Hœfer. Histoire de la Chimie, t. I, p
l’aéroplane ne saurait être raisonnablement attribuée à Roger Bacon, parce qu’il a parlé des machines volantes. Ces « anticipations » ne s'appuient même pas sur une ombre de science. En outre, la science véritable ne saurait être assujettie indéfiniment à une hypothèse unique, toujours la même, et son histoire est autant une succession de théories qu’une suite de découvertes. L'alchimie, au contraire, n'a jamais connu qu'une seule théorie. C’est que, encore une fois, technique du merveilleux beaucoup plus que science, animée par le désir de l'or et de la puissance, elle a forgé la théorie qui était la plus propre à le nourrir, à entretenir l'espoir qu’il pourra être satisfait un jour. La permanence de cette théorie à travers les siècles et malgré des échecs sans nombre, le fait qu'elle à été non seulement prédominante, mais constamment seule, sans rivale, ne fournissent nullement la preuve qu’il y avait là une intuition juste et profonde, mais impuissante à trouver Les moyens de vérification. Sa longue durée réfléchit simplement la ténacité du désir et l’ingéniosité de l’imagination humaine, qui a réussi à le faire persister en dépit de tous les obstacles. Rien n’est moins exact que de prétendre que la chimie soit née de l’alchimie : elle n’est même pas née de ses ruines, elle lui a succédé en l’assassinant, comme le prêtre de Némi.
Le savant historien des sciences ! à qui nous empruntons cette comparaison, ne l'a appliquée, il est vrai, qu’à la succession des théories dans le cadre de la science. Mais si la théorie scientifique qui en évince une autre doit sa victoire à sa plus grande vertu déductive, cette vertu, elle ne l’a conquise que lentement, et
4. E. Meyerson. De l'explication dans les sciences, 1921, t. I, p. 80.
précisément en refusant de « s’accommoder de tous les échecs », de « s'arranger de toutes les difficultés », en tenant compte des faits « qui cadraient mal avec les suppositions fondamentales » de la théorie régnante. Celleci meurt peu à peu de ces négations. Elle ne se maintenait que par la force de ces éléments irrationnels qui: subsistent dans la pensée même des savants ; tel, en première ligne, « ce pouvoir de l'habitude » auquel Black attribuait avec clairvoyance la raison de son éloignement des conceptions de Lavoisier. Au contraire, c’est en pleine vigueur que l’alchimie a été atteinte par la science qui devait lui succéder. Celle-ci n’a pas dû sa victoire à « la futilité, enfin reconnue, des prétendues transmutations », aux démentis constantsde l'expérience. Ce n’est pas la caducité de la théorie qui a rendu possible la notion de corps indécomposables; c’est cette notion qui, en s'imposant, a jeté bas la théorie. Et elle ne s’est imposée que lorsque l'esprit humain en est “venu à considérer comme moins digne d'intérét de, fabriquer artificiellement de l’or que d'analyser, décrire et classer méthodiquement tous les corps, même les plus humbles. Mais ce changement d’attitude n’est rien moins qu'une révolution : c’est le renversement même de tout l’ancien régime mental. L’écroulement de l’alchimie fait écho, quoique plus tardivement, à la ruine retentissante des autres fausses sciences, et elle a la même cause : la conversion de l’esprit dont la philosophie cartésienne a été la plus énergique expression... Le coup dont est morte la théorie « assassinée » lui a été porté par le Discours de la Méthode. Sans doute, elle. a survécu longtemps à sa blessure. Mais le voile était déchiré : la réalité chimique apparut aux yeux. L'or fut déchu de son rang royal, on songea à dresser une!
liste des substances, quelle que fût leur « dignité », on étudia leurs décompositions, leurs combinaisons, leurs rapports, les lois qui paraissaient les régir. Enfin l'instrument même des opérations chimiques, le feu, devint objet d'étude. Mais tandis que les alchimistes escomptaient de la puissance de ses effets des résultats extraordinaires, brûlaient etchauffaient sans cesse, etne songeaient même pas, comme le leurreprocha Boyle, à distinguer la calcination de la distillation, Les chimistes s’intéressèrent à la combustion comme telle et parce qu'elle représentait à leurs yeux un phénomène très général.
Est-ce à dire pourtant que la théorie du phlogistique doive être déjà considérée comme une véritable théorie scientifique? Nous y verrions plutôt une sorte de compromis désespéré entre les tendances anciennes et toujours chères et l’esprit nouveau, ou encore la dernière armée levée par la vieille « science » en déroute, mais ayant emprunté à son adversaire une tactique nouvelle. L'expérience, mieux interrogée, a montré que la valeur explicative de la « vertu de combustibilité » était grande. Ce n’est pas assez : on la veut universelle, absolue, et on ne tient pas compte des faits réfractaires. Mais, souvent, l'explication est aussi obscure que l’affirmation est péremptoire. Même ceux qui sont portés à lui reconnaître tous les caractères d’une véritable théorie scientifique doivent en convenir : « Ces hommes de la fin du xvin° siècle ont évidemment, à bien des égards, : une mentalité toute pareille à la nôtre. Et pourtant, en cette matière précise du phénomène chimique, ils pensent, tout aussi manifestement, d’une manière toute différente et cela au point que nous devons tout de même, parfois, faire un effort assez considérable pour saisir ce
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que c'était, dans tel ou tel cas, que ce phlogistique dont ils prétendaient avoir une conception si nette...* » Ne retrouvons-nous point, dans cette pénétrante analyse, quelques-uns des traits mêmes que nous avons attribués, aux formes inférieures de l'explication, et ce sentiment d’inintelligibilité qu'on éprouve, au premier abord, en. face de toute mentalité du type primitif? Les phlogisticiens ont faiblement estimé les recherches quantitatives et Lavoisier, qui plaçait au-dessus de tout le principe de la conservation du poids, leur paraissait exagérer. L’analyse des raisons de l’attachement obstiné de l'esprit humain au point de vue qualitatif nous entraînerait trop loin. Notons seulement que ce point de vue, outre qu’il est plus favorable aux libres constructions de la « théorique imaginative », comme disait Bernard de Palissy, a une chaleur affective qui va flatter en nous de secrètes tendances. Il est difficile de ne pas être frappé du caractère extraordinairement passionné des controverses sur le phlogistique. À Berlin des phlogisticiens brûlèrent Lavoisier en effigie’. « Plus de deux lustres après la mort de Lavoisier », une hypothèse de Davy semble annoncer la possibilité d’un retour aux anciennes idées sur l'inflammabilité : elle a aussitôt un grand nombre de partisans’. Nous n’irons pas jusqu’à dire qu’un Priestley est resté obstinément phlogisticien parce qu'il était de tempérament violent et combatif et qu'il voulait à toute force « sa petite Vendée chimique‘ ». Mais enfin