LA NOTION D’EXPERIMENTUM
l'Opus Majus n’est que la description des moyens propres à atteindre les chimères qu’on nourrissait de. son temps. D'abord la scientia experimentalis n’est pas la source, le point de départ, mais bien le but de toute spéculation. Dès le début elle tourne donc le dos à ce que les modernes entendront par le même mot. La. condition essentielle du savoir n’est pas aperçue. C’est que ce n’est pas le « savoir » comme tel qui intéresse Bacon, pas plus que ses contemporains. La scientia experimentalis est une science appliquée, elle est même l'ensemble des applications que peuvent recevoir les sciences constituées par le raisonnement : ainsi, elle se servira des résultats acquis par ces sciences pour construire une lentille, mais aussi pour faire de l’or ‘. Elle est également, si l’on veut, une méthode critique, mais des plus élémentaires : elle discerne ce qu'on peut faire per naturam, ou per artis industriam, ou per fraudem”; elle opère une sorte de diserimination parmi les carmina conjuraliones invocaliones deprecationes sacrificia ; elle ne les accepte pas tous, mais elle ne les rejette pas non plus. Elle fait bon ménage avec la magie, qu’elle entend s’asservir, mais non pas détruire. Au nombre des faits qu’elle « expérimente », il y a les prodiges accomplis par les magi- Ciens, sorciers, enchanteurs. Ils doivent entrer en ligne de compte aussi bien que les autres faits. Et même ils ont sur ceux-ci une supériorité. Car le vrai but de la scientia experimentalis est de montrer qu’on peut en réaliser d’autres plus étonnants encore. Toutes les. merveilles entrevues par l'imagination y ont leur place : bateaux sans rameurs, chars sans chevaux, 1. Roger Bacon. Opus tertium, Ed. Brewer, 44-45. 2. Id. Ed. Bridges, Il, 472.
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machines volantes, sous-marins, etc., tout cela pourra être réalisé, l’a été autrefois, l’est même de nos jours". Mais surtout la scientia experimentalis, qui embrasse toutes les autres sciences, magie, médecine, alchimie, astrologie, peut faire de Por, prédire l'avenir, prolonger la vie. Ce n’est pas seulement une espérance, c’est une réalité. « Des expériences certaines » ont prouvé que la vie peut être prolongée per experientias secretas. Bacon invoque à titre de preuve la longévité d'Artephius, sans doute sur la foi du traité apocryphe qui commence par ces mots : « Moi, Artephius, qui écris ceci, depuis mille ans, ou peu s’en faut, que je suis au monde... » Il croit à l’élixir de longue vie et tout bon sens l’abandonne : il appuie sa croyance sur des experimenta au nombre desquels figure l’histoire du serpent coupé en morceaux qui se reconstituait après avoir mangé d’une certaine herbe, et celle des Éthiopiens qui fabriquent leur élixir avec la chair de dragons qu’ils ont chevauchés et tués, secundum quod per homines probatae fidei didicimus sine mendacio et dubrtatione ?. — Dans l'Opus tertium, Bacon ne se contient plus - non seulement la scientia experimentalis fait mieux l'or que l’alchimie et la nature, prédit mieux l'avenir, enseigne à chacun à choisir les constellations convenables, mais encore elle peut fabriquer « des images philosophiques et des incantations et des caractères qui sont énormément supérieurs à ceux de la magie * », elle peut changer le monde autour de nous, la volonté en nous‘. Les magiciens ne possèdent que
{. R. Bacon. Epislola de secretis operibus, cap. 4. Ed. Brewer, 533. 2. Id. Ed. Bridges, IL, 211.