‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 105 sur 194 · L. Brunschvicg. Exp. humaine, p. 200, note · texte numérisé non relu

L. Brunschvicg. Exp. humaine, p. 200, note

rudiment de loi scientifique, « un rapport nécessaire et -positif que l’on croit exister entre des choses déterminées ». Ces liens patiemment tissés entre d’humbles faits, avec la seule préoccupation qu'ils les lient fortement et définitivement, ne sauraient retenir un instant l'attention de l’orgueilleux et naïf savant du Moyen Age. Toutefois, on pourrait objecter qu'il embrassait trop et visait à une vaste conception de l’univers : en dernière analyse, nous l’avons vu, ses explications reposent sur une cosmologie mystique, et le secret de la moindre proprietas doit être cherché dans le mouvement des corps célestes et par suite dans l’âme des anges qui gouvernent les étoiles. Mais là où la nature de ses recherches obligeait le savant à un contact étroit avec les choses, le mettait à certains égards dans des conditions analogues à celles où se trouve l'artisan, les tendances métaphysiques et mystiques n'ont-elles pas été graduellement réduites au point de faire place, finalement, aux tendances positives? Te] serait, au moins à première vue, le cas de l’alchimie.

L’alchimie est le type par excellence de ces « sciences intermédiaires » qui forment, a-t-on dit, la transition nécessaire aux sciences actuelles’. Son objet est limité. Son nom même en fait comme une préface à la chimie, « la plus positive peut-être des sciences, celle dont nous maîtrisons le plus directement l’objet? ». Elle semble issue de deux techniques industrielles, la métallurgie et l’art des teintures. Elle opère dans des laboratoires, à

41. Marcellin Berthelot. Les Origines de l’Alchimie, 1885, p. VIT. 2, Id. Jbid., p. IX.

l’aide de vases, d’alambics, de cornues ; elle suit, dans ses manipulations, un ordre déterminé; elle applique des formules qui comportent parfois des dosages — d'ailleurs rarement précis. Laissons de côté ses pseudolois — l’un est le tout, tout est dans l’un, la nature triomphe de la nature. Laissons également ses couples de sympathies et d’antipathies, son système compliqué de « signatures » astrologiques, cosmologiques, sacrificielles, verbales, etc... Nous aurions trop beau jeu de nous y appesantir. On a dit avec raison que ce n'était même pas « les principes imaginaires d’une science . fausse‘ ». Mais une fois la part faite à ce que nous appellerons d’un mot la mentalité magique, ne semble-t-il pas que nous soyons en présence, sinon d’une science véritable, du moins d’une discipline qui ne saurait manquer -de le devenir avec le temps, quand ses instruments auront été perfectionnés, qu’elle aura fait un plus grand nombre d'expériences et compris l'importance, pour l'étude des faits chimiques, de la mesure et de la quantité?

L'hypothèse est séduisante. Mais ici encore elle repose sur une illusion. L'évolution est faite, la chimie est née, quand l'esprit s’avise de raisonner sur ce qui s’est passé. Il lui est bien difficile de ne pas concevoir que la forme supérieure de la science est nécessairement née de la forme inférieure, qui la contenait en germe, et qu’elle en est sortie par une série de corrections. On: a beau noter que la chimie a débuté par des « imaginations extravagantes », que ses premiers adeptes ont été « des hallucinés, des fous et des charlatans », et que cet état de choses a duré jusqu’au xvm° siècle, on n’en

1. Hubert et Mauss. Esquisse d'une théorie générale de la Magie p.100. :

est pas moins convaincu que ces sciences équivoques marquent un « progrèsimmense », « une date dans l'histoire de l'esprit humain » et qu'elles constituent une « transition nécessaire! ». De là à dire qu’elles sont les déformations d’un principe rationnel au fond, il n’y à qu'un pas, que le sens commun franchit aisément : « Le principe qui servit de point de départ aux travaux des alchimistes n’avait cependant rien d’irrationnel et portait un caractère scientifique irrécusable. Poursuivi jusqu’à l’extrémité de ses conséquences, il conduisit à des pratiques insensées. On s’effraie à de tels souvenirs; l'esprit de l’homme est-il ainsi fait que, partant d’un principe accepté par la raison, il puisse aboutir à la démence*? »

Or, c’est précisément le contraire qui nous paraît vrai. C’est le point de départ qui est faux. L’alchimie ne se préoccupe pas de connaître : c’est la puissance qu’elle vise, et plus précisément la richesse. Elle est tout entière dominée par un désir — le désir de l'or. L’appétit de merveilleux, si fort dans la conscience primitive, n’a nullement disparu : il s’est localisé ; il a créé une pseudo-technique : la fabrication artificielle du roi des métaux, clef de toutes les satisfactions. Sans doute lalchimie a trituré la matière, fait agir des isels sur des minéraux, obtenu des précipités. Elle s’est émerveillée de ces résultats, comme les vieux inventeurs de faysarx ou l'enfant qui mélange à tort et à travers les inoffensives substances de sa chimie amusante, avec une préférence marquée pour les combinaisons étonnantes el détonantes. Certains corps ont pu être ainsi isolés et

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