LE BESOIN D'ORDRE
le géologue européens n’ont pas de meilleur guide que la langue parlée parles indigènes. — Mais les « distinctions » ne sont pas moins nettes dans les autres domaines. Il n’est pas une institution qui ne révèle le souci de la réglementation la plus stricte : tout y est soigneusement séparé, « compartimenté ». Ce n’est pas seulement Peffet de la tradition — celle-ci d'ailleurs, à la bien entendre, n'est que le résultat du même besoin d’ordre et de détermination, du même souci instinctif et profond d'éviter l'aventure et la confusion. Le groupe se défend contre les passions antagonistes et capricieuses de ses mémbres aussi bien que contre les sentiments incertains et changeants dont sont animés à son égard les êtres invisibles qui l’environnent. Afin de réduire lindétermination d’une inquiétude sans cesse renaissante, il définit et précise sans cesse davantage des prescriptions et des interdictions de plus en plus nombreuses. Pareillement, c'est parce que le monde des invisibles est inquiétant, foncièrement indéterminé et difficile à connaître, que les pratiques et les rites, tant religieux que magiques, ont été réglementés avec une précision et une minutie croissantes. Seul avec son imagination anxieuse, l’homme devait conquérir la certitude et le repos par des moyens qui fussent directement adaptés à son état émotif. IL est inconcevable qu'il ait pu, à l’origine, pour retrouver le calme de son âme, raisonner en physicien, comme Démocrite ou Épicure. Il était dans la logique du moment qu'il cherchât. à diminuer graduellement son trouble et son étonnement au moyen des expédients que nous avons décrits plus haut : les forces invisibles ont d’abord été créées, causalité d’une espèce entièrement nouvelle, qui, seule, était en mesure de définir suffisamment
l’Inconnu entrevu dans une sorte de terreur étonnée. Puis ces forces ont été nommées, pourvues d’une personnalilé plus précise, d’attributs spéciaux, logées dans des images aux contours arrêtés, indéformables : point de fantaisie dans la figure des dieux, leur essence semble inscrite pour toujours dans leurs traits immuables. Les Grecs eux-mêmes, malgré leur libre génie, n’ont pu se soustraire entièrement à La loi du hiératisme. Point de fantaisie, non plus, dans les dogmes et les rites : ceux-ci ne se « figent » que pour être plus efficaces et n’abandonnent rien de leur rigidité, au fur et à mesure qu'ils se compliquent. Cette complication même est un expédient inconscient pour en assurer l'efficacité : plus un danger est imaginaire, et plus on a l'illusion de se protéger contre lui en multipliant prescriptions et interdictions; plus un objet inquiétant est inconnu, et plus on se figure le connaître davantage en en parlant, en le décrivant, en multipliant les détails. — La magie ne procède pas autrement que la religion. Elle pousse plus loin encore le souci du formalisme parce que la tâche qu’elle assume est plus difficile. En effet, le succès dépend du magicienlui-même, de son énergie, de son habileté, de son « savoir » : il se passe le plus qu'il peut du concours des dieux, il est leur rival dans la possession de la force mystique; parfois il cherche à les contraindre. L'audace de l’entreprise ne rend que plus nécessaires la rigueur et la minutie des procédés. La magie a été ainsi conduite à rechercher et à mettre en relief certains rapports constants : elle y trouvait une vertu de certitude, un antidote contre le doute et l'inquiétude. Mais il n’y avait rien là qui pût mener la conscience primitive à la notion de loi : ces « constantes » ne sont pour elle que des points de solidité