‹ Les forêts intérieures du Canada [microforme]Chapitre 16 sur 38 · LETTRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE ONZIÈME

QUELS SONT LES ÉMIGRANTS FAITS POUR LE CANADA. —— QUALITÉS INDISPENSABLES POUR RÉUSSIR, == ÉMISSION ‘DE CAPITAUX. — ARTICLES UTILES QU'IL FAUT APPORTER. — ‘OCCUPATIONS D’UNE FAMILLE DE COLONS, — MANQUE DE PATIENCE ET D'ÉNERGIE CHEZ QUELQUES FEMMES. — CONDUITE DE LA LAITERIE, —=FROMAGE. — DU MAÏS ET DE SA CULTURE, == DES POMMES DE TERRE, == DU PRIX DE LA MAIN-D'ŒUVRE,

9 août 18334

Vous appelez mon attention particulière sur diverses questions, ma chère amie; ce que je puis vous promettre, c’est que je ferai de mon mieux pour y répondre aussi explicitement que possible ; mais en même temps, je dois vous rappeler qu’en fait de style épistolaire , la brièveté n’est pas une de mes perfections. Si je deviens trop diffuse en vous détaillant de simples choses usuelles , il faut excuser mon infirmité , et l’attribuer au penchant de mon sexe pour le bavardage ; mais aussi n'oubliez pas, pour votre Con-

solation , que si vos yeux sont fatigués , vos oreilles ne le seront pas. ne

Je vais prendre vos questions par ordre ; ainsi, d’abord, vous me demandez, « Quelles sont les personnes qui conviennent le mieux à la vie de défricheurs ? »

Je réponds sans hésiter : les ouvriers pauvres et sages qui sont accoutumés à un rude travail, qui ont des habitudes d'industrie’, une nombreuse famille à établir, et une louable horreur de la maison de refuge et des surveillants de la paroisse ; ce sentiment leur rendra plus légères les épreuves et les privations qui les attendent dans les forêts ; et avec le temps ils obtiendront une honnête aisance et'seront affranchis du besoin , si ce n’est du travail. Les artisans gagnent mieux leur vie à exercer leur état dans les petites villes, ou dans les districts formés depuis longtemps, qu’à se faire défricheurs.

« Qui sont encore ceux qui trouveront le plus d’avantage à émigrer ? » — Les hommes qui possèdent un revenu modéré ou un bon capital peuvent gagner quelque fortune au Canada. S'ils ont un jugement sûr, et s’ils peuvent acheter en grand, ils doubleront ou tripleront leurs capitaux par des ventes et des achats judicieux. Mais il me serait plus facile de désigner ceux qui ne sont point propres à l’émigration, que ceux qui lesont.

Le pauvre gentleman d’habitudes délicates et raffinées , qui ne peut suffire à payer tous les travaux nécessaires pour pousser l’œuvre de son établissement sur une assez large échelle , et qui ne veut ou ne peut travailler par lui-même , n’est pas fait pour le Canada , surtout s’il a des goûts dispendieux. Celui même qui possède un petit revenu, à moins qu’il ne consente à manier la pioche et la hache , trouvera, malgré sa prudence et son économie, beaucoup de peine à ne pas s’endetter pendant les deux ou trois premières années. Quelques hommes de cette classe ont réussi, mais la lutte a été difficile.

Il est encore une autre classe de personnes tout à fai: opposées à la vie des bois : ce sont les femmes et les enfants de ceux qui ont été autrefois de riches négociants, accoutumés à toutes les jouissances journalières que l'argent procure ou que la mode invente , et dont les idées de bonheur se r’ttachent aux habitudes , et aux goûts du grand monde. Lesjeunes filles qui ont été élevées dans des pensions renommées , et qui y ont appris à dédaigner tout ce qui est utile et économique , font de tristes femmes pour des colons.Rien n’est plus misérable que la situation de personnes ainsi élevées lorsqu’elles viennent habiter les forêts du Canada : dégoûtées par le changement désagréable survenu dans leur manière de vivre, fatiguées et mécontentes de tous les objets qui les entourent, toute tâche leur est une fatigue , toute occupation, une chose humiliante.

Pour de telles personnes ( et il s’en trouve dans les colonies), le Canada est le pire de tous les pays du monde; et je leur conseillerais fort , lorsqu'elles se sentent aussi incapables par leurs habitudes et par leurs penchants , de ne point songer à traverser l'Océan , car elles deviendraient pauvres et misérables.

Le colon qui veut réussir dans ce pays doit posséder les qualités suivantes : la persévérance, la patience , l’industrie , l’habileté , la modération , l’abnégation de soi-même ; et si c’est un gentleman, un petit revenu est presque indispensable ; un bon revenu est encore plus désirable.

Les avances pour acheter et défricher la terre, pour bâtir, pour nourrir une famille, payer les gages des domestiques , et plusieurs autres dépenses inévitables, ne peuvent se faire sans quelques ressources pécuniaires ; et comme la terre rapporte

ee DB. ou

peu de chose pendant les deux ou trois premières années , il serait convenable qu’un colon possédât quelques milles livres pour l'aider à monter sa fermeet a subvenir aux dépenses susdites, sinon il se trouvera bientôt environné de grandes diflicultés.

Maintenant, venons à votre troisième question : « Quelle serait pour un colon la manière la plus avantageuse d'employer son argent, s’il en apportait plus qu’il n’en faut pour sa dépense? »

Sur un pareil sujet, vous comprenez que je ne puis guère être propre à donner un avis. Mon mari et nos amis qui sont versés dans tout ce qui se rapporte aux colonies, disent : prêtez votre capital sur hypothèque, sur de bonnes terres , et à un taux d'intérêt élevé. L’achat des terres est souvent une bonne spéculation, mais ce mode de place-ment n’est pas toujours aussi certain qu’une hypothèque , parce qu’il ne rapporte point d'intérêt ; et quoique avec le temps on puisse tirer un bon parti de ses terres , il n’est pas aussi facile de s’en défaire avantageusement , en cas de besoin. Un homme qui possède plusieurs milliers d’arpents dans différents districts peut se trouver dans l’embarras pour cinq cents francs réclamés à l’improviste , s’il emploie tous ses capitaux en propriétés de ce genre.

11 me serait difficile d’énumérer tous les bons placements de fonds. Il y a si peu de capitaux en circulation, que les personnes assez heureuses pour en avoir à leur disposition peuvent faire tout ce qu’il leur plaît.

« Quels sont les objets les plus nécessaires que doit apporter un colon ? »

Des outils , une bonne provision de vêtements et de souliers, un bon lit, snrtout des couvertures chaudes , car ici elles coûtent beaucoup plus cher , et ne sont pas aussi bonnes que celles d'Angleterre. Il faut apporter en outre une bonne collection de graines potagères, parce que celles que vous achetez ici dans les magasins sont d’une triste qualité; de plus, elles sont cachetées dans des paquets qu’on ne peut ouvrir qu'après les avoir payés, ot l’on peut, comme cela nous est arrivé, donner son argent pour de la paille ou des cosses vides, ou pour de vieilles graines mangées des vers, C’est là, je le dis à regret, un tour de Yankee; quoique je ne doute pas que John Bullne fit de même s’il en avait l’occasion , parce qu’il y a des fripons dans tous les pays du monde.

Quant à l’ameublement et aux objets lourds de toute espèce, je recommande d’en apporter le moins possible. Les objets de quincaillerie ne sont guère plus dispendieux ici qu’en Angleterre, et souvent ils se trouvent plus appropriés au Pys ; en outre , le transport par terre coûte beaucoup.

Nous avons perdu un gros ballot d'outils , que les voituriers ne nous ont jamais rendu, quoique nous en eussions payé le port d’avance à Prescott. Il vaut mieux faire assurer ses effets , et alors les voituriers en sont responsables.

Vous demandez si l’épicerie et tous les articles de consommation sont chers ou à bas prix.

Cela dépend des circonstances et de la position. Dans les villes situées au milieu des provinces formées depuis longtemps , et près des eaux navigables , ils sont à meilleur compte que chez vous ; mais ils coûtent presque deux fois plus cher, dans les nouveaux districts, où les communications par.eau sont éloignées ;-où les chemins sont mauvais, et le transport des marchandises difficile. Dans les endroits où les établisements sont clair-semés et où l'approvisionnement est au-dessous de la consommation, à cause de

l'augmentation des émigrants , alors les articles d’approvisionnement sé vendent à un très haut prix, et on ne se les procure pas aisément ; mais ce sont là des inconvénients temporaires qui cessent bientôt.

La concurrence fait baisser les prix au Canada comme en Angleterre, et l’on peut maintenant acheter toute espèce de marchandises presque au même taux que dans la mère-patrie. Lorsque les prix dépendent des circonstances locales , il est impossible d’en donner une idée précise ; car ils changent selon les villes et selon les provinces. Il en est de même du bétail ; il est plus élevé dans les anciennes provinces , et, sur la rive américaine des fleuves et des lacs, il l’est encore plus que dans le Canada (1).

« Quelles sont les qualités propres à la femme d’un colon, etles occupations habituelles des femmes dans une famille de colons? Voilà vos autres questions.

A la première, je réponds: la femme d’un colon doit être active, industrieuse, adroite, de bonne humeur ; elle ne doit pas dédaigner de mettre la main à tout ce qui regarde le ménage, ni mépriser les excellents avis et l’expérience des membres plus anciens de la communauté. Elle doit être comme ce modèle de toutes les bonnes mnénagères, que la prudente mère du roi Lemnel décrit en ces termes: « Elle manie la quenouille et le fuseau. — Elle prépare la laine et le lin , et travaille volontiers de ses mains. — Elle surveille toute la conduite de sa maison , et ne mange pas le pain de l’oisiveté. » -

Rien ne prouve un plus grand degré de bon sens qu’une joyeuse résignation au présent , quelque contraire qu’il puisse être au passé. Assurément, nul ne méprise une femme qui, élevée délicatement, remplira néanmoins ses devoirs, quel que soit l’état où il aura plu à Dieu de la placer. Depuis que je suis venue dans ce pays, j'ai vu des femmes et des filles de gentleman traire leurs vaches, faire le beurre et remplir des fonctions auxquelles peu de nos femmes de fermiers voudraient aujourd'hui s’abaisser. Au lieu de mépriser ces occupations utiles, une famille d’émigrants s’énorgueillit plutôt de son habileté à cet égard. Plus la femme d’un émigrant possède de connaissances pratiques, plus elle est exempte d’un sot orgueil, et plus il est probable que la prospérité habitera sa maison.

Je remarque avec peine que souvent les femmes qui viennent ici ralentissent les L efforts: de leurs maris et de leurs frères , en se livrant à d’inutiles regrets, et détrui- b sent la bonne harmonie du foyer domestique. Dès qu’elles ont résolu de suivre leurs | maris ou leurs parents dans ce pays, il serait mieux et plus sage de se résigner à tout : de bonne grâce, et de faire leur possible pour alléger le fardeau de l’émigration.

x ARE Es , é Une pauvre femme qui se plaignait des misères de ce pays fut obligée d’avouer que ses espérances, pour l’avenir, étaient bien meilleures qu’elles ne l’auraient jamais pu ‘ être dans sa patrie. Quelle était donc la cause de ses regrets et de son mécontentement continuels? j’eus peine à m'empêcher de sourire, quand elle répondit qu’elle x a (1) Les impôts sur les marchandises importées au Canada sont extrémement modiques, ce P qui explique pourquoi plusieurs articles de consommation sont à plus bas prix que chez nous, , dans les endroits où le transport est facile ; tandis que, dans les forêts reculées, où les che- LL mins sont à peine traces, il faut mettre en ligne de compte le prix de la voiture et le nombre d d'agents , le taux élevé des capitaux, et par conséquent celui du profit local, etc. — Tous ces q nconvénients diminueront à mesure que le pays se peuplera et qu’il sera mieux cultivé, s En. d P

ne pouvait allér dans les boutiques le samedi soir, pour dépenser la paie de son mari, et jaser un peu avec ses voisines ; car, en vérité , il n’y a point de boutiques dans la forêt , et elle sy trouve enterrée toute vive. Si madame une telle ( avec laquelle, soit dit en passant, elle était toujours en querelle lorsqu'elles vivaient sous le même toit) était près d’elle, elle ne se trouverait pas ainsi seule. » Ainsi, pour le plaisir de commérer, les coudes appuyés sur le comptoir de la boutique d’un village, cette sotte femme renoncerait à des avantages solides et réels, à posséder des terres et du bétail, de la volaille, une bonne nourriture, du feu et des vêtements. Sans doute il fallait payer tout cela de quelques années d’un rude travail; mais, ajoutait sagement son mari, la besogne n’eût pas été moins pénible dans la mère patrie, et ils n’auraient eu d'autre perspective qu’une vieillesse pauvre ou un abri contre le besoin, dans une maison de refuge.

La femme de classe moyenne ou d’une classe encore plus élevée , regrette à son tour le cercle d'amis qu’elle a quitté sans doute pour toujours. Elle soupire après ces petits agréments domestiques , cet extérieur de raffinement et de luxe qu’elle avait coutume devoir autour d'elle. Il lui reste alors peu de temps pour ces occupations qui étaient son unique affaire aussi bien que son plaisir. Les perfections qu’elle doit acquérir sont d’un ordre différent. Il faut qu’elle devienne habile dans l’art de faire le sucre, la chandelle et le savon; qu’elle apprenne à cuire d’énormes pains, dans des marmites faites exprès , à moins qu’elle n’ait le bonheur de posséder un four de pierre ou de terre. Il faut en outre qu’elle sache préparer la levure de bière ou de sel, saler la viande et le poisson, tricoter des bas, des mitaines et des manchons, filer la laine à la grande roue (le rouet canadien français), teindre la laine après qu’elle est filée, afin qu’on en fasse du drap et de la flanelle de couleur, et coudre elle-même ses habits, ceux de son mari et de ses enfants ;— car il n’y a dans la forêt, ni tailleurs, ni couturières.

N'oublions pas qu’elle doit connaître la direction de la basse-cour et de la laiterie. Dans ce pays, presque tout le monde suit la coutume irlandaise ou écossaise, de battre le lait pour en faire du beurre, chose inconnue dans la partie de l’Angleterre que nous habitons. Pour moi, je crois devoir recommander de préférence le beurre fait avec la crême, à moins qu’on ne se trouve avoir des domestiques irlandais ou écossais , qui préfèrent le lait de beurre au lait frais écrêmé.

Il y a sans doute quelque chose à dire en faveur des deux procédés: La manière d’élever les veaux diffère beaucoup ici. Quelques personnes séparent le veau de sa mère dès qu'il est né, ne lui permettant jamais de têter : on fait d’abord jeûner le petit animal pendant vingt-quatre heures ; on le nourrit ensuite à la main avec du lait frais, qu'il apprend bientôt à prendre aisément. J'ai vu de beau bétail ainsi élevé , et je suis disposée à adopter cette manière , comme la moins génante.

Les anciens colons suivent un traitement tout à fait opposé , et laissent téter le’ veau jusqu’à l’âge de six mois, dans l’idée que c’est le moyen d'assurer le retour journalier de la vache; car, pour l'ordinaire, elle erre quelquefois plusieurs jours de suite, quand les herbes deviennent rares dans les bois , à l’entour des habitations; et nonseulement on se trouve ainsi privé de son lait, mais souvent encore , par la distension de la tetine , la vache est blessée, au moins pour le reste de la saison du lait. Je suis portée à croire qui si l’on prenait soin de donner aux bestiaux des rations régulières de sel, et une quantité quelconque de nourriture , auprès de l’endroit où l'on trait, ils

seraient rarement absents pour longtemps. On assurerait leur retour, en mettant de côté, pour eux, quelques pommes de terre de rebut , les feuilles des légumes qu’on mange chaque jour, et les jeunes rejetons du maïs, qu’on arrache pour fortifier la plante , en automne et en hiver, des citrouilles, du blé, de la paille et tout autre fourrage qu’on peut avoir, joint à ce qu’ils broutent dans la saison de la coupe des bois et dans celle où l’on élague, tout cela pourra les nourrir.

Il faut donner aux veaux qu'on sèvre , du lait écrémé ou du lait de beurre, avec des rameaux de bois de basse et d'érable, sorte de nourriture qu’ils aiment beaucoup. Un hangar bien sec et chaud , ou une cour entourée, est très-nécessaire pour le bétail durant les fortes gelées de l'hiver. On néglige trop souvent ce soin, surtout dans les nouveaux établissements ; de là vient que beaucoup de colons perdent leurs bêtes par la maladie ou le froid. Les bestiaux canadiens sont très-robustes, et lorsqu'on les soigne suffisamment , ils supportent fort bien les plus durs hivers; mais à cause des difficultés qui accompagnent un défrichement dans les bois, ils souffrent toutes les privations du froid et de la faim, et ne tardent pas à être attaqués par une maladie presque toujours fatale, appelée la « cornecreuse»; elle prend naissance dans l’épine du dos, on s'étend jusque là, et on la guérit en perçant la corne et en y introduisant de la térébenthine, du poivre, ou d’autres substances échauffantes.

Quand un nouveau colon n’a pas de nourriture d'hiver pour ses bestiaux, il vaut mieux qu’il les vende en automne, et qu’il en achète d’autres au printemps : cela vaut mieux que de s’exposer à les perdre tout à fait; mon maria pris ce parti, et nous avons trouvé que c’étaitdécidément le meilleur , outre qu’il épargne beaucoup de souci, de peine et de contrariétés.

On fait dans le pays quelques fromages, que j'ai trouvés très-agréables surtout en con-

sidérant queles pâturages ne valent pas à beaucoup près ceux d'Angleterre. J'ai dessein .

d'essayer mon talent l'été prochain : qui sait si je n’inspirerai pas quelque barde canadien, qui célébrera les produits de ma laiterie , comme Bloomfield a chanté le fromage de Suffolk, appelé «bang ». Vous vous rappelez le passage , — car, Bloomfield est votre compatriote aussi bien que le mien , — il commence ainsi :

— «O Giles,

Ton fromage est sans pareil, » ete, etc. —

Je me suis étendue sur les détails de la laiterie, parce que je sais que vous désirez communiquer à vos amies tous les renseignements que vous pourrez rassembler làdessus.

Vous voulez savoir quelque chose de la culture du maïs, et si la recette en est pro fitable.

La culture du blé d'Inde sur les terrains nouveaux est très-facile, et demande fort peu de travail; elle en exige davantage sur les anciennes fermes. On soulève la terre avec une large houe, et on y glisse trois ou quatre grains en y ajoutant , à la distance de trois où quatre trous, une graine de citrouille, et en sautant une rangée sur deux. Les trous sont éloignés l’un de l’autre de quelques pieds. Les citrouilles et le maïs croissent très-bien ensemble, les larges feuilles des premières abritent les jeunes plantes et empêchent la trop grande évaporation de l'humidité du sol ; en outre , leurs racines n'étant point profondes , n'ôtent au blé qu'une très-légère portion de nourriture. La citrouille rampe à une distance prodigieuse, tandis que le maïs s'élève à la hauteur de plusieurs pieds. Quand le blé commence à pousser des branches, il faut encore

soulever la terre avec une houe pour recouvrir les racines, couper toutes les herbes qui pourraient nuire. C’est tout ce qu’il y a à faire jusqu’à ce que la gousse commence à se former, alors on retranche les jets vides ou faibles, en laissant quatre ou cinq des plus beaux. On doit aussi retrancher le plumet quand il brunit et se fane, pour que la plante porte tout son suc au blé.

Nous avons eu un exemple remarquable de nielle , dans notre blé l’été dernier. Les coques malades avaient de larges ampoules blanches aussi grosses qu’une petite vesce de lovp, ou que de grosses noisettes, et lorsqu'on les crevait , on les trouvait pleines d’un liquide noir comme de l’encre. On pouvait observer aussi sur la plante une espèce de fausse fructification ; la coque était dépourvue de ses grains, qui, par un étrange accident , étaient transportés au haut du plumet ou partie fécondante. Je laisse aux botanistes à expliquer la cause de cette singulière anomalie, je rapporte seulement les faits. On n’a pu me dire si la nielle était une maladie propre au blé d’Inde ; mais l’année dernière la nielle ou poussière de son, ainsi qu’on l'appelle quelquefois, s'est mise dans l’avoine, dans l’orge et dans le froment, Dans ce pays surtout, les terres nouvelles sont fort sujettes à cette maladie.

On secoue le blé mûr, comme on fait chez nous pour les haricots; ou bien on arrache les têtes et on les tresse sur des cordes à la manière des oignons, puis on les suspend à des perches ou à des poutres dans les greniers ou dans les granges. Parmi quelques colons, le dépouillement du blé donne lieu à ce qu’ils appellent un « essaim , Ccossant, » qui, aussi bien que tous lesautres essaims, est d’origine américaine, et n’est pas maintenant aussi fréquemment en usage parmi la classe la plus riche ou la plusélevée.

Le maïs est une récolte assez précaire : jeune, il peut être atteint par les gelées tardives, et c’est pour cette raison qu’on ne le sème jamais avant le 20 du mois de mai, ou le commencement de juin ; et même alors il peut souffrir. Il a plusieurs autres ennemis : un insecte appelé bear, ou espèce de grosse mouche, les ratons, les écureuils, les souris et les oiseaux, souvent aussi, pour y arriver, le bétail maruudeur; renverse jusqu’à une barrière faite de pieux et de traverses , c’est-à-dire une perche ou barre mise en travers et soutenue par des pieux croisés, qui dépassent les barrières faites en zigzags, pour les mieux assurer contre les incursions du bétail.

Même au Canada, cette récolte demande un été chaud pour mûrir parfaitement ; ce qui me rappelle que M. Cobbett induisait en erreur le fermier anglais, quand il recommandait cette culture comme très-avantageuse en Angleterre. Malgré tous ces inconvénients , elles est très-profitable et fort utile, parce que, même en herbe, c’est la nourriture :la plus agréable et la plus nutritive pour tous les animaux granivores; quand le grain est mûr, ou même à moitié mûr, elle fournit un excellent aliment pour les bêtes qu’on engraisse et pour les bœufs de labour.

L'été dernier fut très-favorable, et les récoltes très-abondantes ; mais les deux années précédentes avaient si fort désappointé les colons que peu d’entre eux cultivèrent le maïs. Avec la farine de cette plante, on fait une espèce de purée très-nourrissante, que les Américains appellent « supporne » ; on la fait avec de l’eau et on la mange avec du lait ; il faut qu’elle bouille longtemps. On mêle presque toujours dans le pain, à une grande partie de froment, une certaine quantité de farine de maïs.

Quant à la culture des autres grains, je ne puis rien vous dire de plus que tous les livres sur l’émigration. Les pommes de terre, au lieu d’être semées dans des trous, sont plantées en monticules : cette récolte exige L emploi de la houe,

A l'égard du taux habituel des salaires , il diffère suivant la population du lieu : mais les gages ordinaires qu’on donne maintenant à un homme actif et habile sont de huit à onze dollars par mois (de 42 à 48 fr.) ; on peut considérer dix dollars comme terme moyen ; les jeunes garçons recoivent de quatre à six dollars, et les femmes, de trois à quatre. On peut avoir une jeune fille de neuf à douze ans en lui garantissant sa nourriture et son habillement ; mais ce mode est loin d’être économique, parce qu’elles ont bientôt usé les vêtements et les souliers qu’on leur donne ainsi. J’ai essayé une fois de cet arrangement, mais je me suis trouvée mal servie, et j’ai perdu plus que si j’eusse donné des gages. Une fille d'âge convenable entre au service pour deux dollars ou deux dollars et demi par mois , et travaille dans les champs s’il en est besoin , liant les moissons, plantant et remuant la terre autour du blé et des pommes de terre. J’ai une trèsbonne fille, dont le père est un émigrant du Wiltshire; elle est propre et adroite , respectueuse et laborieuse, et je ne lui donne que trois dollars; elle est un heureux exemple de ce que sont nos émigrants anglais de la plus humble classe, et sa famille est une acquisition précieuse pour le district où elle demeure.

Je pense que j'ai maintenant répondu, de mon mieux, à toutes vos questions; mais je voudrais que vous vous rappelassiez que mes connaissances se bornent à une petite partie des districts qui longent les lacs de l’Otanabée ; par conséquent , mes renseignements ne sont que locaux ; les choses peuvent différer , et diffèrent en effet dans d’autres parties de la province , quoique peut-être assez légèrement.

Il faut que je vous dise adieu. Si jamais vous étiez tentée de venir chercher foie de ce côté de l’Atlantique , permettez-moi de vous assurer d’une réception affectueuse sous notre toit canadien, de la part de votre sincère amie.

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