ces eaux, lorsqu'elles parviennent à une certaine hauteur, rompent tout à coup quelqu'une des parois peu solides de leurs réservoirs, et descendent alors avec une impétuosité terrible. Ce n'est pas de l'eau pure, mais une espèce ûe boue liquide, mêlée d'ardoise décomposée et de fragments de rochers. La force impulsive de cette bouillie dense et visqueuse est incompréhensible; elle entraine des rochers, renverse les édifices qui se trouvent sur son

passage, déracine les plus grands arbres» et désole les campagnes en creusant de profondes ravines et en couvrant les terres d*une épaisseur considérable de limon, de grafiïer et de fragments de roc. Lorsque les gens du pays voient venir c<» torrent qu'ils nomment le Nant sauvage^ ils poussent do grands cris pour avertir ceux qui sont au-dessous de fuir loin de son passage.... On ne peut pas imaginer un spectacle plus hideux : ces ardoises décomposées forment une boue épaisse dont les vagues Doires rendent un son sourd et lugubre, et, malgré la lenteur avec laquelle elles semblent se mouvoir, on les voit rouler des troncs d*arbres et des blocs de rochers d'un volume et d un poids considérables, v Un autre observateur a comparé le torrent ordinaire, bouillonnant, écumeux, bondissant en mille cascades, à un noble cour* sier effleurant à peine le sol dans sa course rapide, et la sinistre avalanche de vase à un pesant taureau qui, dans son aveugle fureur, s'en va la tète baissée, labourant le sol de ses cornes, et finit par rouler et s'abattre dans l'abîme.

Contre les éboulements du sol la forêt est encore plus impuissante. Il faut bien qu'elle tombe avec le terrain Mui la supporte. Ce sont les pluies fortes et prolongées qui sont la cause de ces accidents, et elles les produisent spécialement sur les montagnes revêtues d'un sol superficiel de formation sédimentaire, facile à dissoudre, tel que la marne, reposant sur un fond rocheux compact, incapable d'absorber l'eau. Ce sol a beau être recouvert de blocs, de plaques de grès. ou de brèche, la pluie s'insinue dans tous les intervalles, s'infiltre dans toutes les fissures, se répand et s'amasse dans la couche perméable, qui s'imbibe peu à peu tout entière et se délaye : alors elle glisse, elle coule en quelque sorte, et les rochers, les arbres qu'elle portait, n'ayant plus de soutien, sont eDtrainés par leur propre poids.

Les petits éboulements ne sont pas rares ; il n'y a pas

d4 LES FORÊTS

d*annèe où il ne s'en produise en divers endroits. « Us témoignent clairement, dit Tschudi, de cette lente et continuelle décomposition qui infailliblement fera un jour des Alpes un vrai chaos. » Les grands ébouiements, véritables écroulements de montagnes, sont d*épouvanfablés catastrophes ; en quelques instants, ils changent la face d'une région et font périr des populations entières. Tel fut celui du Rossberg, qui en 1806 détruisit les villages de Goldau, de Roetten, de'Busingen et de Lowertz, dans le canton de Schwytz*. Ce désastre, dont les vieillards d'Arth et des environs peuvent avoir été témoins dans leur enfance, est encore le sujet de douloureux souvenirs et de récits émouvants. M. Berlepsch Ta raconté d'une façon à la fois exacte et pittoresque : « Les années 1804 et 1805 avaient été très pluvieuses. La suivante le fut encore davantage, particulièrement au mois d'août et au commencement de septembre, où tombèrent des pluies torrentielles ; c'était à redouter un nouveau déluge.

« L'aspect d'une plaine inondée ou dont le sol est détrempé à la suite d'une saison humide est déjà fort triste, mais il est loin d'être aussi lugubre que celui d'une contrée montagneuse ravagée par Teau. L'image de la destruction se montre dans les vallons, dans les forêts et sur toutes les pentes. De tous côtés des torrents roulent leurs flots boueux; ils entraînent sur leur passage la terre et les pierres ; ils lavent et rendent luisante la surface ordinairement terne des rochers. Alors apparaissent, suspendues au-dessus des pentes abruptes, les racines dénudées des genévriers et d'autres arbrisseaux, des Sapins et des Mélèzes, des Érables et des Aunes. L'eau, pénétrant dans

1. Ou cite encore l'éboulement du Conto qui, en 1618, engloulit le bourg de Plurs et le village de Scilano avec 2450 habitants, ne laissant qu'une seule maison debout et trois personnes vivantes, et ceux des Diablerets^ en 1714 et en 1749, qui couvrirent les Alpes de Cheville et de Leyton d'une masse de décombres de plus de 300 pieds de hauteur.

les fentes des rocs, a emporté les couches du terrain qui les supportait, et ces arbres, naguère si vigoureux, s'inclinent ou se couchent tristement sur le sol. Leur écorce, pénétrée d*humidité, a perdu sa couleur brune et est devenue noire.... Dans les prairies, les touffes de fougère, les plus humbles plantes n'ont plus la force de se soutenir; elles gisent, languissantes et décolorées, sur la terre ruisselante.... Un sombre linceul recouvre tous les hauts sonunets, et intercepte le peu de lumière que l'horizon borné laisse pénétrer en temps ordinaire dans la vallée. [^es parois qui l'entourent disparaissent sous un dais de nuages, qui plane comme un mauvais génie sur la contrée.

« Tel était l'aspect du vallon de Goldau lorsque tout à coup, dans l'après-midi du 2 septembre, la pluie redoubla d'intensité. Au point du jour, les bergers qui se trouvaient au Spitzenbùhl et au Gnypenberg, sur les flancs du Rossberg, remarquèrent de larges crevasses qui venaient de s'ouvrir. A certaines places, le gazon formait des couches entassées les unes sur les autres, et dans les forêts voisines on entendait des craquements continus, comme si les racines eussent été brisées par une force souterraine. En même temps des fragments de brèche se détachaient des flancs de la montagne; mais comme les habitants étaient habitués à ces chutes et à ces bruits souterrains, leur sécurité ne fut pas troublée, et ils supposèrent seulement qu'il se produisait quelque part un glissement de terrain. Cependant d'heure en heure les fragments de rochers bondissaient toujours plus nombreux dans toutes les directions, l'air était dans une violente agitation et le sol tremblait sur un immense espace. Tous ceux qui étaient occupés aux travaux des champs, à la garde des troupeaux ou à la coupe du bois, tournaient toujours leurs regards inquiets vers la cime du Rossberg.

« Un peu avant cinq heures du soir, on vit apparaître

lie LES FOUETS

soudain au milieu de la pente une forte crevasse qui se divisa et se prolongea dans tous les sens. Le gazon semblait retourné sur lui-même comme par une immense charrue. Un mouvement semblable se fit remarquer ep même temps dans la forêt voisine. Les hautes tiges des sapins, ébranlées par une main invisible, étaient agitées

Le Tilliga de Goldeiu avant l'éboulemeat.

comme les épis d'un champ de blé que le souffle du vent fait ondoyer. Les oscillations devenant toujours plus fortes, les troncs et les branches se heurtèrent tes uns contre les autres, et bientôt tous les hAtes emplumés des bois, les corbeaux, les corneilles, les faucons, s'élancèrent en volées nombreuses et avec un concert de cris lugubres du côté du Itigi '. Un instant après, tout le sol

1 . Le versant oriental du Higi est séparé du Itossberg par la nUie

semblait soulevé psr des troupes de gigantesques taupes ; en quelques secondes le terrain du haut de la montagne se mit à glisser, lentement d'abord, puis avec une rapidité toujours croissante. A en croire les pâtres témoins de cet effroyable désastre, les Sapins, qui résistèrent quelque peu avant d'être emportés, présentaient A peu

L'Cboutement de Goldau.

près l'apparence de cheveux que l'on peignerait dans la sens opposé â leur direction habituelle.

a Peu de moments suffirent pour que le phénomène s'étendit de tous câtés : les pâturages, les vergers, les champs, les maisons avec les êtres animés qui s'y trouvaient furent entraînés à leur tour. Les habitants, sentant

de Goldau. limitée h ses deux eitréinites par le lac de Zug et par celui de Lowers. La moitié de ce dernier a élé comblée par l'ébouiemeiit du Roseberg.

le sol remuer el se dérober sous leurs pas, s'enfuirent pleins de terreur. A peine avaient-ils aperçu le danger, qu'un épouvantable craquement se fit entendre, comme si la terre eût été bouleversée jusque dans ses fondements. Une masse de plusieurs millions de toises, chargée de forêts, et une haute paroi de rochers, appelée Gemein-de-Maercht, se détachait du revers de la montagne et se précipitait sur la plaine. Ce fut le moment suprême; la scène qui se passa alors est peut-être sans pareille dans la tragique histoire des cataclysmes. Rocs, terre, gazon, arbres et buissons bondissaient en tourbillonnant et en soulevant d'épais nuages de débris, du côté de Goldau. Les fragments éboulés luttaient de rapidité et de fureur, tout croulait, et cet affreux pêle-mêle semblait annoncer la fin du monde. Des blocs de grandeur colossale, quelques-uns encore couverts de Sapins, traversaient les airs comme des projectiles lancés par quelque machine infernale ; d'autres, obus formidables, ricochaient sur la terre, semblaient ralentir un instant leur course furibonde, ^uis s'élançaient de nouveau dans l'espace avec un bruit comparable à celui du tonnerre; d'autres encore, se heurtant dans leur chute, volaient en éclats et se dispersaient au loin.

« A celte époque, toute la pente du Rossberg, presque jusqu'au sommet, était couverte d'habitations ; au pied de la montagne étaient groupés les riches villages de Goldau, de Busingen et de Lowers, contenant une population active et heureuse. Tout fut détruit. Le nombre des victimes fut de 447 ; les unes restèrent ensevelies sous les ruines, les autres moururent de leurs blessures*. »

L'éboulement du Rossberg fut un malheur irréparable; la vallée de Goldau n'est plus qu'un amas de ruines, un vaste chaos de roches innombrables, de toutes dimensions, de toutes lormes, tantôt rangées côté à côte, tantôt

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