LETTRE DOUZIÈME
« Un essaum rangeant. » — ON BRULE LES PILES DE BOIS. == RECOLTE DE L'ANNÉE. — BÉTAIL ET USTENSILES DE LA FERME. —— COMPARAISON ENTRE LE PRIX DU FROMENT ET CELUI DU TRAVAIL, == CHOIX DES “TERRES, ET LEURS AVANTAGES RESPECTIFS. —— DEFRICHEMENT DES TERRES. == OURAGAN DANS LES FORÊTS. —= TEMPS VARIABLE, = INSECTES,
2 novembre 1833.
Mille gt ma bonne mère, pour le contenu de la boîte qui est arrivée au mois d'août. J'ai été charmée des jolis bonnets et des robes brodées que vous nous envoyez pour Aa cher enfant ; le petit bambin est charmant dans ses robes neuves, et
je crois vraiment qu’il s’apercoit de l’augmentation de sa garde-robe, tant il paraît fier de sa toilette. Il engraisse et il est fort éveillé, et comme vous pouvez bien le supposer, il est la joie et l’orgueil de sa folle mère.
Son père, qui en est aussi fou que moi-même , se moque souvent de ma tendresse et me demande si je ne le crois pas la huitième merveille du monde. Il a fabriqué, pour le petit mignon, une espèce de voiture grossière qu’il a placée sur le traîneau à main ; — ce n’est qu’une espèce de boîte à thé doublé d’une peau d’ours noir; et dans cet humble équipage, le bambin fait d’agréables promenades sur la terre gelée.
Rien ne pouvait nous arriver plus à propos que le legs de mon oncle, et il nous a mis à même de faire à notre ferme quelques augmentations utiles, pour lesquelles nous eussions sans cela été forcés d’attendre quelques années. Nous avons employé une partie de la somme à l’achat d’un terrain contigu à notre lot. La qualité de notre nouvelle emplette est excellente, et par sa situation elle augmente de beaucoup la valeur de toute sa propriété.
Nous avons bien réussi cet été à brûler le bois quand il a été tout rangé : a piles, c’est-à-dire après avoir coupé tout le gros bois en longues bûches, et’#avoir rangé en monceaux à l’aide des bœufs. Pour aller plus promptement nous avons convoqué un «essaim rangeant » ; nous avons eu beaucoup de colons avec des bœufs et des hommes pour nous aider. Cette opération terminée , mon mari aidé des domestiques mâles a mis le feu aux piles, et c'était un magnifique spectacle que de voir un tel incendie autour de nous. J’étais d’abord un peu inquiète à cause de la proximité de quelques-unes des piles par rapport à la maison ; mais on a toujours soin d’y mettre le feu lorsque le vent souffle dans une direction contraire au bâtiment. On a vu quelquefois des accidents, mais ils sont plus rares qu’on ne pourrait le penser, en considérant la subtilité et l’action destructive de l’élément employé dans cette occasion.
Si le temps est fort sec et qu’on ait un bon vent, l’œuvre de destruction s’accomplit avec une étonnante rapidité ; quelquefois le feu se communique à la forét et se propage à plusieurs centaines d’arpents. Cela n’est pas considéré comme favorable au défrichement, parce que le menu bois etles branches se trouvent détruits, et que ces accessoires sont presque indispensables pour bien faire brûler le gros bois coupé. Rien n’est plus beau néanmoins que de voir les arbres en feu , et d’exoriiner les progrès imposants de l'incendie , à mesure qu’il s’avance consumant tout davant lui , ou laissant des souve-
nirs si fâcheux que la pousse de la forêt est détruite pour bien des années.
Quand il fait très-sec , le feu court sur la terre en friche, et consume les feuilles desséchées, le bois mort et les racines. Durant la nuit l’efiet en est plus visible, quelquefois le vent souffle des parcelles de feu dans les pins creusé: par le temps et dans les troncs à moitié pourris; ceux-ci s’enflamment aisément, et présentent au bout de quelque temps un aspect aussi beau que fantastique. On voit de tous côtés des colonnes de feu dont la base est cachée par des guirlandes d’épaisse fumée , d’où sortent des pluies d’étincelles qui sont lancées dans l’air comme des fusées volantes et des bombes. Quelques-uns de ces grands troncs, quand le feu en a atteint le sommet, semblent des poteaux supportant des becs de gaz que l’on vient d’allumer. Ce feu continue quelquefois plusieurs jours de suite.
Quand le feu est éteint , on recueille les tisons et on les met ensemble pour les brûler de nouveau; et tout étrange que cela puisse vous paraître , il n’y a pas d'ouvrage plug intéressant et plus amusant que celui de surveiller le feu, d’exciter la flamme
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