‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 119 sur 194 · LES ( CONSTANTES · texte numérisé non relu

LES ( CONSTANTES

dans l’inquiétante fantasmagorie de l’univers; elle y jette l'ancre. Mais elle ne fait rien de plus. Pourquoi en effet irait-elle plus loin, puisque le but qu’elle visait est atteint ? Dira-t-on qu'elle a été effectivement plus loin ? Mais toute la question est de savoir ce qui l’a mise en mouvement. Les « constantes » de la conscience primitive restent tangentes à la légalité scientifique : elles n’ont rien en elles qui lui permettront de jamais la rejoindre. Ou, si l’on préfère, il y a bien là un pressentiment de la loi et de l’ordre. Mais la transformation de ce pressentiment en conscience précise des rapports objectifs et scientifiques est précisément ce qu’il faudrait expliquer. Comment l’esprit humain en est-il venu à se tourner vers les choses afin de les connaître et non pas seulement de les utiliser, sans y être par conséquent poussé par les besoins pratiques, dont nous avons vu d’ailleurs la faible portée relative? Comment surtout a-t-il été amené à vouloir la connaissance de choses qui sont bien en dehors de la sphère de ses intérêts immédiats, et finalement à chercher une explication positive de l’ensemble de l'univers? IL est évident que la logique de la conscience primitive, la nature et la qualité de ses « lois » ou plutôt de ses « constantes », ne fournissent pas le moyen de répondre à une aussi vaste question — à moins, encore une fois, de s’obstiner à voir dans cette logique et dans ces lois tout l'essentiel de la science positive, ce qui équivaudrait à refuser de poser la question.

Une curieuse particularité de la conscience primitive va peut-être nous révéler le vraisens de ces « constantes » qu’elle recherche. On sait que dans la plupart des sociétés inférieures les sauvages ont beau façonner eux-mêmes leurs ustensiles ou leurs armes, dès que ceux-ci ont

atteint une forme déterminée, ils entrent en possession de tous leurs pouvoirs bienfaisants, et si l’on s’avisait d'y introduire le moindre changement, ils risqueraient d'acquérir aussitôt des pouvoirs nouveaux, indéterminés, inconnus, mais toujours malfaisants. IL en est de même pour l’ornementation’. Tout semble donc se passer comme si l’orientation immuablement favorable des forces occultes dont l’instrument est le réceptacle était liée à l’indéformabilité de ses contours. Sans doute, il faut faire la part de la tradition. Mais encore une fois la tradition n’est qu’un effet et il est nécessaire de remonter jusqu'au sentiment originel : la peur de l’aventure et du changement qui amènent avec eux l'insécurité et la confusion. Une forme nouvelle, une nouvelle image ressuscite toute l’appréhension qui s’attachait aux premiers maniements de l’outil ou de l’arme et qu’avaient éteinte l'habitude et l’accomplissement scrupuleux des prescriptions rituelles. |

La sécurité et la quiétude semblent liées à la constance de l’image, de même que, dans la vision au microscope, le maximum de certitude est attaché à la netteté de La perception : on dit alors que l’image est « au point ». Redevient-elle floue, indécise, la certitude disparaît, la recherche inquiète recommence. Pareillement, Le primitif a besoin d'images aux contours indéformables : elles lui tiennent heu de concepts, elles constituent son système de références, partout où il a à porter des jugements qui ne reçoivent pas du monde de l’action une immédiate et irrévocable confirmation, L'image pratique de l'outil est doublée d’une image mystique — schème virtuel et symbolique, qui doit rester fixe

1. Cushing. Zuñi Creation Myths (cité par Lévy-Bruhl, Fonction mentales, p. 34).

Page 1