Figuier. L'Alchimie et les Alchimistes
léité de pesée. Elles ne font que dessiner idéalement les degrés que doit suivre la transmutation, selon que l'on part de l’un ou l’autre des métaux inférieurs. Quant aux autres corps, ils ne sont étudiés que dans la mesure où ils peuvent être employés au «grand œuvre ». Encore l’alchimiste ne les « essaie » -t-il pas méthodiquement. On observe qu’il va de préférence aux substances qui nous semblent, à nous, les moins propres à donner le secret de la constitution des métaux. Mais si nous considérons de plus près ces substances, surtout si nous cherchons à comprendre ce que l’alchimiste en attend, en espère, nous remarquons qu’elles sont précisément les plus propres à nourrir sa crédulité. Souvent elles doivent leur crédit à leur parenté avec la vie. Lorsque l’alchimiste surveille anxieusement, au fond de ses coupelles ou de ses cornues, les transformations du sang, 1l revient sans s’en douter aux formes les plus archaïques de la pensée humaine.
Presque jamais l’idée essentielle de la chimie, celle de quantité ou de poids, n’effleure l’esprit de l’alchimiste. Pendant des siècles une foule de chercheurs s’acharnèrent à décomposer les substances et à opérer les plus invraisemblables mélanges : aucun ne s’avisa de les peser et, par conséquent, de les classer. Ce n’est pas un simple et malheureux hasard. Ce n’est pas non plus un effet de la prédominance de la physique qualitative. Enfin il n’est pas exact, selon nous, de prétendre que la théorie de la transmutation, en empêchant de se former l'idée de corps indécomposable!, fermait par là même la route aux idées de quantité et de nomenclature. L’alchimie était hors d'état de parvenir par ses
1. E. Meyerson. De l'Explication dans Les sciences, 1921, t. I, p. 239.
propres forces à la notion d’élément chimique. Il lui eût fallu non seulement renier tous ses principes, mais encore transformer radicalement son attitude à l’égard des corps. La chimie n’a pu naître qu’au prix de cette conversion.
C’est ce qui apparaîtrait clairement si nous étudions la vie, le caractère et la forme d'esprit de l’homme que lon peut bien appeler le premier chimiste moderne, Robert Boyle. Ses biographes nous disent qu'ilétaitriche, désintéressé, modeste, sans besoins ; qu’il écoutait beaucoup et parlait peu; qu’il énonçait plus souvent des doutes que des solutions ‘. Des substances dont il cherche obstinément le secret, il n'attend ni richesse ni gloire ; il les étudie pour elles-mêmes. L'or ne lui paraît pas plus digne d'intérêt que l’air, l’eau ou le bois, les plus communs parmi les corps. Il ne voit pas pourquoi il ne serait pas indécomposable. Comme il ne cherche pas à Le fabriquer, il admet fort bien, sinon qu’il soit simple, du moins qu’il résiste à la décomposition. Au reste, ni les éléments des péripaléticiens, ni même ceux des alchimistes ne sont probablement simples, et inversement, bien des corps que l’on croit composés ne le sont pas. Pourquoi n’y aurait-il pas aussi des éléments invisibles et impalpables? Voilà les problèmes qui préoccupent le chimiste. Il est plus enclin à l'analyse qu’à la synthèse, et il y soumet tous les corps. L’alchimiste, au contraire, a une prédilection pour la synthèse ; le plus souvent il ne découvre les substances qui entrent dans la compo- ’sition des corps que lorsqu'il a réussi, par hasard, à les reconstituer : ainsi, en combinant le soufre et le mercure, il a obtenu du cinabre qui a les mêmes propriétés