DEUXIÈME PARTIE
L'adaptation s'est faite par des mesures empiriques, prises une à une, sous la pression des événements. En temps de crise, il est difficile de faire vivre « des institutions créées pour la paix et la liberté ». Elles ont vécu pourtant. A la lettre, les règles de l'organisation administrative et constitutionnelle n'ont subi que des retouches de détail ; en pratique, elles ont dû s'accommoder de mainte restriction, et de maint abandon.
La guerre est «la fm de la liberté» ; elle suspend en partie les garanties de l'individu, les droits fondamentaux du citoyen, l'exercice même de la souveraineté nationale. Et l'opinion publique n'en éprouve ni gêne, ni dépit. Au contraire, elle aime à « se sentir gouvernée ». Les droits du pouvoir exécutif se développent, la fonction gouvernementale s'étend. Le gouvernement ne s'embarrasse pas des ménagements dont il a coutume ; il maintient l'ordre et musèle l'opinion ; il ne se croit pas tenu de conformer strictement ses décisions à la loi qui les domine ; il prend ses aises. Ce sont les conséquences inévitables de la guerre. Elles apparaissent dès le premier jour. Le 4 août, le gouvernement fait voter par le Parlement tout un groupe de mesures exceptionnelles : état de siège général, moratorium, autorisation de prendre par décret les décisions nécessaires à la Défense nationale. C'est le programme que, sans doute, il tenait en réserve, si l'on se reporte aux déclarations de M. Millerand en 1912. Ces caractères du gouvernement de guerre, il faut les étudier ici dans leurs rapports avec les libertés publiques, avec les services publics, enfin avec le Parlement.
A l'origine, le régime d'exception est un régime militaire, que domine le souci de maintenir l'ordre dans le pays : la guerre, croit-on, sera courte. Il suffît que r « arrière » attende dans le calme. Mais la lutte se prolonge : au fur et à mesure que le pays s'accoutume à la guerre, le régime de police s'atténue. Il faut maintenant que la nation tout entière prenne sa part de l'efTort, et qu'elle agisse pour la victoire. Le gouvernement est obligé de tenir compte de cette situation ; il ne peut pas négliger la collabora-
tion des représentants de la souveraineté nationale. Avec eux, il cherche à adapter à l'état de crise toute la vie économique ; alors, le rôle de l'État s'étend à toutes les formes de l'activité nationale ; les services publics se multiplient. L'emprise du pouvoir exécutif se développe encore, par des procédés et pour des objets différents de ceux qu'il avait d'abord poursuivis.