LETTRE DIXIÈME
VARJATIONS DANS LA TEMPÉRATURE. — PHÉNOMÈNE ÉLECTRIQUE, — DE L'HIVER AU CANADA, — ABSENCE DE TOUTE TRADITION POÉTIQUE DANS CETTE CONTRÉE. — MA- NIÈRE DE FAIRE LE SUCRE. — SAISON DE LA PÈCHE. — MANIÈRE DE PÈCHER. — CHASSE AU CANARD. = UXE FAMILLE D'INDIENS. == PAPOUSES ET LEURS BERCEAUX. — MANUFACTURES INDIENNES, == GRENOUILLES.
Maison du Lac, 9 mai 1832.
Combien cet hiver a été différent de ce que j'attendais. Les neiges de décemhre ont continuellement fondu ; le 1° janvier on n’en voyait pas un flocon sur notre terrain, quoiqu'il en restât dans les bois. La chaleur du soleil était si grande le premier et le second jour de la nouvelle année, qu’on pouvait à peine endurer un manteau ou même un châle, au dehors; et au dedans, le feu nous était insupportable. Le temps resta assez doux jusqu’à la fin du mois, où le froid se fit sentir rudement, et continua de la sorte durant tout février. Le 1er de mars fut le jour le plus froid que j’eusse jamais enduré de ma vie ; le thermomètre descendit à 25 degrés dans la maison; dehors, il était beaucoup plus bas. La sensation du froid était très pénible de grand matin, et produisait un frisson involontaire , et une impression presque condensive dans la poitrine et dans l'estomac. La vapeur de notre haleine se congelait sur les draps etsur les couvertures. Tous les objets de métal que nous touchions glaçaient nos doigts. Ce froid excessif ne dura que trois jours, et ensuite éprouvâmes un adoucissement graduel de la température.
Pendant ce grand froid, je fus souvent frappée par la vue d’un phénomène que je supposai être d’une nature électrique. Tandis que les gelées étaient le plus intenses, je remarquai que, lorsque je me déshabillais, mes vêtements, qui, dans cette froide saison, se composent en grande partie d’étoffes de laine, ou sont doublés de flanelle, faisaient un bruit semblable au pétillement et au craquement du feu, et que dans l’obscurité ils faisaient jaillir des étincelles d'un bleu pâle, comme celles qu'on voit quand on casse du sucre en pain, ou lorsqu'on passe la main sur le dos d'un chat, dans les ténèbres ; le même effet se reproduisait quand je peignais et brossais mes cheveux (1).
La terre demeura couverte d’une très épaisse couche de neige pendant le mois de février et jusqu’au 19 mars , où un rapide dégel commença , et continua sans interrup-
(1) Ce phénomène cst assez commun partout où l'air est sec, — Ed.
tion jusqu’à ce que la terre eut entièrement dépouillé sa livrée blanche, ce qui fut effectué en moins d’une quinzaine. L’air, pendant les progrès du dégel, était plus chaud et'plus parfumé qu'il ne l’est ordinairement en Angjlerre, où l’on éprouve alors une humidité désagréable.
Quoiqu’un hiver du Canada ait ses inconvénients , il a aussi ses charmes. Après un jour ou deux de neige abondante , le ciel s’éclaircit et l’air se dégage de toute vapeur; la fumée monte en haute spirale jusqu’à ce qu’elle se perde dans les nues : le soir, quand le ciel est jaunâtre, ou de bonne heure, par un beau matin, quand la gelée blanche étincèle sur les arbres , on jouit d’un spectacle d’une beauté singulière.
J'aime beaucoup une promenade dans les bois, par un beau jour d’hiver, quand le doux azur des cieux n’est obscurci par l'ombre d’aueun nuage; si ce n’était la parure argentée qui recouvre la terre, je pourrais alors regarder ce ciel si pur, et dire : « c’est juin, le doux mois de juin. » Les arbres verts, tels que les pins, les cèdres , les hemlocks et les pins balsamiques, courbent leurs branches chargées d’une neige que la plus légère secousse éparpille à l’entour comme une pluie; mais elle est si légère et si sèche, qu'on peut la faire tomber sans le moindre inconvénient.
La cime des arbres, couronnée de neige, fait très bon effet. Vous prendrez souvent un noir tronc de sapin, avec son turban et son manteau blancs , pour quelqu'un qui s'approche affublé de cette étrange façon. Quant aux spectres et aux esprits, ils paraissent entièrement bannis du Canada. Ce pays est trop primitivement positif pour ces visiteurs surnaturels. Ici, point de souvenirs historiques , point de légendes sur ceux qui ont vécu jadis. L’imagination chercherait vainement de quoi s’entretenir dans ces forêts. Nous n’avons ni sorcières ni fées , ni spectres ni fantômes, ni satyres ni nymphes des bois; nos forêts mêmes dédaignent de donner asile aux Dryades et aux Hamadryades. Aucune Naïade ne hante les roseaux de nos lacs, où ne consacre, par sa présence, les ruisseaux de nos forêts. Nos chênes n’appartiennent point aux Druides ; et au lieu d’examiner avec une crainte mystérieuse nos curieux rochers de pierre calcaire , nous les livrons à l’habileté du géologue, pour qu’il nous explique les causes de leur configuration : au lieu de les investir du caractère solennel d'anciens temples ou d’autels du paganisme , nous ne les regardons qu’avec l’œil curieux de la philosophie naturelle.
Les Irlandais et les Ecossais, même de la plus humble classe, semblent renoncer à leurs anciennes superstitions quand ils viennent habiter les forêts du Canada. J'ai entendu un de nos amis s’écrier, en parlant du peu d'intérêt que le pays offre sous ce rapport : «C’est la moins poétique de toutes les contrées ; on ne peut y donner carrière à son imagination ; ici, tout est nouveau , le sol même paraît nouvellement formé ; — on ne voit dans ces bois aucune trace d’antique grandeur, point de souvenirs d’anciens faits liés au pays. Les seuls êtres qui m'inspirent quelque intérêt sont les Indiens , et ils manquent de cette humeur guerrière et de cette intelligence dont je me plaisais à les parer.
C'était là une lamentation de poète. Or, la classe de gens à laquelle ce pays convient si admirablement se compose de laboureurs et d'artisans industrieux mais non lettrés. Ils ne regrettent en aucune façon que la terre qu'ils cultivent n’ait pas été célébrée par la plume de l'historien ou par les chants du ménestrel. La terre leur livre ses trésors aussi librement que si elle avait été fécondée du sang des héros. Ils ne songent point à épargner les antiques chênes par un sentiment de vénération , et ne les prisent qu’autant qu'ils peuvent servir de construction. Ils n’ont pas le temps de contempler les
62 LES FORÊTS INTÉRIEURES beautés de la nature, quand bien même ils en auraient le goût ; et leur ignorance est un bonheur pour eux.
Après tout, ce ne sont là que des maux imaginaires , et l’on ne peut guère les considérer comme de justes motifs pour dédaigner le Canada. Ils exciteraient peu de compassion parmi le commun des hommes et des femmes, quoique sans doute ils en éveilleleraient davantage auprès des esprits plus raffinés et plus intelligents, qui regretteraient tout naturellement de se trouver dans un pays où le goût, le savoir et le génie sont si éloignés de la sphère où ils peuvent s'exercer et se développer.
Pour moi, quoiqu'il me soit facile d’entrer dans les sentiments du poète et de l’admirateur du fantastique et du merveilleux , je puis néanmoins me trouver très heureuse et très satisfaite en ce pays. Si les juges de l’histoire manquent, le livre de la nature est ouvert ici; etil y est éloquemment marqué du doigt de Dieu ; je puis en extraire mille sources d’amusement et d'intérêt, quand je me promène dans les forêts ou sur le bord des lacs.
Il faut maintenant que je vous parle de notre manière de faire le sucre, car ceci rentre plus spécialement dans mon domaine. Notre expérience fut d’abord faite sur une très petite échelle, n'ayant qu’une chaudière et deux marmites en fonte ; mais cela était suffisant pour nous initier dans l’art de convertir la sève en mélasse, et enfin la mélasse en sucre.
La première chose nécessaire avant de faire les incisions aux arbres, c’est de se pourvoir de petits baquets grossiers pour recevoir la sève à mesure qu’elle coule : ce sont simplement des fragments de pins, creusés avec une hache. 11 y a deux manières de pratiquer les incisions : ou l’on fait une entaille dans l’écorce , ou l’on y perce un trou avec une tarière. Ce dernier moyen, comme le plus prompt, est le plus ordinairement usité. Ensuite, on introduit dans le trou un morceau de bois de cèdre ou de sureau légèrement creusé, de facon à faire couler en bas la sève et à la diriger dans le baquet ; j'ai même vu une petite latte servir de conducteur. Les nôtres étaient dans toutes les règles , vous pouvez le croire. — La sève coule plus abondamment après une nuit de gelée, suivie d’une journée belle et chaude ; il faut la recueillir pendant le jour dans un baril ou dans un baquet, capable de contenir tout ce qui peut être bouilli le même soir ; on ne doit pas la garder plus de vingt-quatre heures, car elle fermente aisément, et elle ne donne de sucre bien grenu que lorsqu'elle est fraîche.
Mon mari, aidé d’un jeune garçon irlandais, commença à recueillir la sève dans la dernière semaine de mars. On fixa un bâton en travers de deux pieux fourchus, assez forts pour supporter le poids de la grande chaudière, Leur occupation pendant le jour fut de vider les petits baquets et de couper du bois pour alimenter les feux. Le soir, ils allumèrent le feu et commencèrent à faire bouillir la sève.
C'était un curieux et joli spectacle que de voir les faiseurs de sucre, avec leur feu de bois clair, au milieu des arbres, tantôt attisant le feu , tantôt versant du liquide et le remuant avec une grande cuillère. Quand le feu devenait plus vif, le jus bouillait et écumait dans la chaudière , et pour l'empêcher de déborder, il fallait y jeter de nouvelle sève.
Quand la liqueur commence à se réduire en mélasse, on l’apporte à la personne qui est chargée du reste de l’opération, c’est-à-dire de transformer la mélasse en sucre. Rien de plus simple ; il faut seulement écumer avec soin , et empêcher la masse de s’enlever, jusqu'à ce qu’elle arrive à la consistance convenable; pour s'assurer qu'elle y est
parvenue, on en jette un peu dans de l’eau froide. Quand le pot ou le chaudron se remplit d’une écume jaunâtre, qui se gonfle en larges bulles d’où s’échappent des bouffées de vapeur, c’est un signe que la mélasse est presque convertie en sucre. Ceux qui font grande attention à dépouiller la liqueur de toute écume , et qui savent bien l’amener à point , feront une denrée à peine inférieure au sucre de canne (1).
En général , on voit le sucre d'érable en larges pains, comme la cire des abeilles ; il est compacte et serré , mais il paraît plus beau quand il est rompu en masses raboteuses comme le sucre candi, et que le grain en est gros et brillant.
On l'écrase en le roulant , ou bien on le râpe avec un couteau destiné à cet usage, parce qu’il est fort long à fondre dans le thé s’il n’est point ainsi préparé. Je surveillai la dernière partie de l'opération , celle de réduire la mélasse en sucre; et, eu égard à ce que c'était ma première tentative, et que je n’avais personne d’expérimenté pour me conduire toute ma science se réduisant aux informations qui m’avaient été données par un voisin plus expérimenté, j'ai assez bien réussi, et j'ai fait du sucre d’un beau grain brillant et d’une belle couleur. J'ai fait en outre trois gallons de mélasse, qui nous sont d’un grand secours ; car c’est un ingrédient très agréable dans les gâteaux et une sauce excellente pour les puddings.
Les Yankees, m’a-t-on dit, font d’excellentes confitures en se servant de mélasse au lieu de sucre. La mélasse qui provient de la sève de l’érable est très différente de la mélasse des Indes Occidentales, pour le goût, la couleur et la consistance.
Nous avons fait aussi un petit baril de vinaigre , qui promet d’être bon. Nou avons laissé réduire cinq pleins seaux de sève jusqu’à ce qu’ils n’en aient plus rempli que deux, etaprès avoir versé le restant dans le baril , nous l'avons fait fermenter avec du levain ; ensuite on l’a placé près du feu , et on l’y a laissé au lieu de l’exposer à ia chaleur du soleil.
Et maintenant, est-ce une chose profitable ou non, pour le fermier, de faire du sucre d'érable? cela dépend des circonstances. S’il lui faut louer des bras pour travailler ei que les salaires soivent élevés , il ne lui est certainement pas avantageux de faire di sucre, à moins que ce ne soit en grand. Ce qui pourrait l'y encourager, c’est que ia saison où on le fait commence lorsqu'on n’a guère d’autre occupation que de couper le bois, parce que la terre est encore trop gelée pour permettre d’ensemencer, et que, par suite, le temps n’est pas aussi précieux que lorsque le printemps est plus avancé.
Quand la famille est nombreuse en enfants et qu’il y a une plantation convenabie d’arbres à sucre dans la propriété, c’est assurément ure économie de faire du sucre, parce qu’on peut occuper les jeunes enfants à vider les baquets et à ramasser du hois à brûler ; les plus grands peuvent soigner les chaudières et entretenir le feu tandis qu'on fait bouillir la sève; puis la femme et les filles peuvent finir le sucre dans l’intérieur de la maison.
Le sucre d’érable se vend huit et douze sous la livre, et quelquefois plus, D'abord, je n’aimais pas beaucoup le goût qu’il donnait au thé , mais en peu de 122p5 j2 le préférai de beaucoup au sucre de canne ; et pour les confitures, il est selsx moi délicieux. Je vous en enverrai un échantillon par la première occasion , afiu jue vous en jugiez la bonté par vous-même.
(1) Le sucre d'érable, lorsqu'il est bien fait, ressemble beaucoup à ce qu’on appelle poudre de sucre candi , que vendent tous les épiciers , comme un article recherché peur sucrer le café ; il ressemble beaucoup au sucre d'érable pour sa cristallisation.
LES FORÈTS INTERTEURES
Le temps est maintenant très chaud, ilest même lourd ; nous pouvons à peine supporter la chaleur du fourneau dans la cuisine ; quant au petit salon, il n’est guère besoin d'y avoir du feu , puisque j'ouvre la porte et que je m’assieds sur le seuil pour jouir de la brise du lac. Les insectes commencent dejà à devenir importuns , surtout les mouches noires. Ce sont de très vilaines mouches, dont le corps est noir et les ailes et les pattes blanches ; on ne sent pas leur morsure pendant quelques minutes , mais on en est averti par un ruisseau de sang qui coule de la blessure ; au bout de quelques heures, la peau enfle et devient très douloureuse.
Ces vilaines béles prennent surtout plaisir à piquer les côtés du cou, les oreilles et les pommettes des joues ; quant à moi , l’enflure me reste plusieurs jours. Les moustiques sont aussi fort incommodes. Le bruit qu’ils font me déplait encore plus que leur piqûre. Pour les éloigner de la maison, nous allumons de petits tas de copeaux humides dont la fumée les chasse ; mais ce remède n’est pas toujours efficace , et par lui-même il est désagréable.
Nous sommes dans la saison de la pêche ; nos lacs sont fameux pour le masquinongé, la truite saumonée, le poisson blane, la basse noire, et beaucoup d'autres. Nous voyons souvent les légers canots des pécheurs passer et repasser, par des nuits sombres, devant notre porte. S.. est considéré comme très habile à manier la lance, et il y prend tant de plaisir qu’il manque rarement les nuits favorables pour cet amusement. Plus la nuit est sombre et l’eau calme , mieux cela vaut pour la pêche.
C'est un joli spectacle que de voir ces petites barques sortir lentement de quelque étroite baie du rivage que bordent les sombres pins, et manœuvrer parmi les îles des lacs. On distingue ces barques dans l’obscurité par la traînée de lumière que répand le yack ,—sorte de panier en grillage de fer et sans couvercle, fixé à un long bâton qui est placé sur les côtés du canot. Ce panier est rempli d’une substance très combustible appelée pin-gras , qui brûle avec une flamme extrêmement vive ; on se sert aussi de rouleaux d’écorce de bouleau , lesquels s’enflamment très aisément,
La lumière ainsi suspendue rend très visibles les objets au-dessous de la surface de l’eau. Une personne se tient debout au milieu du bateau , brandissant sa lance à pêcher —sorte de trident en fer , et prête à frapper tout poisson qu’elle verra glisser dans les eaux , tandis qu’une autre, à l’aide de sa pagaie, dirige le canot avec précaution. Cet exercice exige un coup d’œil prompt , une main ferme et beaucoup de prudence.
J'aime beaucoup à voir ces canots ainsi éclairés glisser en silence sur les eaux tranquilles, et en illuminer au loin la surface par un brillant jet de lumière, à la lueur duquel nous pouvons apercevoir distinctement la forme du pêcheur qui se trouve debout au milieu du iateau, regardant d'un côté, puis de l’autre, ou brandissant son arme prête à frapper. Lorsque quatre ou cinq de ces légers bateaux se trouvent réunis sur la pécherie , l'effet est magnifique.
Les Indiens sont très adroits dans ce genre de pêche; les femmes indiennes rament avec une admirable dextérité, Il y a aussi une autre manière de pêcher dans laquelle ces peuples excellent , c'est de pêcher sur la glace, exercice qui exige une grande patience, l’Indien, pourvu de son tomahawk , d’une lance , de sa couverture et de son hameçon de bois, s’avance vers la partie du lac qu'il a choisi. Après avoir fait un trou dans la glace avec son tomahawk , il se place sur ses mains et ses genoux, etjette sa couverture par dessus lui de façon à obscurcir les eaux et à ne pas être aperçu des pois-
sons j ilreste ainsi posé pendant des heures entières, attendant patiemment l'approche
Se, ny um ©
DU CANADA. 65 de sa proie, qu'il frappe avec une précision admirable aussitôt qu'elle vient à portée de sa lance.
Les masquinongés que l’on pêche ainsi, sont d’un goût supérieur à ceux qu’on
prend dans une saison plus avancée , et l'on peut en acheter des Indiens à un prix très raisonnable. J'ai donné un pain assez petit pour un poisson qui pesait de dix-huit à vingt livres. Le masquinongé est selon toutes les apparences une grande espèce de brochet , et il est aussi vorace que ce dernier. * L'un des petits lacs de l’'Otanabée est appelé le lac des truites , à cause de l’abondance des truites saumonées qui remplissent ses eaux. On trouve aussi dans ces lacs le poisson blanc , et il y est très bon. Les gros poissons sont pour la plupart pris à la lance , peu de personnes ayant le temps de pêcher à la ligne dans ce pays du travail et de l’industrie.
Dès que la glace se brise, nos lacs sont visités par des troupes innombrables d’oiseaux sauvages : quelques canards sont extrêmement beaux de plumage et ont un goût très fin. J'aime à voir leurs jolies têtes floiter tranquillement sur les ondes , ou s’élever soudain et effleurer les rives bordées de pins, puis redescendre sur les eaux et y demeurer stationnaires comme une flotte à l'ancre. Quelquefois on voit une vieille canne qui conduit sa couvée hors des roseaux; ces petites bêtes sont gracieuses à voir flotter autour de leur mère ; mais à la moindre apparence de danger, ils disparaissent en plongeant. Les grenouilles sont les ennemies des jeunes couvées, qui sont aussi la proie du masquinongé, et sans doute de tous les autres gros poissons qui abondent dans ces eaux.
Les canards sont dans toute leur beauté au commencement de l’été , lorsqu'ils sont en troupes dans les rivières où ils s’engraissent de riz vert qu’ils dévorent gloutonnement.
Les Indiens sont très adroits à chasser le canard : ils remplissent un canot de rameaux verts , de sorte qu'il ressemble à une île flottante ; cachés sous ses rameaux , ils peuvent approcher de ces prudents oiseaux bien plus qu’ils ne le pourraient autrement. Le même moyen est souvent mis en usage par nos chasseurs avec un grand succès.
Une famille d’Indiens a dressé ses tentes sur une des îles de notre lac. De notre fenêtre du milieu, nous pouvons distinguer la légère fumée bleuâtre de leurs feux de bois, qui montent à travers les arbres , ou tournoie au-dessus des eaux.
Les femmes sont venues me voir quelquefois par curiosité, quelquefois dans le dessein d'échanger des corbeilles, des nattes, des canards ou du gibier, pour du porc, de la farine, des pommes de terre ou des parties d'habillement. Quelque fois leur objet est d'emprunter une « marmite pour faire la cuisine ; elles la rendent très exactement. »
Une fois, une femme indienne vint pour emprunter un baquet à laver le linge ; mais, ne connaissant pas son langage, je ne pus, pendant quelques instants, comprendre ce qu'elle voulait; enfin, elle releva un coin de sa couverture, et me montrant du savon, se mit à la frotter entre ses mains, imitant l’action de savonner , ensuite elle se prit à rire et désigna du doigt un baquet ; puis, elle leva deux doigts pour faire comprendre qu’elle l’emportait pour deux jours.
Ces gens paraissent d’un caractère doux et aimable, et jusqu'ici nous les avons trou vés très honnètes. Une fois cependant , le vieux chasseur Pierre obtint de moi du pain,
et me promit en retour une paire de canards ; mais quand le temps du paiement arrivz, et que je demandai mes canards, il prit un air sombre , et répliqua avec cette brièveté qui les caractérise : « Point de canards , » Chippewa ( voulant parler de S..., car c’est le nom d’amitié qu’ils lui ont donné, ) est allé au lac avec le canot, point de canot, canards tantôt. » Tantôt est une expression favorite des Indiens, parce qu’elle exprime un temps indéfini; il se peut que cela veuille dire demain ou une semaine , un mois, une année peut-être, ou même plus. Ils font rarement une promesse directe.
Comme il n’est pas sage de se laisser tromper si on peut l’empécher , je refusai froidement toute proposition d'échange avec les Indiens jusqu’à ce que j’eusse vu mes canards.
Quelque temps après, je reçus un canard par les mains de Maguin, espèce de Flibberty-Gibbet indien ; ce jeune garcon est un petit nain bossu , très malicieux ; un parfait lutin. Son plaisir semble être de tourmenter les petits enfants indiens dans le Wigawam, ou de taquiner les bons chiens de chasse. Il parle anglais avec facilité , et ilécrit passablement pour un Indien ; il accompagne ordinairement les femmes dans leurs visites, et leur sert d’interprète, riant, avec la malice d’un singe, du mauvais anglais de sa mère, et de mon embarras quand je ne puis comprendre ses signes ; malgré son extrême difformité , il semble doué d’une large dose de vanité , et il contemple son visage dans le miroir avec une grande satisfaction. Quand je lui demandai son nom , il répondit : « Maquin , le nom indien, mais monsieur Walker, le nom anglais , homme trèsbon ; » on l’avait ainsi nommé du nom de ce monsieur Walker.
Les Indiens observent très scrupuleusement je dimanche ; et ce jour-là ils montrent une grande répugnance à s'occuper de trafic ou de leurs exercices ordinaires , la chasse ou la pêche.
Les jeunes Indiens sont très habiles à manier un grand arc avec des flèches de bois, assez lourdes et à pointes émoussées. Maquin dit qu’il pourrait tuer des canards et de petits oiseaux avec ses flèches; mais j’aurais cru qu’elles n'étaient point propres à atteindre les objets à une grande distance, parce qu'elles paraissent fort lourdes.
Il est agréable d'entendre les Indiens chanter leurs hymnes le dimanche au soir, et élever leurs voix douces et pleines pendant le calme de la nuit. J'ai souvent écouté nos sauvages voisins chantant les louanges du seigneur dans la simplicité et la ferveur de leur âme ; et j'ai senti que c'était un reproche pour nous; que ces pauvres Indiens errants et à demi-civilisés fussent les seuls qui se rassemblassent pour glorifier Dieu dans le désert.
Je remarquai, avec beaucoup de satisfaction, la piété simple de la compagne du chasseur Pierre ; femme d'un âge mür, assez forte, brune, et de la physionomie la plus aimable. Nous prenions le thé lorsqu’elle ouvrit doucement la porte et regarda düus l’intérieur ; un sourire d'encouragement l'ayant engagée à entrer , elle déposa à terre un Papouse assez noirot (papouse est le mot indien pour poisson ou petit enfant ), et regardant autour d’elle avec une expression de curiosité et de ravissement, Nous lui offrimes du thé et du pain, lui faisant signe de prendre un siége vacant près de la table. Elle parut satisfaite de l'invitation , et mettant l'enfant sur ses genoux elle versa du thé dans sa soucoupe et le lui donna à boire. Elle mangea très modérément , et quand elle eut fini , elle se leva , enveloppa son visage dans les plis de sa couverture et courba la tête sur sa poitrine , dans l'attitude de la prière. Elle accomplit ce petit acte de dévotion sans la moindre ostentation pharisaïque , mais dans la droiture et la simplicité de son
cœur. Ensuite, elle nous remercia avec un visage rayonnant de bonne humeur , et prenant la petite Rachel par les mains , elle la jeta par-dessus son épaule , de maniére à me faire craindre la dislocation des bras de la fragile créature ; mais la papouse sembla fort satisfaite de ce traitement.
Pendant les longs voyages , les enfants sont placés dans des espèces de hottes d’une forme particulière , que les mères suspendent à leurs épaules par des courroies de peau de daim ; mais les nouveaux nés sont emmaillotés dans un petit berceau plat assujetti avec des cercles flexibles pour qu'il ne puisse sortir de la hotte. Les enfants sont enveloppés de manière à ne pouvoir remuer les membres. On déploie souvent beaucoup de coquetterie dans les bandes qui entourent le papouss.
Une écharpe, attachée à ce berceau, passe autour des épaules maternelles ; le dos de l'enfant est appuyé contre celui de sa mère , et son visage est à l'air. La première chose que fait une femme canadienne en entrant dans une maison , c’est de se débarrasser de son fardeau , et de l’appuyer droit contre le mur , contre une chaise, un coffre ou tout autre soutien, et le prisonnier setient là, assez semblable à une momie dans son étui. J'ai vu dans quelques vieux missels enluminés , des peintures de la Vierge et de l'enfant Jésus, où ce dernier ressemblait assez à un papouse entouré de ses langes.
Les femmes indiennes sont très affectueuses pour leurs petits enfants ; la douceur et la sérénité paraissent être des qualités distinctives de leur caractère ; je ne saurais dire si cela vient de leur propre nature ou bien des effets civilisateurs du christianisme. Certes, en aucune circonstance la religion chrétienn ne paraît plus aimable que lorsque , dégagée des doutes et des erreurs de nos scejtiques modernes, elle se réfléchit dans la conduite de l’Indien converti, et le délivrant u'es liens de l’idolâtrie et de la corruption naturelle, lui fait produire les fruits de la piété :t de la morale. On peut dire qu’ils recoivent les vérités de l'Évangile comme les petits e:1fants , avec la simplicité du cœur et une foi ardente.
Les femmes canadiennes sont très adroites dans plusieurs ouvrages manuels, Leurs paniers d’écorce de bouleau sont très commode: pour différents usages; ma corbeille au pain, ma corbeille au sucre et ma boite à couteaux , sont faites de cette humble matière. Quand ces ouvrages sont ornés de dessins en plumes de couleurs, je vous assure qu’ils ne manquent point d'élégance. Ces mêmes femmes font si bien les vases en écorce de bouleau, qu’ils servent à une foule de destinations utiles dans un ménage : ils peuvent contenir de l’eau , du lait, du bouillon ou tout autre liquide. Ils sont cousus ou plutôt piqués avec les fortes racines du tamarin ou mélèze, ou bien avec des filandre:; d'écorce de cèdre, Elles tressent aussi des espèces de paniers très utiles, avec l’écorce extérieure du bois de basse et du frène blanc ; quelques uns de ces paniers, plus grossièrement faits que les autres, sont employés à la récolte des pommes de terre , du maïs ou des navets; les colons trouvent qu'ils remplacent parfaitement les paniers d’osier de l’ancien continent.
Les Indiens connaissent diverses teintures, dont ils ornent de fort élégants paniers de fantaisie et les pointes de porc-épic. Plusieurs jolis échantillons de leur habileté en ce genre , décorent notre petit salon et peuvent servir de portefeuilles , de vases de fleurs et de paniers à ouvrage.
Parmi les choses qu’on leur montre, ce sont plutôt des objets utiles que des objets de pur ornement qu’ils paraissent estimer. Ils sont rusés et serrés dans tous leur marchés, et font preuve d’une prudence étonnante dans leurs échanges. Il est beaucoup
moins difficile de traiter avec les hommes qu'avec les femmes, qui déploient quelquefois une opiniâtreté singulière. Si elles se sont mis en tête d'obtenir une chose, elles viendront vous trouver tous les jours , refusant tout autre objet que vous leur ofñirez. Une de nos Canadiennes s’éprit de passion pour une robe de chambre d’indienne très voyante, qui appartient à mon mari ; et quoique j’eusse positivement refusé de m’en défaire , toutes les femmes du wigawam vinrent l’une après l'autre pour voir la robe ; mot qu'elles prononcaient avec le ton plaintif particulier à leur voix ; et quand je disais, « Il n’y a pas de robe à vendre, » elles laissaient échapper une triste exclamation de regret, et s’en allaient.
Ils feront rarement exprès pour vous, un article qui vous est nécessaire ; si vous exprimez le désir d’avoir des paniers d’une forme particulière , et qu’ils ne se trouvent point en avoir de tout prêts, ils vous font leur réponse vague et habituelle de « tantôt ». Si les marchandises que vous leur offrez en échange des leurs, ne répondent pas à leur attente , ils vous regardent d’un air sournois et fâché , ou répondent « Car-car, » (non, non, ) ou bien « Carwini », ce qui est une négative encore plus formelle. Quand le marché complaît ils témoignent leur approbation par plusieurs signes de tête affirmatifs etun bruit assez semblable à un grognement; les canards, le poisson, le gibier, ou les paniers, sont aussitôt placés près de vous, et des articles d'échange sont mis dans les plis de leurs larges coutures, ou déposés dans une espèce de besace de jonc, assez semblable aux cabas dans lesquels les charpentiers anglais portent leurs outils.
Les femmes imitent l'habillement des blancs , et sont assez adroites à tirer parti de leurs emplettes. La plupart des jeunes filles cousent fort proprement. Je leur ai souvent donné des morceaux de soie et de velours , et de la tresse ; elles en paraissaient fort reconnaissantes.
Je suis très occupée de mon jardin en ce moment; plusieurs de nos semences de légumes sont en terre , quoiqu’on me dise que nous nous sommes un peu trop pressés ; car ily a dix à parier contre un, que les jeunes plantes seront brûlées par les dernières gelées, qui arrivent souvent dans le mois de mai, et même au commencement de juin.
Notre jardin à présent n’a pas lieu d’être fier ; ce n’est qu’un espace de terre entouré d’une vilaine barrière de morceaux de bois fendus , pour empêcher le bétail de détruire les légumes. À un autre printemps, j'espère avoir une jolie clôture et une portion de terrain consacrée aux fleurs. Ce printemps-ci , il y a tant d'ouvrage pressé à faire sur notre propriété, pour ouvrir un nouveau champ à de nouvelles récoltes que je n’aimerais pas à solliciter en faveur d’un joli jardin.
Les arbres de la forêt sont presque tous en feuilles. Le printemps n’est jamais venu plus rapidement que cette année. La verdure est très fraîche, mille jolies fleurs s’épanouissent dans les bois et dans les prairies, et nos petits chanteurs canadiens ne sont pas muets. La joyeuse mélodie du rouge-gorge , le chant retentissant du merle et de la grive, mélés au cri doux et agréable du petit oiseau appelé {hitabebec , et au chant du roitelet, remplissent nos bois.
Quant à moi, je ne vois ni raison ni sagesse à critiquer les biens que nous possédons, parce qu’il leur manque quelque chose de ce que nous avions auparavant. Je sais que c'est la mode parmi les voyageurs d'assurer que nos races emplumées sont muettes, vu que loin de plaire, leurs cris discordants percent et fatiguent les oreilles. Je ne dirais pas la vérité, si j’assurais que nos oiseaux chanteurs sont en aussi grand nombre ou
généralemeht aussi mélodieux que ceux d'Europe ; mais je ne dois pas permettre à la prévention de dépouiller de ses droits ma patrie adoptive.
Je crois que ses grenouilles mêmes ont été calomniées ; si ce n’était la monotonie de leurs cris, ils ne me sembleraient pas totalement dépourvus d'harmonie. Les grenouilles vertes sont fort belles ; leur dos, du vert le plus vif, est marqué de taches ovales brunes : elles sont en outre plus grandes que nos plus grosses grenouilles d'Angleterre , et certainement elles leur sont de beaucoup préférables sous tous les rapports. Leur cri ressemble à celui d’un oiseau , il n’a rien qui tienne du coassement.
Les grenouilles taureaux diffèrent beaucoup des grenouilles vertes. Au lieu de m'impatienter de leurs singuliers cris, je puis à peine m'empêcher de rire quand une de ces grandes bêtes élève sa large tête brune au-dessus de l’eau , et dit, «williroo, williroo , williroo ;» sur quoi, une autre grenouille lui répond d’une partie éloignée du marécage , et d'un ton encore plus enroué, « get out, get out, get out ; » et bientôt on entend un chœur de vieilles et de jeunes grenouilles , qui semblent vouloir se surpasser.
Dans ma prochaine lettre, je vous parlerai de l’essaim que nous avons convoqué pour ranger notre bois ; ce qui aura lieu dans deux ou trois semaines. J’éprouve quelque inquiétude à l'égard de ces amas de bois qu’on va brûler sur la terre en friche qui entoure la maison , car cela me paraît une opération bien hasardeuse.
Je vous écrirai de nouveau avant peu, Adieu, la meilleure des amies.