Chapitre IV
LES CROYANCES PROPREMENT TOTÉMIQUES
(Fin)
TV. — Le totem individuel et le totem sexuel
Dans ce qui précède, nous n'avons étudié le totémisme que comme une institution publique : les seuls totems dont il ait été jusqu'à présent question étaient la chose commune d'un clan, d'une phratrie ou, en un sens, de la tribu1 ; l'individu n'y avait part que comme membre du groupe. Mais nous savons qu'il n'y a pas de religion qui n'ait un aspect individuel. Cette observation générale s'applique au totémisme. A côté des totems impersonnels et collectifs qui sont au premier plan, il en est d'autres qui sont propres à chaque individu, qui expriment sa personnalité et dont il célèbre le culte en son particulier.
Dans quelques tribus australiennes et dans la plupart des sociétés indiennes de l'Amérique du Nord2, chaque individu soutient personnellement avec une chose déterminée un rapport comparable à celui que chaque clan soutient avec son totem. Cette chose est parfois un être ina-
1. Les totems sont choses de la tribu en ce sens qu'elle est intéressée tout entière au culte que chaque clan doit à son totem.
2. Frazer a fait un relevé très complet des textes relatifs au totémisme individuel dans l'Amérique du Nord (Tolemism and Exoqamu III, p. 370-456).
nimé ou un objet artificiel; mais c'est très généralement un animal. Dans certains cas, une portion restreinte de l'organisme, comme la tête, les pieds, le foie, remplit le
même office1.
Le nom de la chose sert aussi de nom à l'individu. C'est son nom personnel, son prénom qui s'ajoute au totem collectif, comme le prœnomen des Romains au nomen gentilicium. Le fait, il est vrai, ne nous est affirmé que d'un certain nombre de sociétés2 ; mais il est probablement général. Nous montrerons, en effet, tout à l'heure, qu'il y a identité de nature entre la chose et l'individu ; or, l'identité de nature implique celle du nom. Conféré au cours de cérémonies religieuses tout particulièrement importantes, ce prénom possède un caractère sacré. On ne le prononce pas dans les circonstances ordinaires de la vie profane. Il arrive même que le mot de la langue usuelle qui sert à désigner la chose est plus ou moins "modifié pour pouvoir servir à cet emploi particulier3. C'est que les termes de la langue usuelle sont exclus de la vie religieuse.
Au moins dans les tribus américaines, ce nom est doublé d'un emblème qui appartient à chaque individu et qui, sous des formes diverses, représente la chose que ce nom désigne. Chaque Mandan, par exemple, porte la peau de l'animal dont il est l'homonyme4. Si c'est un oiseau, on se pare de ses plumes6. Les Hurons, les Algonkins s'en
1 Par exemple, chez les Hurons, les Iroquois, les Algonkins (Charlevoix Histoire de la Nouvelle France, VI, p. 67-70 ; Sagard, Le grand voyage au pays des Hurons, p. 160), chez les Indiens Thompson (Teit, The Thompson Indians of Brilish Columbia, p. 355).
2 C'est le cas des Yuin (Howitt, NaL Tr., p. 133) ; des Kurnai (ibid., p. 135) ; de plusieurs tribus du Queensland (Roth, Superstition, Magic and Medicine, North Queensland Elhnography, Bulletin n° 5, p. 19 ; Haddon, Head-hunlers, p. 193) ; chez les Delaware (Hegkewelder, An Account ofthe History... of ihe Indian Nations, p. 238) ; chez les Indiens Thompson (Teit, op. cit., p. 355) ; chez les Salish Statlumh (Hill Tout, Rep. of the Ethnol. of the Statlumh, J.A.L, XXXV, p. 147 et smv.).