LETTRE QUATORZIÈME
UTILITÉ DES CONNAISSANCES EN BOTANIQUE, == HERBE DU FEU, =— SALSEPAREILLE. = SUPERBE LIS D'EAU, — PLANTATION DE RIZ, == FRAISIER D'INDE, == ANCOLIE ÉCAR- LATE, = FOUGÈRES, == HERBES,
13 juillet 1834.
Notre hiver'a cessé extraordinairement tôt cette année; dès la fin de février, la terre était tout à fait débarrassée déla neige, et mars tout entier aété doux et agréable, quoique: moins chaud et plus variable que l’année précédente. Dans la dernière semaine d'uvril'et au commencement de mai, les arbres de la forêt avaient déjà poussé des feuilles d'un vert brillunt, excessivement joli.
Le 14, le 15 et le:46 de maï, l'air devint tout à coup froid, avec des vents aigus soufflant du nord-ouest, et des neîges abondantes qui firent tomber les jeunes boutons et détruisirent plusieurs plantes potagères que l’on avait semées de très-bonne heure, Heureusement, nous étivns en retard pour les nôtres.
Nos bois et nos terres sont muiñtenant remplis de fleurs mâgnifiques, Vous serez à
même de vous en former une idée d’après les échantillons desséches que je vous envoie. Vous y reconnaîtrez plusieers enfants gâtés de nos jardins et de nos serres, que la prodigue nature sème ici au hasard dans nos bois'et dans les lieux les plus sauvages:
Combien de fois ai-je souhaité que-vous füssiez auprès de moi, dans mes courses errantes à:travers les bois et les prés: vous auriez tant de plaisir à explorer les richesses que possède la flore de cette contrée.
Je regrette aujourd’hui bien vivement d’avoir si sottement négligé l'offre amicale que vous m’aviez faite quand j'étais à la maison, de m’apprendre à peindre les fleurs; vous m'avez dit souvent alors, qu’un temps viendrait où j'aurais lieu de regretter ma négligence dans cette occasion favorable.
Vous avez été une véritable prophétesse ; car je me lamente chaque jour de ne pouvoir représenter fidèlement les fleurs de ma patrie adoptive, ou de n’en pas comprendre la classification botanique comme vous pourriez le faire. J’ai appris à en connaître quelques-unes , mais j'ose à peine me fier à mon faible savoir, et me hasarder dans des descriptions scientifiques, lorsque je sens qu’une erreur serait aisément découverte, et m’exposerait au ridicule et au mépris. Le seul livre de botanique que j’aie ici est la Flore de l'Amérique septentrionale, par Pursh, où j’ai puisé quelques connaissances; mais j’avoue qu'il est ennuyeux de donner des descriptions latines à quelqu’un qui ne sait de latin que les termes qui ressemblent à l'italien.
J'ai fait une liste des plantes qui méritent le plus l’attention dans notre voisinage ; il y en a dans notre district plusieurs autres que je ne connais pas; il en est aussi dont j'ignore les noms. Je joins ici une légère esquisse, à la plume, des fleurs qui m'ont plu davantage, ou qui possèdent quelque qualité remarquable. Les terres, quand elles sont défriehées, ne produisent pas les mêmes fleurs que lorsqu'elles étaient encore couvertes des arbres de la forêt. On voit naître une classe de végétaux bien différents, aussitôt que le feu a passé sur le sol.
On peut remarquer la même chose à l'égard du changement qui s’opère dans nos forêts. A mesure qu’une génération d’arbres décroît et périt, on en voit de nouvelles s’élever à leur place. On en voit un exemple dans la substance résineuse du pin gras, qu’on trouve ordinairement dans les lieux où le pin vivace est moins abondant, et où le terrain est occupé par des chênes, des frênes, des hétres, des érables et des basses.
L'herbe du feu, espèce de haut chardon d’une odeur forte et désagréable, est la pre mière plante qui paraît quand la terre a été dépouillée par le feu du bois qui la couvrait ; si un terrain reste inculte, durant le premier été qui succède au défrichement, le printemps suivant fait croître'cette mauvaise herbe avec une abondance incroyable. Celle qui paraît la seconde est le sumac, avec ses tiges cotonneuses et son bouquet de fleurs veloutées et cramoisies, formant une grappe oblique à l’extrémité des branches. Vers la fin de l’été, les feuilles prennent une teinte d’écarlate. Cet arbrisseau, quoique très-élégant, est considéré comme un grand fléau dans les terres anciennement défrichées parce que ses racines y poussent d'innombrables rejetons. On voit ensuite le framboisier et le groseiller sauvages ; et des milliers de fraisiers, appartenant à différentes variétés, émaillent la terre et se mêlent à la verdure des pâturages. J'ai été obligé ce printemps d’arracher d’une main impitoyable des centaines de plantes de salsepareille, ainsi que le célèbre gingseng, qui croît abondamment dans nos forêts; c'était autrefois un article que les États-Unis exportaient en Chine; la racine en est fort estimée par les Chinois.
La semaine dernière, j’ai remarqué une plante juteuse qui poussait dans un sentier sablonneux de mon jardin ; elle me semble être une variété du mesembryanthium qui ne fleurit qu'une heure ; eette plante a crû si rapidement, qu’elle couvre déjà un large espace ; les branches partent du centre de la plante, et poussent des rejetons à chaque nœud. Les feuilles en sont assez petites, à trois facesetpointues,lépaisseset juteuses, et quand on les écrase, il en sort une liqueur verte, semblable aux sedums ordinaires. Les tiges sont épaisses et rondes, d'un rouge vif, et traînent à terre; les feuilles jaillis-
sent de chaque joint, et avec elles une succession constante de fleurs étoilées jaunes, qui se ferment une heure environ après s'être épanouies. Je vous enverrai de la graine de cette plante, car j’ai aperçu une quantité de petites bourses vertes qui ressemblaient à des boutons, mais qui, une fois ouvertes, se sont trouvées être des poches pour les graines. Cette plante couvre la terre comme une natte épaisse; et l’on dit qu’elle devient fort importune, quand le sol lui plaît.
Je regrette bien de n’avoir pu conserver parmi mes plantes sèches quelques-uns de nos superbes lis d’eau et de nosiris; mais ils étaient trop grands et trop aqueux pour se bien sécher. Puisque je ne puis vous envoyer mes favoris, il faut que je vous en fasse la de— scriptions
Le premier est un magnifique lis d’eau, que j’ai appelé, pour le distinguer des.autres, « la reine des lacs, » car il semble une couronne sur les eaux. Cette fleur magnifique est à peu près de la grosseur d’un dahlia ordinaire ; elle est double au cœur; chaque rangée de pétales diminue par degré et se fonce graduellement en teinte, depuis le-blane le plus pur jusqu’au plus brillant jaune-citron. Les boutons en sont charmants, et on les voit au-dessous de la surface de l’eau, à différents points de floraison, depuis le bouton étroitement renfermé et enveloppé dans son calice vert-olive, jusqu’à la fleur miéclose, prête à s’élancer de sa prison humide, dans toute sa beauté virginale, pour exposer au soleil et à l’air son sein blanc comme la neige. La beauté de cette fleur n’est pas son seul attrait : quand elle s’ouvre, elle épand un riche parfum qui rappelle l’odeur des citrons frais. Les feuilles méritent aussi notre attention : elles sont d’abord d’un: beau vert foncé, mais à mesure que la fleur se fane, les feuilles deviennent d’un vif cramoisi, et quand elles croissent très-serrées l’une contre l’autre, elles donnent aux eaux une couleur sanguine, qu’on distingue à une certaine distance.
L'espèce jaune de cette plante est aussi fort belle, quoiqu’elle manque du tissu soyeux et de la couleur délicate de la première; j’appelle ce lis « le roi des eaux ». La fleur présente une coupe d'un jaune foncé, dont les péi:les concaves sont rembrunies au centre par une teinte de brun rouge, formant un contraste frappant avec les anthères brillantes, qui sont très-nombreuses et se détournent du centre de la fleur, en retombant l’use sur l’autre comme des franges d’or, par rangées successives, jusqu’à ce qu’elles remplissent le creux du calice.
Les bas-fonds de nos lacs abondent en une infinitéde plantes aquatiques fort élégantes. Je ne connais rien de plus joli que la vue d’un de ces jardins flottants. Ici, on voit près du rivage une plate-bande de fleurs de lis d’azur, variant depuis le blanc de perle le plus pâle, jusqu’au violet le plus foncé. Plus près du rivage, à l'endroit où les eaux sont plus basses, la persicaire rose élève ses beaux rejetons qui rampaient au-dessons des ondes ; on voit alors ses tiges rouges et ses feuilles luisantes et d’un vert foncé, qui sont veinées en dessus d’une teinte rosée : c’est une charmante variété de la persicaire com mune. Un peu plus loin, des lis blancs, en pleine eau, flottent sur l’eau, tandis que leurs fleurs doubles s'ouvrent au soleil ; près d’eux, s'élève avec un majestueux orgueil une haute plante, dont les feuilles d’un vert foncé, ont la forme d’une lance, et qui porte un bruquet de jolies fleurs bleues. Je ne sais pas le nom de cette fleur gigantesque, et j'ai négligé d’en examiner la structure; ainsi, je ne puis vous donner aucune notion pour vous aider à découvrir son nom ou sa famille.
Nos couches de riz sont loin d’être indignes d’admiration ; vues de loin, elles semblent de petites îles vertes sur les lacs; si l’on approche de l’une d'elles quand le riz est
en. fleur, on.admire ses larges feuilles vertes et ses épis flottants, garnis: de houqueis. d'un pâle vert tirant sur le jaune.avec de légères ombres violettes, au-dessous desquels: retombent trois. élégantes. anthères de couleur paille, qui.se balancent.au moindre souffle de l’air au au moindre mouvement des eaux. Je: cueillis plusieursépis, au moment eùils: venaient de s'entr’ouvrir, mais par malheur ils se rompirent dès qu'ils commencèrent à sécher. L'été prochain, j’essaierai encore d'en consenver, et peut-être: réussirai-je mieux.
Les rives basses. du lac offrent. l’aspect: d'un:bosquet. Nous avons une: très-jolie: herbe de la Saint-Jean, qui a de belles fleurs jaunes; Le fruéex en spirales blanches: et rouges y abonde encore, ainsi que de charmants chèvrefeuilles arborescents:. bauts: de trois pieds environ, dont les. fleurs viennent, par deux ou. par quatre; et retombent entre les feuilles d’un vert tendre. D’élégantes fleurs. qui. ant:la forme de trompette, d’ua blanc'délieat, tirant sur le vert. d’eau, sont remplacées par un fruit couleur de rubis. En cueillant une branche. de cette plante, on. est frappé de 1x: manière élégant dont les fleurs. sont disposées le long de la partie inférieure: des: branches. Les deux fleurs: sont unies au. nectaire d’une singulière façon. Les. Américains appellent:ce.chèvrefeuille « lu fleur jumelle. ». J'ai vu quelques-unes des-fleurs de estte plante qui. étaient: d’un rose pâle : c’est un des plus. jolis arbrisseaux quenous ayons: J’en:ai transplanté: quelques uns dans mon jardin, le printemps dernier; ils promettent: de bien venir. Je ne trouve aucune descriptian de:ceite fleur dans:la Flore de Purs}y, mais.je sais que c’est une:espèce: de chèvrefeuille, par la. elasse, l’ordre, la forme et: la couleur des feuilles, par les: tiges, la forme-en trompette des.fleurs;et par le fruit ; en somme, le tout. a quelque res-semblance avec nos. chèvrefeuilles, El y a un grand arbrisseau tout droit, qui porte de grandes fleurs jaunes en forme de, trompette, à l’extrémité des: branches. L’enveloppe est.une. coupe en forme de bateau, qui entoure les.fleurs, et d’où elles semblent jaillir, à peu près de.la méme manière que: le: chèvrefeuille écarlate. Les feuilles et les: fleurs: de cette plante n’ont rien de la.délicatesse-de la première.
Nous avons une grande variété d’orchis très-cusieux, les uns bruns et jaunes, d’autres. couleur de chair, rayés de cramoisi. H y en a une espèce qui croit à la hauteur de deux pieds, et qui parte de longs; plumats:de fleurs. d’un violet pâle; il y en a un blanc, d’une odeur délicieuse, et un autre d’un rose délicat avec des fleurs arrondies; frangées avec leg œillets d’eauqui croissent dans nos marais; c’est une très--jolie fleur; on la trouve dans les, prairies des Castors,
L'automne dernière, j’ai remarqué dans le bois de:pins, près denous, une plante très. curieuse ; on voyait d’abord une: tige brune et nue, qui poussait des: branches-comme un, arbre, en. miniature; les. jets de cette: plante: étaient bruns, légèrement tachés de. jaune, et remplis: de petits:nœuds. Je suivis avec quelque:inténét les progrès de maturité de cette, singulière plante ; vers la fin d'octobre, les patits-nœuds, qui se composaient de deux poches. dnres.et angulaires, assez semblables: à:un: bateau, quand elles sont ou+ vertes, sa séparèrent et, découvxirent une substance. de l'espèce et: de la couleur de la paille, ou, pareille à de la seiure de bois. : c’étaient sans doute. les anthèves,: mais: elles: reasemblaient plutôt à des semences; cette, singulière fleur: aurait valu la peine: d’être. examinée au microscope. J'y observai une-autre particularité : après en avoir arxaehé une: avec ses racines, je trouvai des fleurs ouvertes: sous-terre;.et aussi avancées.que celles. qui.croissaient sur lee tiges supérieures; seulement, elles: étaient un peu pâles, parce quelles n’étaiant pointàlair. Je ne puis: trouver:aueune description de. cette plante; et
» 0e: me
personne, excepté moi, ne semble y avoir fait attention. Les échantillons que j’en avais gardé devinrent si fragiles en séchant, qu’ils tombèrent en poussière.
J'ai promis de faire une collection des plus extraordinaires fleurs originaires de ce pays, pour un des professeurs de botanique de l’université d’Edimboug.
Nous avons une très-belle plante qui, dans la structure de sa fleur, a beaucoup d’affnité avec la pomme de terre ; elle croît à la hauteur de deux ou trois pieds dans les lieux favorables et pousse plusieurs branches; les fleurs en sont larges, d’un blanc très-pur, tachetées, au fond de la corolle, de mouches d’un jaune brun; la corolle n’est pas divisée. C’est évidemment la même plante que la pomme de terre cultivée, quoiqu'’elle ne paraisse pas produire de pommes à sa racine. Le fruit en est très-beau, il a la forme d’un œuf, de couleur abricot quand il est mûr, et il est d’un aspect fort appétissant; néanmoins, l’odeuren atteste les propriétés malfaisantes : en ouvrant un des fruits, on trouve une chair molle remplie de graines noires et luisantes. La plante est en fleur depuis le mois de juin, jusqu’à ce que les premières gelées sèchent les feuilles ; elle est beaucoup moins grossière que la pomme de terre ; la fleur, entièrement épanouie, est à peu près de la largeur d’un écu, et tout à fait plate; je crois que c’est ce qu’on appelle forme de soucoupe ; elle se plaît dans les terres grasses et légères, et croît sur les racines renversées des arbres abattus, quand le terrain est assez sablonneux. Je n’ai jamais vu cette plante ailleurs que sur nos propres terres.
L’hépatique est la première fleur du printemps au Canada : elle vous réjouit par ses teintes d’azur, de rose et de blanc, dès le commencement d'avril, aussitôt après la fonte des neiges. C’est pour cela queles habitants du Canada l’appellent fleur de neige. Elle pousse dans les prairies et dans les profondeurs des forêts; ses feuilles sont aussi un ornement durable pendant les mois sereins de l’année ; on les voit sur toutes les élévations et sur toutes les racines couvertes de mousse; ses teintes d’azur sont variées et délicates , ses anthères blanches forment un charmant contraste avec les pétales bleus.
Le cresson des bois, ou cresson gingembre, comme on l’appelle quelquefois, est une jolie fleur blanche crucifère ; la racine en est blanche et charnue, et piquante cemme le raifort. Les feuilles sont d’un vert triste, à dents aiguës, et divisées en trois lobes. Ilen est dont les feuilles sont légèrement bigarrées; cette plante se plaît dans les terrains humides et forts des potagers, et surtout dans les endroits bas et légèrement 'aréca geux ; la tige de la fleur est tantôt nue, tantôt ornée de feuilles et couronnée d’un jet détaché de fleurs crucifères.
Il y a un cresson qui croît en jolies touffes vertes au fond des eaux, dans les anses et dans les petits ruisseaux : il est d’un goût plus délicat et plus agréable que tousles cressons terrestres ; les feuilles en sont d'un vert tendre fort pâle, découpées et minces; cette plante fait l’effet d’un coussin vert au fond des eaux. Les fleurs sont jaunes, erucifères et insignifiantes ; on en fait une salade fort bonne au commencement du printemps et à la fin de l’automne. Il y a aussi plusieurs sortes de cresson terrestre et des plantes de la famille des choux, dont on peut se servir comme de légumes précoces. Il y a en outre plusieurs espèces d’épinards; l’une d'elles, connue ici sous le nom de « quarlier d'agneau, » croît avec profusion dans notre jardin, et s'élève, dans les terres fertiles, jusqu’à deux pieds. Le feuillage en est très-abondant ; les feuilles sont convertes d’une poudre blanche et rude au toucher. On fait bouillir le haut des branches et les parties les plus tendres de ce légume avec du porc, et il remplace fort utilement des plantes potagères plus délicates. 26