‹ Les forêts intérieures du Canada [microforme]Chapitre 26 sur 38 · RUINE · texte numérisé non relu

RUINE

20 septembre 1834,

Je vous promis, quand je pris congé de vous, avant de quitter l'Angleterre, de vous écrire aussitôt que je pourrais vous rendre un compte satisfaisant de notre établissement dans ce pays. Je ferai de mon mieux pour remplir cette promesse, et pour vous envoyer un léger aperçu de nos entreprises, en y joignant sur l’aspect du lieu où nous avons fixé notre demeure, les remarques qui me sembleront devoir vous offrir quelque intérêt ou quelque amusement. — Préparez donc votre patience, chère amie, pour une épître longue et décousue, dans laquelle je ferai peut-être comme Jack à la lanterne (1); et après vous avoir entraînée dans mes courses vagabondes,

Sur les monts, dans les vallées, Quels que soient l'heure et le lieu, Parmi des tours écroulées,

A travers l'onde et le feu,

je vous laisserai au milieu d’un marais de cèdres, ou dans les massifs impénétrables de nos forêts sauvages, sans un renseignement pour vous guider, ni même une lueur pour vous éclairer dans votre route.

Vous aurez appris par mes lettres à ma mère notre heureuse arrivée à Québec, ma maladie à Montréal, toutes nos aventures et nos mésaventures durant notre voyage dans le haut du pays, et vous avez su qu'après bien des courses fatigantes, nous avons enfin trouvé un gîte et un lieu de repos auprès d’un tendre parent, que notre bonne étoile nous a fait rencontrer ici, après une séparation de plusieurs années,

Comme mon mari désirait s’établir dans le voisinage d’une personne à laquelle je tenais de si près, pensant que cette société ferait disparaitre pour moi la solitude dont se

(1) Nom que donnent les paysans aux feux follets,

s de our

ma lans nfin oile

h tetse

plaignent la plupart des femmes qui habitent les forêts ; il acheta un terrain sur les bords d’un magnifique lac, qui fait partie de la chaîne des petits lacs dépendants de l’Otanabée.

Nous sommes donc établis ici, et nous avons maintenant vingt-cinq arpents de défrichés et une maison commode. Notre site est très-agréable, et chaque jour en augmente la valeur. Quand nous vîinmes d’abord nous établir dans ces forêts, à l’exception de S..., nous n'avions ici que deux ou trois colons près de nous, et point de routes frayées. Le seul chemin praticable pour transporter les marchandises de la ville la plus prochaine, était de l’autre côté de l’eau ; et il fallait la traverser dans un canot de bois ou d’écorce de bouleau ; le premier de ces deux moyens de transport n’est guère qu’un grand tronc de pin creusé avec la hache, de façon à contenir trois ou quatre personnes ; il est à fond plat et très-étroit, raison pour laquelle on s’en sert beaucoup dans les eaux basses. Le canot de bouleau est fait de bandes d’écorce de bouleau , ingénieusement travaillées et cousues ensemble par les Indiens , avec de fortes racines de cèdres, de jeunes pins ou de mélèzes (arbre que les Indiens appellenttamarack); ces canots sont si légers, qu’ils peuvent être aisément portés par deux personnes, ou même par une seule. Nous n’avions pas d’autres bacs. Ces canots sont bien fréles, et demandent à être dirigés avec beaucoup de précaution ; on les fait avancer avec des rames, en se tenant debout ou agenouillé, Les femmes indiennes sont très-habiles à les conduire. Elles conservent leur équilibre avec un talent admirable, en se tenant debout, tandis qu’elles font avancer la barque avec une grande vitesse.

Quelques années ont produit un grand changement dans notre situation. Un certain nombre de colons très-recommandables ent acheté des terres le long des rives de ces lacs, en sorte que nous ne manquerons plus de société. Les routes sont percées ss intenant à plusieurs milles au-dessus de nous, et quoique loin d’être bonnes, on peut les franchir en chariots ou en traîneaux. En tout cas, elles valent toujours mieux que rien.

Un village s’est élevé où il y avait autrefois un bois de pins; nous avons maintenant, à une très-courte distance, un excellent moulin à acier, un moulin à grains et un magasin, avec une grande auberge et plusieurs bonnes habitations. Un beau fond de bois, sur des piles de pierre, a été construit l’an dernier, pour joindre les districts opposés et diminuer la distance qui nous sépare de Péterborough; et quoiqu'il ait été malheureusement entraîné au commencement du printemps par une crue extraordinaire des lacs de l’Otanabée, un nouveau pont plus solide s’est élevé sur les ruines du premier, grâce à l’activité d’un jeune Écossais qui est le fondateur du village.

Mais le grand ouvrage qui doit, tôt ou tard, sortir cette partie de la province de son obscurité actuelle, c’est l'ouverture d’une ligne de navigation qui partira du lac Huron, passera par le lac Simcoe, traversera notre chaîne de petits lacs jusqu’au lac de Riz, puis enfin le Trente, jusqu’à la baie de Quinte. Ce bel ouvrage procurerait un avantage incalculable, en faisant communiquer directement le lac Huron et les districts intérieurs qui sont derrière le lac Ontario, avec le Saint-Laurent. Ce projet a déjà été soumis au gouverneur, et il excite en ce moment un grand intérêt dans le pays : tôt ou tard on ne peut douter/qu'il ne soit mis à exécution. Il présente quelques difficultés et de grands frais, mais il contribuera beaucoup à la prospérité du pays, et il favoriserait l'établissement de plusieurs districts sur les bords de ces lacs.

Je laisserai à des gens plus habiles que moi le soin de discuter à fond la convenance

de cette mesure, sous le rapport politique; mais comme je suppose que vous n'avez point l'intention d’émigrer dans nos forêts intérieures, vous vous contenterez de cet aperçu du projet, et l’amitié vous oblige à croire que l'ouverture d’un marché pour les produits de nos terres est une chose désirable.

Le Canada est la terre de l’espérance ; ici tout est nouveau, tout marche en avant; il n’est guère possible aux arts, aux sciences, à l’agriculture, aux manufactures de rétrograder ; il faut que tout fasse des progrès; quoique, dans quelques endroits, ces progrès puissent paraître lents, dans d’autres ils sont comparativement rapides.

Il y a dans l'esprit des émigrants une activité constante qui les empêche de se laisser aller au découragement, surtout dans les territoires à demi constitués. L'arrivée d’une personne entreprenante donne un stimulant à tous ceux qui l’entourent : une spéculation avantageuse est tentée, bientôt la valeur des terres voisines s’accroît du double et du triple de ce qu’elle était auparavant ; en sorte que, sans aucun dessein de servir ses voisins, les plans d’un colon tournent à l’avantage de beaucoup d’autres. Nous avons déjà éprouvé ces heureux effets, et l’installation d'émigrants respectables dans ce district a triplé la valeur de nos terres.

Tout cela, ma bonne amie, me direz-vous, est très-bien, et pourrait donner lieu à une sage discussion entre des hommes graves; mais des femmes ne peuvent guère s’y intéresser; ainsi, prenez, je vous en prie, un autre texte, et dites-moi comment vous faites pour passer votre temps parmi les ours et les loups du Canada.

Par un beau jour du dernier mois de juin, j'allai par eau, rendre visite à une jeune dame qui venait d’épouser un officier de marine. Celui-ci avait acheté un très-joli lot de terre à deux milles de nous en remontant le lac; notre société se composait de mon mari, de notre enfant et de moi; nous rencontrâmes quelques aimables amis, et nous eûmes beaucoup de plaisir dans notre excursion. Le dîner fut servi dans le S/oup, et comme vous pouvez ignorer la valeur de ce mot, je dois vous dire que cela signifie une espèce de large portique ou de salle de verdure, soutenue par des piliers, qui souvent ne sont que des troncs d’arbres dépouillés de leur écorce; le parquet est de terre bien battue, ou en planches; le toit est couvert de bandes d’écorce ou de planches minces. Ces stoups sont d'origine hollandaise, et l’on m’a dit qu’ils avaient été introduits par les premiers Hollandais qui sont venus s’établir ici ; depuis ce temps, il se sont répandus dans toute la colonie.

Entourés de l’écarlate rampant, plante originaire de nos forêts et de nos déserts, de la vigne sauvage et du houblon, qui croît ici en abondance, sans qu’on le cultive, ces sloups ont un aspect très-champêtre ; en été, ils servent d’antichambre extérieure, et on peut prendre ses repas ou jouir d’une brise rafraîchissante sans être incommodé par l'extrême chaleur du jour.

La maison était remarquablement bien située. Elle se trouvait au sommet d’une plaine élevée, où le terrain s’abaisse par une pente rapide jusqu’à une petite vallée, au fond de laquelle un clair filet d’eau coule entre le jardin et des champs de blé qui se trouvent en face et que borde un ruisseau semblable. En face du sowp, où nous dinions, le jardin était décoré d’un tapis vert bien uni, bordé de fleurs, et séparé d’un champ de blé presque mûr, par une haie de bois, au-dessus de laquelle le riche houblon jetait ses jeunes branches et ses gracieuses fleurs. Maintenant , il faut vous dire qu’on cultive le

houblon afin d'en faire du levain pour le pain, Comme vous prenez un grand intérêt à

tout ce qui touche le ménage, je vous enverrai une recette pour faire ce que nous appelons de la lévure de houblon (1).

Les Yankees font usage d’une fermentation de sel, de farine et d’eau chaude ou de lait; mais quoique la levure de sel fasse du pain agréable à l'œil, en ce qu'il est beaucoup plus blanc et plus ferme que le pain fait avec la levure de houblon, la première donne à la farine un goût particulier qui ne plaît pas à tout le monde, et il est très-difficile de faire fermenter la levure de sel dans les temps très-froids.

Et maintenant que je me suis écarté de mon sujet pour vous donner mes recettes, je retournerai à ma société dans le séoup ; elle était fort agréable, je vous l'assure , ct trèscordialement disposée à jouir de la réunior.. Nous avions des livres, des dessins, un bel assortiment de babioles indiennes, et une collection de plusieurs longs voyages à regarder et à admirer. Peu après le coucher du soleil, nous descendimes à travers les bois, jusqu’au lieu de débarquement sur le bord du lac, où nous trouvâmes notre canot d'écorce, prêt à nous reconduire chez nous.

Pendant notre retour, juste à la tête des courants, notre attention fut attirée par quelque petit objet qui glissait fort vite sous l’eau ; les opinions variaient sur le compte du navigateur ; les uns le prenaient pour un serpent d’eau , d’autres pour un écureuil ou un musc; quelques coups précipités des rames nous placèrent de façon à intercepter le passage au petit voyageur; c'était un bel écureuil rouge, allant à la découverte et sorti d’une île voisine. Le petit animal, avec un courage et une adresse qui nous étonnèrent, au lieu de chercher son salut dans une direction différente, sauta légèrement sur la pointe de la rame, et delà, en un seul bond, à la tête de mon enfant surpris, puis, ayant gagné mon épaule, il sauta de nouveau dans l’eau, et alla droit au rivage, sans avoir dévié d’un seul point de la ligne qu’il suivait lorsque nous l’avions aperçu. Le courage et l’agilité que déploya ce petit animal, me surprirent et m’amusèrent, J'aurais eu peine à croire à cet incident, si je n’en eusse été le témoin oculaire, et de plus copieusement mouillée par l’eau qui égouttait de sa fourrure.

Peut-être trouverez-vous incroyable mon anecdote de l'écureuil ; mais je puis vous en garantir l’authenticité, puisque j'ai non-seulement Vu, mais senti l’animal. Les écureuils noirs sont très-jolis et très-élégants ; ils sont beaucoup plus gros que les rouges, les gris et les écureuils rayés. Les Indiens appellent ces derniers « Chifé munks » (petits babouins).

Nous avons été considérablement volés l’été dernier par ces petits pillards ; les écu— reuils rouges avaient coutume d'enlever de grandes quantités de notre blé d'Inde, non= seulement sur pied, tandis que la récolte müûrissait; mais ils entraient même dans la maison, à travers quelque fente, dépouillaient très-adroitement le grain de son enveloppe, et l’emportaient ensuite dans leur magasin, dans quelque tronc creux ou dans un grenier souterrain.

Ces petits animaux sont fort avides des graines de citrouille, et on les voit se glisser autour des bestiaux et enlever les graines à mesure qu'elles s'échappent des citrouilles rompues : ils goûtent beaucoup aussi les graines du tournesol, qui croît à une hauteur gigantesque dans nos jardins et dans nos terres. La volaille aime excessivement les graines de soleil, et j’en conservais avec soin dans l'intention d’en faire une bonne provision d'hiver pour nourrir mes pauvres poulets. Un jour que j'allais couper les têtes

(1) Voyez à l'appendix, à la fin du volume: un A ua

mûres, dont la plus large était comme une assiette de dessert, je trouvai deux méchants écureuils rouges très-occupés à en recueillir les graines, non pas pour moi, mais pour eux-mêmes. Non contents de détacher les graines, ces petits voleurs sciaient adroitement les tiges, et emportaient à la fois des têtes entières: ils étaient si hardis qu’à mon approche, ils ne voulaient pas se retirer avant d’avoir assuré leur butin ; et chargés d’un poids deux fois aussi lourd que leur petit corps, ils couraient avec une vitesse incroyable par-dessus les haies, les racines, les troncs et les arbres, jusqu’à ce qu’ils eussent échappé à ma poursuite.

Grande fut l’indignation de ce couple pr#oyant, quand ils revinrent chercher une autre charge et qu’ils trouvèrent les tiges dépouillées de leurs têtes. J'avais coupé ce qui en restait, et je les avais exposés au soleil dans un panier, sur un petit billot, tout près -de la porte vitrée qui était ouverte; j'étais assise sur le seuil , écossant des haricots, quand les écureuils attirèrent mon attention par leurs petits cris aigus : ils élevaient leur belle queue semblable à une plume et exprimaient la plus vive indignation à la vue de mon invasion : ils ne tardèrent pas à découvrir le panier indien et le trésor qu'il contenait ; quelques mouvements rapides amenèrent le petit couple auprès de la haie, à quelques pas de moi et des têtes de soleil; ils s’arrétèrent alors , et s ’asséyant sur leurs pattes de derrière, ils me zagatdèrent de l’air le plus suppliant. Je m’amusais trop de leur perplexité pour leur ven? én‘nide , mais comme je tournais la tête pour parler à d'enfant, ils s’élancèrent en svanté*et, en une minute, ils s'étaient emparés de la plus grosse des têtes ; d’abord, l’un la porta quelques pas, puis l'autre, car elle était trop lourde pour qu’un seul s’en chargeât longtemps. Enfin, je m’amusai tant à voir leurs manœuvres, que je les laissai me dérober toute ma provision. J’ai vu une petite famille d’écureuils tout jeunes, jouant au printemps sur le haut d’un arbre creux , et je crois vraiment que c’étaient, sans exception, les plus vives, les plus gracieuses petites bêtes que j’eusse jamais vues.

L'écureuil volant est originaire de nos bois, et il surpasse en beauté, selon moi, toutes les autres variétés de l'espèce. Sa couleur est un gris de la teinte la plus douce et la plus délicate; sa fourrure épaisse et courte, est aussi soyeuse que du velours ; ses yeux, comme ceux de tous les écureuils sont grands, ouverts et doux; les longs poils du nez et des joues sont noirs ; la membrane qui lui sert pour voler est blanche , fort douce et délicate, comme la fourniture du chinchilla ; elle forme une bande de fourrure entre les pattes ce devant et celles de derrière ; la queue est comme une élégante et large plume grise. Je fus agréablement surprise par la vue de cette jolie petite bête ; car les peintures que j'en avais vue: lui donnaient un air de chauve-souris qui le rendait fort désagréable, presque dégoûtant. Les jeunes s’apprivoisent aisément; ils sont très-joueurs et fort attachés quand on les tient enfermés.

Combien ma petite Emilie serait contente d’avoir un tel jouet ! Dites-lui que si jamais je retournais dans notre chère vieille Angleterre, je tâcherais de m’en procurer un pour

elle; mais pour le moment, il faut qu’elle se contente des échantillons empaillés d’écureuils noir, rouge et rayé que je mets dans mon paquet. Je voudrais pouvoir vous offrir quelque chose de plus précieux, mais nos objets d'arts et de manufactures étant entièrement anglais, à l'exception des babioles de nos Indiens, il me serait difficile de trouver rien qui fût digne de votre attention; c’est pourquoi je suis obligée d’avoir recours aux productions naturelles de nos bois, pour envoyer des souvenirs à nos amis de chez-nous, car c’est toujours ainsi que nous parlons de la terre qui nous a vus naître.

Vous désirez de savoir si je suis heureuse et contente dans ma position, ou si mon cœur regrette Ja patrie. Je vous répondrai franchement, et je vous dirai que, en ce qui touche les goûts, les souvenirs d'enfance, et tous ces liens sacrés de parenté, ou d’affection qui, pour tout le monde, font du toit paternel un lieu vénéré, je donnerai toujours la préférence à l'Angleterre.

D'un autre côté, le sentiment des devoirs que j’ai embrassés et la nécessité de me conformer à ma situation, diminuent les regrets que je pourrais éprouver. De plus, des liens nouveaux et délicieux m’attachent au Canada ; depuis que je suis ici, j'ai joui d’un grand bonheur domestique ; — n’est-ce pas là qu'est né mon cher petit enfant ? — n'est-ce pas là que j’ai goûté pour la première fois tout le ravissement et les jouissances que procure l'amour maternel? Quand mes yeux s’arrêtent sur ce cher enfant qui sourit, ou quand je sens sa douce haleine sur mon visage, je ne changerais pas la joie qui remplit mon cœur pour un seul des plaisirs que le monde pourrait me procurer. Mais, me diriez-vous, « vous pourrez ressentir cette joie partout ailleurs que dans vos solitudes du Canada. » Je le sais, mais ici rien ne peut détourner une mère de son petit nourisson. On n’est pas tentée d'oublier ses devoirs maternels pour les distractions du monde. La présence de votre nouveau-né répand autour de vous comme un enchantement ; vous apprend à aimer le pays qui l’a vu naître; vous y pensez avec satisfaction, parce que c’est sa patrie; et en songeant à son bonheur à venir, vous vous intéressez doublement à tout ce qui doit lui appartenir un jour.

Peut-être que je juge le pays d’après mes sentiments particuliers ; et quand je vois, après avoir examiné ma vie présente d’un œil impartial, que je suis tout aussi heureuse, sinon plus heureuse, que je ne l’étais dans mon ancienne patrie, je ne pais qu'aimer le Canada.

Si j’entrais dans le détail des avantages que je possède, peut-être paraîtraient-ils fort négatifs aux personnes qui jouissent de tout ce que les richesses peuvent procurer dans un pays où la nature et l'art sont si favorables à ce qu’on appelle ordinairement les plaisirs de la vie; mais je n’ai jamais sacrifié à l’idole de la mode et des grandeurs. Les cercles, la compagnie, les plaisirs continuels, étaient pour moi des sources d’ennui, sinon de dégoût. « Il n’y a rien dans tout cela qui puisse satisfaire le cœur », dit Schiller ; et je goûte fort son opinion.

J'étais très-portée à rejeter avec impatience les chaînes que l'étiquette et la mode imposent à leurs adorateurs, jusqu’à leur ôter le libre exercice de leur volonté; ils sont bientôt obligés de vivre pour un monde qu'ils méprisent et détestent en secret, pour un monde qui les regarde aussi avec dédain, parce qu’ils n’osent agir avec une indépendance qui serait réprimée aussitôt qu’elle se montrerait.

Je dois avouer que je prise excessivement la liberté dont je jouis ici dans ma s0litude : c'est un avantage que nous avons sur vous et sur ceux qui habitent les villes et les villages du pays où nous sommes, et qui s’épuisent en efforts ridicules pour se donner une apparence tout à fait contraire à leur véritable situation. Il ÿ a peu, fort peu d'émigrants qui viennent aux colonies dans un autre dessein que celui de réaliser pour eux-mêmes ou pour leurs enfants une fortune indépendante. Ceux qui pourraient vivre avec aisance dans leur patrie, ne voudraient jamais, croyez-le bien, s’exposer aux privations de la vie d'un colon au Canada : nous en concluons tout naturellement que l’émigrant est venu ici avec le désir et l’espérance bien juste d'améliorer son sort et celui d’une famille qu'il n'avait pos le moyen d'établir dans le pays où il est né. Il est

donc absurde de se lancer dans un train de vie qu’on sait fort bien ne pouvoir continuer ; de telles gens devraient plutôt se réjouir à la pensée qu’ils peuvent, s’ils le veulent, vivre suivant leurs moyens, sans être moins estimés parce qu'ils mettent en pratique l’économie, la prudence et l’industrie.

Quant à nous autres défricheurs des forêts, nous sommes plus indépendants : nous faisons ce qui nous plaît; nous nous habillons comme nous le jugeons plus convenable et plus commode, nous n’avons nullement à craindre les critiques de quelque monsieur ou madame Grundy (1), et comme nous avons secoué les entraves de leur système, nous nous moquons de l’absurdité de ceux qui se forgent volontairement de nouvelles chaînes.

Si nos amis viennent à l’improviste pour nous faire une visite, nous les recevons de notre mieux sous notre humble toit, et nous leur donnons ce que nous avons de meilleur; mais si notre chère est modeste, nous l'offrons sans faire d’excuses et sans qu’on en exige; elles seraient hors de saison, car chacun connaît les difficultés d’un nouvel établissement ; et toute apologie sur le manque de variété ou de délicatesse dans les mets, serait plutôt considérée comme un reproche tacite que nous adresserions à nos hôtes, pour être ainsi venus mal à propos mettre à l’épreuve notre hospitalité.

La plus grande partie de notre société se compose de marins et de militaires, en sorte que nous nous rencontrons sur un terrain égal; et nous connaissons trop les règles de la bonne éducation‘et d’une société polie, pour permettre qu’on s’écarte des lois que le bon goût, le bon sens et la délicatesse ont établies parmi les gens de notre classe.

Néanmoins, ici, on ne trouve aucunement que la femme d’un officier ou d’un gentleman déroge en participant aux travaux du ménage, ou même en les accomplissant seule, si l’occasion l’exige. Ainsi, connaître la manière de faire le savon, la chandelle, le sucre, le pain, le beurre, le fromage, ou même traire les vaches, tricoter, filer et préparer la laine pour la tisser; voilà les occupations habituelles de nous autres habitantes des bois ; et nous nous inquiétons fort peu de ce que M. un tel ou Mme une telle peuvent en dire ou en penser. Nous nous faisons gloire de nous conformer aux circonstances; et comme chacun sait fort bien qu’un officier anglais et sa femme ne peuvent être que des gens d’une classe distinguée, cela nous suffit, et nous ne craignons pas de faire croire le contraire en nous rencant utiles.

Nos maris adoptent une ligne de conduite tout à fait semblable : l'officier échange son épée contre un soc de charrue, et sa lance contre une faucille; et si on le voit labourer son champ au milieu des vieilles souches, ou abattre des arbres sur ses terres, nul ne croit qu’il s’abaisse ou qu’il compromet sa dignité, plus que lorsqu'il se montrait à la parade, dans toute la pompe de l'étiquette militaire, avec le ceinturon, l'épée et l’épaulette. IL en doit être ainsi dans un pays où l'indépendance est inséparable de l’industrie , et le Canada ne m’en plaît que mieux pour cela.

Parmi les nombreux avantages que nous possédons dans ce district, ce n’en est pas un des moindres que le bon esprit qui anime les classes ouvrières et pauvres de nos colons. Elles sont exemptes de cette grossièreté américaine que l’on rencontre dans plusieurs des provinces antérieurement formées. Nos domestiques sont presque aussi respectueux que chez nous; ils ne mangent point à notre table, et ne sont nullement

(1) M. où madame Grognon,

sur le pied d’égalité avec nous, excepté à l’occasion des « essaims » ; dans ces circons- P

tances et autres semblables , ils se conduisent généralement avec une retenue qui pourrait servir d'exemple à un grand nombre de jeunes gentlemen qui rejettent lefrein imposé par la société aux personnes comme il faut.

L’'intempérance est un vice répandu ici dans toutes les classes; mais, j’ai honte de le dire, elle est plus particulièrement le partage de ceux de nos émigrants qui se croient les plus distingués. Ceux-là n’ont pas droit de se plaindre des airs d'égalité que prennent envers eux les classes laborieuses, puisqu'ils descendent eux-mêmes bien au-dessous du colon honnête et sobre, quelque pauvre qu’il soit. Si les fils d’un gentleman s’abaissent, doit-on s’étonner que des fils d’artisans tâchent de s’élever au-dessus d’eux, dans un pays où tous se rencontrent sur le pied d'égalité, et où la bonne conduite est la marque distinctive des classes.

Il y a quelques mois que, me trouvant chez une amie dans une partie éloignée du pays , je l’accompagnai pour aller passer quelques jours dans la maison d’un ministre résident, pasteur d’un riche village du district de Je fus frappée de la simplicité primitive de cette maison et de ceux qui l’habitent. On nous introduisit dans le petit salon de famille, dont le plancher était peint , à la manière des yankees , au lieu d’être couvert d’un tapis ; les murs étaient revêtus de planches de sapin, et tout l’ameublement de la pièce présentait la même simplicité. Une grande roue à filer, aussi haute que la roue d’un chariot, occupait presque entièrement le milieu de la chambre, et une femme de moyen âge, proprement vêtue et d'une physionomie douce et distinguée, s’occupait à filer de la laine; ses jeunes filles tricotaient près du feu, tandis que leur père instruisait deux de ses fils ; un troisième était assis entre ses jambes, sur une petite chaise, tandis qu’un quatrième frappait avec sa hache de vigoureux coups dans la cour, et jetait de temps en temps, par la fenêtre du salon, des regards affectueux sur les personnes qui s’y trouvaient.

Les vêtements des enfants étaient d’une étoffe grossière ; c’était un mélange de laine et de fil , le produit de la ferme et de l’industrie de leur mère. Les bas, les chaussons, les petits manchons et les chauds mitons , tout s'était fait chez eux. Les filles et les garçons portaient des mocassins de leur fabrique : le bon sens, l’industrie et l’ordre régnaient parmi les membres de cette petite communauté.

Les filles et les garçons semblaient agir d’après ce principe, que l’on ne doit rougir que de ce qui est immoral ou inconvenant.

Une hospitalité sans prodigalité , de la bienveillance sans flatterie, distinguaient les manières de nos dignes amis. Tout était conduit dans la maison d’après les conseils de la prudence et du confortable. Le bénéfice était peu élevé (j’aurais dû dire le revenu de la cure); mais une petite habitation et quelques terres y étaient attachées, et à force d'activité au dehors et d'économie au dedans, la famille se maintenait dans une position convenable; enfin, nous jouimes, pendant notre séjour, de bien des agréments qu’on ne trouve que dans une belle ferme; on nous servit de la volaille de toute espèce, du bœuf, du mouton excellent et du porc : nous eûmes une grande variété de confitures avec le thé, du miel dans ses rayons, du beurre délicieux et de bon fromage, ainsi que plusieurs sortes de gâteaux. On nous donna une espèce de crépe, faite avec de la farine de sarrasin , battue avec du lait et des œufs ; on fait lever cette pâte, puis on la verse dans de la graisse bouillante et on la fait frire. Une préparation de maïs,

peer cte se

Page 1