Howitt, Furlher notes, p
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aussi facilement à la même dignité que les choses sacrées par excellence, les totems proprement dits.
L,e cercle des choses religieuses s'étend donc bien audelà des limites dans lesquelles il paraissait tout d'abord renfermé. Il ne comprend pas seulement les animaux totémiques et les membres humains du clan ; mais, puisqu'il n'existe rien de connu qui ne soit classé dans un clan et sous un totem, il n'existe également rien qui ne reçoive, à des degrés divers, quelque reflet de religiosité. Quand, dans les religions qui se formeront ultérieurement, les dieux' proprement dits apparaîtront, chacun d'eux sera préposé à une catégorie spéciale de phénomènes naturels, celui-ci à la mer, celui-là à l'atmosphère, un autre à la moisson ou aux fruits, etc., et chacune de ces provinces de la nature sera considérée comme tirant la vie qui est en elle du dieu dont elle dépend. C'est précisément cette répartition de la nature entre les différentes divinités qui constitue la représentation que ces religions nous donnent de l'univers. Or, tant que l'humanité n'a pas dépassé la phase du totémisme, les différents totems de la tribu jouent exactement le rôle qui reviendra plus tard aux personnalités divines. Bans la tribu du Mont-Gambier, que nous avons prise pour principal exemple, il y a dix clans ; par suite, le monde entier est réparti en dix classes, ou plutôt en dix familles dont chacune a un totem spécial pour souche. C'est de cette souche que toutes les choses classées dans un clan tiennent leur réalité, puisqu'elles sont conçues comme des modes variés de l'être totémique ; pour reprendre notre exemple, la pluie, le tonnerre, l'éclair, les nuages, la grêle, l'hiver sont regardés comme des sortes différentes de corbeau. Réunies, ces dix familles de choses constituent une représentation complète et systématique du monde ; et cette représentation est religieuse, puisque ce sont des notions religieuses qui en fournissent les principes. Loin d'être borné à une ou deux catégories d'êtres, le domaine de la religion totémique s'étend
donc jusqu'aux dernières limites de l'univers connu. Tout comme la religion grecque, elle met du divin partout ; la formule célèbre Ttavrà ttXtjptj 0eôv peut également lui servir de devise.
Seulement, pour pouvoir se représenter ainsi le totémisme, il faut modifier, sur un point essentiel, la notion qu'on s'en est longtemps faite. Jusqu'aux découvertes de ces dernières années, on le faisait consister tout entier dans le culte d'un totem particulier et on le définissait la religion du clan. De ce point de vue, il paraissait y avoir, dans une même tribu, autant de religions totémiques, indépendantes les unes des autres, qu'il s'y trouve de clans différents. Cette conception était, d'ailleurs, en harmonie avec l'idée qu'on se fait couramment du clan : on y voit, en effet, une société autonome1, plus ou moins lermée aux sociétés similaires ou n'ayant avec ces dernières que des relations extérieures et superficielles. Mais la réalité est plus complexe. Sans doute, le culte de chaque totem a son foyer dans le clan correspondant ; c'est là et là seulement qu'il est célébré ; ce sont les membres du clan qui en ont la charge ; c'est par eux qu'il se transmet d'une génération à l'autre, ainsi que les croyances qui en sont la base. Mais d'un autre côté, les différents cultes totémiques qui sont ainsi pratiqués à l'intérieur d'une même tribu ne se développent pas parallèlement et en s' ignorant les uns les autres, comme si chacun d'eux constituait une religion complète et qui se suffit à ellemême. Au contraire, ils s'impliquent mutuellement ; ils ne sont que les parties d'un même tout, les éléments d'une même religion. Les hommes d'un clan ne considèrent nullement les croyances des clans voisins avec l'indifférence, le scepticisme ou l'hostilité qu'inspire ordinairement une
1. C'est ainsi que, très souvent, le clan a été confondu avec la tribu. Cette confusion, qui jette fréquemment du trouble sur les descriptions des ethnographes, a été notamment commise par Curr {I, p. 61 et
suiv.).
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religion à laquelle on est étranger ; ils partagent eux-mêmes ces croyances. Les gens du Corbeau sont, eux aussi, convaincus que les gens du Serpent ont un serpent mythique pour ancêtre et doivent à cette origine des vertus spéciales et des pouvoirs merveilleux. N'avons-nous pas vu que, dans de certaines conditions tout au moins, un homme ne peut manger d'un totem qui n'est pas le sien qu'après avoir observé des formalités rituelles ? Notamment, il en demande l'autorisation aux individus de ce totem s'il en est qui sont présents. C'est donc que, pour lui aussi, cet aliment n'est pas purement profane ; lui aussi admet qu'entre les membres d'un clan dont il ne fait pas partie et l'animal dont ils portent le nom il existe d'intimes affinités. D'ailleurs, cette communauté de croyances se manifeste parfois dans le culte. Si, en principe, les rites qui concernent un totem ne peuvent être accomplis que par les gens de ce totem, il est cependant très fréquent que des représentants de clans différents y assistent. Il arrive même que leur rôle n'est pas celui de simples spectateurs ; sans doute, ce ne sont pas eux qui officient, mais ils décorent les officiants et préparent le service. Ils sont eux-mêmes intéressés à ce qu'il soit célébré ; c'est pourquoi, dans certaines tribus, ce sont eux qui invitent le clan qualifié à procéder à cette célébration1. Il y a même tout un cycle de rites qui se déroule obligatoirement en présence de la tribu assemblée : ce sont les cérémonies totémiques de l'initiation2.
Au reste, l'organisation totémique, telle que nous venons de la décrire, doit manifestement résulter d'une sorte d'entente entre tous les membres de la tribu indistinctement. Il est impossible que chaque clan se soit fait ses croyances d'une manière absolument indépendante ; mais il faut, de toute nécessité, que les cultes des différents totems aient été,
1. C'est le cas notamment chez les Warramunga (Norih. Tr., p. 298).
2. V. par exemple, Spencer et Gillen, Nat. Tr,, p. 380 et passim.
en quelque sorte, ajustés les uns aux autres puisqu'ils se complètent exactement. Nous avons vu, en effet, que, normalement, un même totem ne se répétait pas deux fois dans la même tribu et que l'univers entier était réparti entre les totems ainsi constitués de manière à ce que le même objet ne se retrouve pas dans deux clans différents. Une répartition aussi méthodique n'aurait pu se faire sans un accord, tacite ou réfléchi, auquel toute la tribu a dû participer. 1/ ensemble de croyances qui a ainsi pris naissance est donc, en partie (mais en partie seulement), une chose tribale1.
Bn résumé, pour se faire une idée adéquate du totémisme, il ne faut pas s'enfermer dans les limites du clan, mais considérer la tribu dans sa totalité. Assurément, le culte particulier de chaque clan jouit d'une très grande autonomie : on peut même prévoir dès maintenant que c'est dans le clan que se trouve le ferment actif de la vie religieuse. Mais d'un autre côté, tous ces cultes sont solidaires les uns des autres et la religion totémique est le système complexe formé par leur réunion, tout comme le polythéisme grec était constitué par la réunion de tous les cultes particuliers qui s'adressaient aux différentes divinités. Nous venons de montrer qu'ainsi entendu le totémisme, lui aussi, a sa cosmologie.
1. On pourrait même se demander s'il n'existe pas parfois des totems tribaux. C'est ainsi que, chez les Arunta, il y a un animal, le chat sauvage, qui sert de totem à un clan particulier, et qui, pourtant, est interdit à la tribu tout entière ; même les gens des autres clans ne peuvent en manger que très modérément {Nal. Tr., p. 168). Mais nous croyons qu'il y aurait abus à parler en cette circonstance d'un totem tribal, car de ce que la libre consommation d'un animal est interdite, il ne suit pas que celui-ci soit un totem. D'autres causes peuvent donner naissance à l'interdiction. Sans doute, l'unité religieuse de la tribu est réelle, mais c'est à l'aide d'autres symboles qu'elle s'affirme. Nous montrerons plus bas quels ils sont (liv. I, chap. IX).