‹ Les forêts intérieures du Canada [microforme]Chapitre 9 sur 38 · LETTRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE SIXIÈME

PÉTERBOROUGH. = MŒURS ET LANGAGE DES AMÉRICAINS. —— UN INGÉNIEUR ÉCOS- SAIS. = DESCRIPTION DE PÉTERBOROUGH ET DES ENVIRONS, == FLEURS DU CANADA. — SHANTIES OU HUTTES. — PRIVATIONS ENDURÉES PAR LES PREMIERS COLONS. — MANIÈRE D'ÉTABLIR UNE FERME,

Peterborough, 11 septembre 1832.

Il est maintenant décidé que nous demeurerons ici jusqu’à ce que la vente du gouvernement ait eu lieu. Nous devons rester avec S** et sa famille jusqu’à ce que nous ayons quelques acres de défrichés et une cabane construite sur nos propres terres. A yant résolu d’aller tout de suite dans la forêt, à cause de notre concession militaire que nous avons eu le bonheur d’obtenir dans le voisinage de S**, nous nous sommes entièrement résignés à endurer avec courage les privations et les inconvénients inséparables d’une telle situation ; car il faut ou renoncer aux grands avantages qui nous ont été concédés, ou remplir tous nos devoirs de colons. Il ne peut pas nous arriver pis qu'aux autres. Tous ces officiers de terre ou de marine qui se sont établis avant nous sur des territoires incultes ont eu, certes, à combattre d’excessives difficultés, mais ils commencent à recueillir les fruits de leurs travaux.

Outre le terrain auquel mon mari a droit comme officier au service de l’Angleterre, il est en marché pour acheter un lot qui se trouve à vendre près des petits lacs. Nous aurions ainsi une vue sur l’eau ; et, de plus, nous serions à peu de distance de S**; en sorte que notre solitude ne serait pas tout-à-fait si complète que si nous nous rendions tout d’abord dans les terres que nous accorde le gouvernement.

Nous avons été assez bien accueills par plusieurs des habitants de Péterborough. 11 y a dans cette ville une société très choisie, composée principalement d'officiers et de leurs familles, et en outre de personnes exerçant une profession et des feneurs de magasin. Un grand nombre de ces derniers appartiennent à des familles fort distinguées ,

et ont recu une bonne éducation. Quoique un magasin ne soit guère au-dessus de ce que nous appellerions chez nous, dans un village , une boutique générale, cependant le teneur demagasin au Canada occupe un tout autre rang que le boutiquier dans un village en Angleterre. Ces marchands sont les négociants et les banquiers des villes où ils résident. Presque toutes les affaires d’argent se font par eux; souvent ce sont des propriétaires , et ils remplissent fréquemment les fonctions de magistrats, de commissaires et même de membres du parlement dans la province.

* Comme ils tiennent dans la société un rang qui les met sur le pied d’égalité avec l’aristocratie du pays, vous ne serez pas surprise quand je vous dirai qu’il n’est pas extraordinaire de voir des fils d'officiers et de dignitaires ecclésiastiques derrière un comptoir, ou maniantla hache dans les forêts avec les bûcherons de leur père ; et ces occupations ne leur enlèvent point leur rang dans la société. Après tout, c’est l’éducation , ce sont les manières qui doivent distinguer l’homme comme il faut, puisque l’artisan , s’il est actif et industrieux , peut bientôt y devenir son égal en richesse. L’ignorant, quelque riche qu’il soit, ne peut jamais être l’égal de l’homme bien élevé. C'est l’esprit qui fait, dans ce pays, la distinction des classes. « Dans le savoir est le pouvoir. »

Nous avions si souvent entendu parler des mauvaises manières des Yankees, que j'ai été agréablement surprise par le petit nombre d’#méricains que j’ai vus. C’étaient, pour la plupart, des gens polis et bien élevés. La seule particularité que j’aie remarquée en eux, c’est un certain nasillement lorqu’ils parlent et quelques locutions singulières, usitées seulement par les classes inférieures, qui pensent et calculent un peu plus souvent que nous. Un de leurs termes les plus remarquables est « fiter » (to fix). Tout suvrage qui doit être fait, doit être fixé. « Fixez la chambre » signifie : mettezla en ordre. « Fixez la table , » — « fixez le feu, » dit la maîtresse à ses domestiques.

Je ris un jour d’entendre une femme dire à son mari que la cheminée avait besoin d’être fixée. Je pensais qu’elle était assez solide , et je fus assez surprise de voir l’homme prendre une corde et quelques branches de cèdre, avec lesquelles il fit tomber un amas de suie qui obstruait le tuyau. La cheminée ayant été ficée, tout alla bien. Ce mot singulier n’est pas en usage seulement parmi les classes inférieures ; il est devenu, à la longue, une expression générale, même parmi les derniers émigrants venus de notre propre pays.

Les classes inférieures des Yankees ont encore un autre ridicule, c’est de chercher à introduire des beaux mots dans leur conversation habituelle; mais, du reste, ils l’emportent sur nos paysans anglais par la pureté du langage : ils parlent mieux anglais que ne le font les gens de la même classe dans aucune partie de l’Angleterre, de l'Irlande et de l’Ecosse; ceci est un fait dont on aurait peine à convenir dans notre pays.

Si l’on me demandait ce qui m’a paru le trait le plus frappant dans les manières des Américains, je pourrais dire que c’est une froideur qui va jusqu’à l’apathie. Je ne les crois nullement dépourvus de sensibilité véritable, mais ils ne laissent point voir leurs émotions. Ils sont moins prodigues que nous d’expressions affectueuses et bienveillantes, quoique probablement tout aussi sincères. Nul ne doute de leur hospitalité ; mais , après tout, on aime à sentir la franche poignée de main, et à entendre les paroles cordiales qui persuadent qu’on est le bien-venu.

Les gens qui viennent dans ce pays sont portés à confondre les fermiers-colons venus de l’Angleterre avec les Américains d’origine; et lorsqu'ils rencontrent des gens

Dr AIT e ES ER

54 LES FORÈËTS INTÉRIEURES

brusques et grossiers, se servant de certains mots yankees , et professant une indépendance qui ne s'accorde pas exactement avec les idées d’aristocratie professées en Angleterre , ils supposent sur-le-champ que ce sont de véritables Yankees, tandis qu'ils n’en sont que les imitateurs ; or, vous savez qu’une mauvaise copie est toujours pire que l'original.

Vous vous étonneriez de voir avec quelle facilité les nouveau-venus tombent dans cette désagréable affectation d'égalité. C'est surtout parmi les Irlandais et les Ecossais des classes inférieures qu’on trouve ce défaut. Chez les Anglais , il est plus rare. Nous nous sommes amusés de la conduite du machiniste de notre bateau à vapeur, à qui mon mari faisait des questions sur la direction de la machine. C'était un jeune Ecossais. Ses manières étaient arrogantes et presque insolentes. Il évitait scrupuleusement tout ce qui pouvait ressembler à une politesse ; il alla même jusqu’à venir s’asseoir tout près de moi, en faisant observer que « parmi les nombreux avantages que ce pays offre aux colons tels que lui, il ne considérait pas comme le moindre, de n’être pas obligé d'ôter son chapeau quand il parlait aux gens (voulant dire à des gens de notre classe), ou de leur donner d’autre titre que leur nom; de plus, il pouvait aller s’asseoir auprès de tout gentleman et de toute lady, et croire qu’il valait autant qu'eux.

« Assurément , »répliquai-je, pouvant à peine m'empêcher de rire de cette sortie; « mais je crois que vous exagérez beaucoup ces avantages; car vous ne pouvez obliger la dame ou le gentleman d'en avoir la même opinion , ou de rester assis auprès de vous, à moins que cela ne leur plaise. » À ces mots, je me levai, et je laissai l’indépendant assez confondu de mon action : cependant, il reprit bientôt son sang-froid, et continuant de jouer avec la hache qu'il tenait à la main, il ajouta : « Ce n’est pas un crime , je suppose, d'être né pauvre. »

« Non, vraiment , » répliqua mon mari; « un homme ne choisit pas sa naissance. Un homme ne peut pas plus s’empêcher d’être né pauvre que riche; et ce n’est pas non plus la faute d’un gentleman s’il est né de parents qui occupent dans la société un rang plus élevé que son voisin. J'espère que vous reviendrez de cela. »

Notre Ecossais fut obligé, quoique à regret , de convenir de cette vérité; mais il conclut, en exprimant de nouveau sa satisfaction de n’étre pas obligé d’ôter son chapeau, ou de parler respectueusement aux gen{lemen , ainsi qu’ils veulent bien s’appeler.

« Mon ami , ajouta mon mari, dans la mère-patrie, pas plus que dans le Canada, personne ne vous aurait obligé à être bien élevé. Assurément, vous auriez pu garder votre chapeau sur votre tête, si vous en aviez eu envie ; il n’est point de gentleman qui vous l'eût jeté bas, j'en suis certain. Quant aux avantages si vantés que la grossièreté vous procure ici, je pourrais y croire s'ils vous rapportaient le moindre profit, ou s’ils mettaient un dollar de plus dans votre poche; mais je doute qu’ils vous rapportent quelque gain. »

« C’est un agrément , je pense, de se considérer l’égal d’un gent/eman. »

« Surtout si vous pouvez parvenir à être considéré comme tel par le gentleman. »

Cétte réponse sembla déconcerter uotre champion de l'égalité, car il se mit à siffler et à battre des talons avec vigueur.

«Maintenant, » dit son persiffleur impitoyable , « que vous m'avez expliqué vos idées sur l'indépendance dont on jouit au Canada, ayez la bonté de m'expliquer le mécanisme de votre machine , que vous paraissez connaître à fond.

Notre homme examina mon mari un instant, d’un air moitié hautain , moitié satisfait du compliment fait à son habileté , et allant vers la machine , il en expliqua tout le

= 2, eux =

ti ri

DU CANADA. 55 maniement avec le plus grand détail ; et dès-lors il nous traita avec beaucoup de respect. Il fut évidemment frappé de la réponse de mon mari à une question qu’il lui adressa du ton le plus impoli : « Veuillez me dire ce qui fait le gentleman ? Je vous serai obligé de me répondre à cela? »— « Les bonnes manières et la bonne éducation ; un homme riche ou d’une naissance élevée, s’il est grossier, gauche et ignorant, n’est pas plus un gentleman que vous-même. »

Cette réponse présentait la chose sous un nouveau jour, et le machiniste eut le bon sens de comprendre qu’une grossière familiarité ne constitue pas le gentleman.

Mais il est temps que je vous donne un aperçu de Péterborough, qui, par sa situation avantageuse , l'emporte sur tout ce que j'ai encore vu dans les provinces supérieures. Il occupe un point central entre les territoires de Monaghan, Smith, Cavan, d'Otanabée et de Douro, et peut, à juste tatre, être considéré comme la capitale du district de Newcastle.

La ville est située sur un vaste plan, et juste au-dessus du petit lac, à l’endroit où la rivière est divisée par deux îlots bas et boisés. Le terrain du gouvernement est partagé en lots d’un demi-arpent ; les rues, qui maintenant se peuplent promptement, se coupent presque à angles droits avec la rivière, et s'étendent vers les plaines au nordest. Ces plaines forment un magnifique parce naturel, agréablement entremélé de collines et de vallons couverts d’une délicieuse verdure et d’une multitude de fleurs exquises , et plantés, comme par les mains de la nature, de groupes de pins chevelus, de chênes , de baumes, de peupliers et de bouleaux argentés. Ce tableau est ravissant ; de quelque côté qu’on tourne les yeux, on voit des hauteurs, des vallées, des bois et des eaux qui s'étendent à perte de vue.

Les plaines descendent par une pente assez rapide vers la rivière, qui coule avec beaucoup d’impétuosité entre ses deux rives. Représentez-vous une vallée longue et étroite , qui sépare en deux bourgs distincts les parties orientales et occidentales de la ville.

La rive de l’Otanabée s’élève plus que celle du Monaghan et domine au loin le fleuve, la partie occidentale de Péterborough, ainsi que les collines et la forét qui bordent l'horizon. Le territoire du Péterborough de l’est, comme on l’appelle, appartient à deux ou trois grands capitalistes ; c’est d’eux que l’on achète les lots qui dépendent de la ville.

Ainsi divisé, Péterborough couvre une étendue de terrain plus que suffisante pour la formation d’une grande cité. Le chiffre de sa population atteint maintenant sept cents et va même au-delà; s’il continue à augmenter aussi rapidement qu’il l’a fait depuis peu, les habitants seront très nombreux d’ici à quelques années (1).

Péterborough a beaucoup de ressources par eau, tant du côté de la rivière que du côté d’un large et beau ruisseau qui serpente dans la ville et tombe dans le petit lac dont nous avons parlé, On compte, dans cet endroit, plusieurs moulins à grain et à scier, une distillerie, un moulin à foulon, deux auberges principales , outre quelquesunes de moindre importance, plusieurs grands magasins et une école du gouvernement qui sert aussi d'église jusqu’à ce qu’on en ait bâti une plus convenable. On vend les plaines par lots, et l’on bâtit en ce moment de jolies habitations ; mais je crains bien que les beautés naturelles de ce charmant endroit ne soient bientôt détruites.

(1) Depuis que ces détails sur Péterborough ont été écrits, la ville s’est accrue au moins d’un tiers en bâtiments et en population,

Je ne me lasse pas de parcourir les environs , d’escalader les collines dans toutes les directions pour découvrir quelque nouveau point de vue, ou pour cueillir quelques nouvelles fleurs parmi la riche parure qui couvre encore la terre, quoique l’été soit assez avancé. ;

Entre autres plantes, dont je connais les noms, j'ai vu là une grande diversité d’asters arborescents de toutes les nuances de bleu , de violet et de blanc de perle ; une monarda lilas qui exhale un parfum délicieux, nan seulement de ses fleurs, mais encore de ses branches sèches et des gousses contenant les graines ; le gnaphalium blanc , ou immortelle; des roses de plusieurs espèces, dont j’ai trouvé quelques boutons tardifs dans une vallée près de l’églie. J’ai aussi remarqué parmi les arbrisseaux une très jolie petite plante qui ressemble à notre buis; ellerampe à terre et j'ousse des branches et des rejetons qui se redressent ; les feuilles tirent sur un rouge-cuivré foncé (1); cependant, en dépit de cette couleur, c’est un arbre vert. J’ai aussi remarqué quelques beaux lichens, dont la tige creuse et grise est rouge de corail à son extrémité ; ils croissent en touffes parmi les mousses sèches, ou fréquemment je les ai vus couvrir les racines des arbres ou des vieux troncs. Au milieu d’une grande quantité de champignons , j'ai cueilli une coupe creuse du plus bel écarlate au dedans et d’un blond fauve au dehors; un autre très beau champignon était fait de petites branches qui semblaient autant de coraux blancs, mais d’une nature si délicate qu’elles se rompaient au moindre toucher.

La terre en plusieurs endroits est couverte d’un épais tapis de fraises diverses, qui offrent, durant la saison, un dessert continuel à ceux qui veulent bien les cueillir; privilége dont j’userais toujours si je devais séjourner ici. Outre les plantes que j’ai vues moi-même en fleur, on m’a dit que le printemps et l’été en produisent beaucoup d’autres , telles que le lis orangé, ou lichnidea pourpré ; la mocassine, ou soulier de Notre-Dame; des muguets en abondance ; et sur les bords du ruisseau et de l’Otanabée, la magnifique cardinale (lobelia cardinalis) balance ses épis de fleurs écarlates.

Quand j’admire la beauté des fleurs du Canada, je suis presque irritée de me rappeler constamment qu’elles sont inodores, et par conséquent à peine dignes d'attention ; comme si l'œil ne pouvait pas être charmé par la beauté des formes et l'harmonie des couleurs , si le sens de l’odorat n’est pas en même temps satisfait.

Pour absoudre ce pays de la censure d’un homme très instruit que j’ai rencontré une fois à Londres et qui disait « que les fleurs sont ici sans parfum et les oiseaux sans voix, » j'ai déjà découvert plusieurs plantes et desfleurs très odorantes. Entre autres plantes de cette espèce, on ne doit pas oublier la tithymale, magnifique plante arborescente qui porte des fleurs d’un violet foncé, aussi remarquables pour leur couleur que pour leur riche parfum.

Je commencerai bientôt à former un herbier (hortussicceus) pour Elisa, avec une description des plantes, leur taille et leurs qualités. Je ferai des notes sur toutes les particularités frappantes qui les concernent ; et dites-lui qu’elle peut compter que je lui enverrai, par la première occasion convenable, les échantillons et les graines que je pourrai recueillir.

Ce pays offre un chomp large et fertile aux recherches du botaniste. Je regrette vivement aujourd’hui de n’avoir pas profité des offres fréquentes qu’Elisa me faisait de poursuivre une étude que je croyais alors vide, mais que je regarde maintenant comme très

(1) C’est probablement une gaulteria, = Ep,

intéressante. C’est assurément une source de grandes jouissances, surtout pour ceux qui, vivant dans les forêts , sont nécessairement dépourvus des plaisirs qu'offre un cercle d’amis nombreux, et des distractions que présente une ville ou un village.

Dimanche je fus à l’église ; c’était la première occasion que j'avais d’assister au service divin depuis que j'ai quitté les montagnes de l’Ecosse ; et, certes, j’avais de quoi rendre des actions de grâces au Dieu de miséricorde pour nous avoir sauvés des périls de l'immense Océan et des horreurs de la peste.

Jamais notre belle liturgie ne me parut si touchante et si solennelle que ce jour-là, dans cette église en bois , élevée au milieu des déserts.

Cet édifice , humble et rustique , est situé au pied d’une pente duuce, dans la plaine. Il est entouré de massifs de chênes et de pins chevelus qui , bien que d'une taille inférieure à celle des énormes pins et des chênes de la forêt, sont bien plus agréables à l’œil, et prennent mille formes diverses. Autour d’eux s’étend un gazon d’un vert d’émeraude , enfin, c’est un endroit charmant, loin du bruit et du tracas de la ville, un licu convenable pour adorer Dieu en esprit et en vérité.

Il y a plusieurs promenades admirables vers les monts de Smith et le long des bords élevés de la rivière. Le sommet de cette chaîne est stérile et couvert , çà et là, de blocs de granit rouge et gris, entremélés en tous sens de masses énormes de pierre calcaire ; ces pierres sont polies et arrondies comme par l’action de l'eau. Puisqu’elles sont détachées et n’occupent que la surface de la terre , n’est-il pas étrange qu’elles se trouvent dons ce lieu élevé? Un géologiste pourrait sans doute facilement expliquer ce mystère. Les chênes qui croissent sur ce bord sont plus gros et plus florissants que ceux qui croissent dans les vallées et dans les fertiles parties du sol.

Derrière la ville , dans la direction des routes de Cavan et d’Emily, est un grand espace que j'appelle le terrain des accroupis (1), parce qu'il est entièrement couvert de huttes ou shanties , dans lesquelles les émigrants pauvres, les pensionnaires et autres se sont logés avec leurs familles. Quelques-uns restent ici sous le prétexte de se procurer un abri jusqu’à ce qu’ils se soient préparé une demeure sur leurs terres respectives ; mais assez souvent il arrive qu’ils sont indolents ou réellement incapables de travailler sur les terrains qui leur sont échus. Ces terrains , situés en général à plusieurs milles au fond des forêts , et loin de toute ville, présentent aux pauvres émigrants de si grands obstacles , qu’il faudrait pour les surmonter plus d'énergie et de courage que la plupart n’en possèdent. D’autres, d’habitudes paresseuses et corrompues , dépensent l'argent qu'ils ont reçu et vendent les terres pour lesquelles ils ont renoncé à leurs pensions, après quoi ils restent comme de misérables squatters, sur le terrain des huttes.

La hutte, ou shanty, est une sorte de cabane dans le genre primitif de l’architecture canadienne; ce n’est guère qu’un hangar bâti en bûches ; les fentes et les interstices sont bouchées avec de la mousse , de la boue et des morceaux de menu bois, Voici souvent de quelle manière les toits se font : on prend des bûches que l’on fend et que l’on creuse avec la hache ; puis on les place côte à côte, en ayant soin de tourner alternativement en dehors la surface concave et la surface convexe , et en superposant les arêtes

(1) To squat signifie s'accroupir ; a squat-house se dit d’une petite maison ramassée, a squat man, d’un homme trapu. L'auteur a donc usé ici du privilége qu'offre la langue anglaise de changer un verbe en substantif, et a nommé squalters les habitants des huttes dont il est ici question. (N. duT.)

LE

entre elles. Chaque creux forme un conduit pour l’écoulement de la pluie et de la neige fondue. Le bord d’un toit , ainsi construit, ressemble au bord festonné de certains coquillages ; mais , quelque grossière que soit cette couverture, elle maintient l’intérieur sec beaucoup mieux que les toits faits d’écorce ou de planches, à travers lesquels la pluie se fait jour. Quelquefois la hutte a une fenêtre, quelquefois seulement une porte d'entrée qui donne accès à la lumière et laisse sortir la fumée (1). La cheminée n’est souvent qu’une ouverture pratiquée &ans le toit , juste au dessus de l’âtre, et surmontée de plusieurs planches réunies en équerre. La seule précaution que l’on prenne pour se garder du feu consiste à placer quelques larges pierres en demi-cercle , ou plus eommunément un banc de terre sèche entre l’âtre et les bûches du mur.

Rien n’est plus repoussant que quelques-unes de ces huttes, noircies par la boue et la fumée, et servant de réceptacle commun aux enfants , aux cochons et à la volaille. Mais je vous ai fait voir le côté sombre du tableau ; j’ajouterai avec plaisir que toutes les huttes du terrain des accroupis ne sont pas comme celles-là. Pour la plupart , au contraire, elles sont habitées par des gens propres et rangés ; elles ont une ou deux petites fenêtres et une cheminée de terre qui monte jusqu’au toit ; il en est même qui ont un plancher grossier, et qui possèdent quelques-unes des commodités des petites maisons rustiques.

Vous serez peut-être surprise quand je vous assurerai que bien des colons très recommandables , ainsi que leurs femmes et leurs enfants , tous gens délicatement élevés et accoutumés à l’aisance, se sont contentés d’une hutte de ce genre pendant les deux premières années de leur établissement dans les bois.

J'ai écouté avec un grand intérêt l'histoire des privations endurées par quelques-uns des premiers défricheurs, quand Peterborough ne contenait que deux maisons. Alors, il n’y avait ni route ni bateau pour communiquer avec les parties éloignées et habitées du district; les difficultés pour se procurer des provisions étaient donc bien plus grandes que les derniers venus ne peuvent se l’imaginer.

Quand on m'a raconté qu’une famille entière n’avait alors pour toute provision de farine que ce qu’on pouvait moudre chaque jour avec un petit moulin à bras , et qu’elle “aanquait pendant des semaines entières des choses les plus nécessaires , sans même en excepter le pain, je ne pus m'empêcher d'exprimer quelque surprise , n’ayant jamais rien lu dans les ouvrages sur l'émigration qui m’eût préparée à de tels rraux.

« Ges épreuves, me fit observer l’intelligent ami de qui je tiens ces détails, ont été principalement le partage des premiers défricheurs dans les parties inhabitées du pays. Et c’est justement ce que nous étions. Si vous questionnez minutieusement quelquesunes des familles de la basse classe qui sont établies loin des villes , et qni, durant la première année , n’avaient que peu ou point de moyens de se soutenir, jusqu’à ce qu'ils puissent recueillir quelque chose de la terre , vous entendrez plus d’une triste histoire. » Ceux qui écrivent sur l’émigration ne prennent pas la peine de rechercher ces faits »

(1) Je m'amusai beaucoup de la remarque faite par un petit Irlandais que nous avons loué pour fendre notre hois et tirer notre eau, Il a habité une de ces huttes. « Madame, me dit-il, quand le froid pinçait ferme, nous ne savions comment nous réchauffer; car, tandis que le feu rôtissait nos yeux, nous avions le dos gelé ; aussi, nous nous tournions d'abord d'un côté, puis de l'autre, juste comme une oje qu'on fait rôtir à la broche, La moitié de l'argent que gagnait mon père à garnir des chaises de paille, notre mère le dépensait à acheter du whiskey pour nous réchauffer ; mais je crois qu'un plus grand plat de pommes de terre toutes chaudes nous aurait mieux réchauffés que le whiskey, »

ee ee A OS po OS Os

oO D A

les récits désagréables ne remplissent pas leur but. Il en est peu qui aient écrit exclusivement sur les forêts. Les voyageurs font un tour à la hâte dans les parties les plus prospères du pays et dans les premiers établissements ; ils voient un terrain fertile , bien cultivé, résultat de plusieurs années de travail ; ils voient des habitations commodes et remplies de toutes les choses nécessaires à la vie; la femme du fermier faisant elle-même son savon , sa chandelle , son sucre ; la famille vêtue du drap qu’elle a filé, et des bas qu’elle a tricotés. Le pain , la bière , le beurre, le fromage, la viande, la volaille , ete., tout est le produit de la ferme. Il en conclut que le Canada est une terre de Chanaan , et il fait ressortir tous ces avantages dans unlivre, en ajoutant que la terre s'obtient pour une chanson; puis à tous ceux qui veulent se mettre à l'abri du besoin et de la dépendance, il leur conseille d’émigrer.

Il oublie que ces avantages sont le résultat d’un travail patient et continuel pendant plusieurs années : qu’ils sont la couronne et non les premiers fruits du travail du colon; et que, durant cet intervalle, de grandes et nombreuses privations ont dû être supportées par presque toutes les classes d’émigrants.

Bien des personnes, en arrivant surtout , si elles s’enfoncent dans quelqu'un des distriets à former, sont découragées par l’aspect sauvage de tout ce qui les entoure. Elles ne trouvent aucun des avantages qu’elles ont lus dans les livres ou dont on les a entretenues , et elles ne sont point préparées aux difficultés qu’elles rencontrent ; les unes se laissent aller au découragement , et d’autres quittent le pays avec dégoût.

Un peu de réflexion leur aurait démontré que chaque perche de terrain doit être dépouillée de l’épaisse forêt d’ambres qui l’encombre, avant qu’un épi de blé puisse y pousser. Après que les arbres ont été abattus, coupés en morceaux, rangés ou mis en piles, et brûlés, il faut enclore le champ, semer le grain, le récolter et le battre avant d’en tirer aucun profit. Or, ces différents travaux exigent du temps et beaucoup de fatigue ; et, si l’on est obligé de se faire aider, l’on doit avancer de fortes sommes , et il ne faut pas moins, pendant ce temps-là, qu’une famille mange. Si l’on est éloigné d’un magasin, il faut tout apporter à bras par de mauvais chemins, ou prendre un attelage dont la location coûte d'autant plus que la distance et les difficultés sont plus grandes. Maintenant, on connaît d'avance la plupart de ces obs’acles, et alors on sait tout ce qu'on doit avoir à souffrir.

Il arrive souvent, c’est même un fait général, qu'un ouvrier, quoique ayant des terres à lui, se voit obligé d'aller travailler au dehors pendant une année ou deux, pour gagner de quoi soutenir sa famille; et malgré cela, beaucoup d’entre eux souffrent de grandes privations avant de conquérir leur indépendance. Sans la certitude d'améliorer plus tard leur position, ils succomberaient à ce qu’il leur faut endurer; mais cette pensée les ranime. Ils ne redoutent pas une vieillesse misérable et pauvre: les maux présents doivent cédér à l’industrie et à la persévérance ; ils pensent aussi à leurs enfants, et les épreuves du moment sont oubliées dans les agréables prévisions de l'avenir.

« Sans doute, » dis-je, on pourrait avoir des vaches et de la volaille ; et vous savez que lorsqu'on a en abondance le lait, le beurre, le fromage , les œufs, et qu’on y joint du pore et de la volaille, on ne doit pas souffrir beaucoup, du côté de la nourriture, »

« Il est vrai, » répliqua mon ami; « mais je dois vous dire qu'il est plus facile de parler de ces choses que de les avoir tout d'abord, à moins qu'on n'ait des fermes presque formées ou commencées. Mais nous parlons ici d'un défrichement dans les

forêts intérieures ; il faut que les vaches, les cochons et les volailles mangent, et si l’on doit acheter ou aller chercher loin ce que l'on aura à leur donner, mieux vaudrait ne point s’en embarrasser, parce que l’embarras est certain et le profit douteux. Une vache, il est vrai, trouve sa nourriture dans les bois pendant les beaux mois de l’année, mais quelquefois elle s’égare pendant plusieurs jours de suite, et peut vous faire perdre beaucoup de temps à la chercher; puis dans l’hiver, il lui faut quelque chose de plus que ce qu’elle peut brouter (1) durant la saison de la coupe de bois, ou il y a dix à parier contre un qu’elle mourra avant le printemps; et comme les vaches perdent en général leur lait pendant l'hiver, si elles.ne sont pas très bien soignées , il vaut mieux s’en défaire à l'automne et en racheter au printemps, à moins que vous n’ayez pour elles de la nourriture en abondance, ce qui n’arrive pas Souvent pour le premier hiver. Quant aux cochons, c’est un grand embarras dans une ferme nouvelle, si vous ne pouvez pas les engraisser sur-le-champ; et, vous ne pouvez le faire sans acheter de la nourriture pour eux, ce qui n’est point avantageux dans les commencements. S'ils s’'échappent, ils sont un terrible inconvénient pour vos récoltes et pour celles de vos voisins, si vous en avez par hasard à un demi-mille à la ronde; car, bien qu'on puisse se garder du bétail par des haies, on ne peut faire de même contre les cochons : la volaille même , pour vous être de quelque utilité, a besoin de plus que ce qu’elle peut ramasser aux environs de votre habitation ; et souvent elle est emportée par les faucons, les aigles, les renards et les putois , jusqu’à ce que vous lui ayez préparé des asiles sûrs et convenables.

« Alors, comment pourrons-nous filer notre laine et faire notre savon et notre chandelle? » répartis-je. « Quand vous pourrez tuer vos moutons, vos cochons et vos bœufs, à moins que vous n’achetiez de la laine et du suif. » — Alors, me voyant un peu désappointée , il ajouta : « Ne vous découragez pas, vous aurez tout cela avec le temps, et plus que cela, ne craignez rien, si vous avez de la patience, et si vous employez les moyens propres à y parvenir. En attendant, préparez-vous aux privations dont vous n’avez point l’habitude ; et si vous désirez voir votre mari heureux , soyez économe et surtout enjouée. En peu d’années, la ferme vous fournira tous les objets de première nécessité, et avec le temps, vous pourrez jouir du superflu. C'est alors qu’un colon ceinmence à goûter les avantages solides et réels de son émigration; alors il éprouve les bienfaits d’un pays où il n’y a point d'impôts, point de dîmes, point de taxe des pauvres ; alors il ressent les bienfaits de l'indépendance. C’est en tournant les yeux vers ce futur accomplissement de ses désirs, qu’il aplanit les chemins raboteux , et qu’il allège le poids des maux présents. Il voit autour de lui une famille nombreuse, sans éprouver ces craintes terribles qui, en Angleterre, assiègent un père dans la gêne, car il sait qu’il ne les laissera pas dépourvus d’un honnête moyen de subsister, »

En dépit de toutes les épreuves qu’il avait subies , je trouvai ce gentleman si attaché à la vie de colon, qu’il assurait ne vouloir, à aucune condition, retourner dans sa patrie pour y demeurer ; et il n’est pas le seul à qui j’aie entendu exprimer cette opinion; elle paraît universelle parmi la classe inférieure des émigrants. Ce qui les encourage ,

(1) Durant l'automne et l'hiver, les bestiaux se nourrissent en grande partie des tendres rejetons de l’érable, du hêtre et à . l’orme, qu’ils cherchent dans les bois nouvellement élagués;

mais il faut aussi leur donner de la paille ou d’autre nourriture, sinon ils mourraient de faim dans les rigueurs de l'hiver,

ee ms © EE

Page 1