‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 120 sur 194 · LA LOGIQUE MORBIDE · texte numérisé non relu

LA LOGIQUE MORBIDE

et stable, car ce n’est qu’à ce prix que les croyances et les rites, associés à ses rigides contours, parviendront à refouler l'émotion originelle, ou à la contenir dans les limites convenables. L’outil, l’arme, la pratique religieuse ou magique, le nom, la figure, les attributs des dieux ou des esprits, tendent ainsi à s’encastrer dans les limites étroites d'images rigoureusement définies. Mais l’énergie interne bouillonne sous cette discipline, elle fait irruption dans les contes, de même que, à certains moments, les bacchanales collectives procurent une issue aux forces de désir endiguées par upe contrainte minutieuse et quotidienne.

La pathologie mentale va nous fournir une nouvelle preuve de la profondeur de ce besoin d'images constantes et définies, et en préciser peut-être la signification. Sous l’eflet de la maladie, la conscience fait des efforts terribles pour échapper à la confusion. Les absurdités logiques qu’elle commet ne sont bien souvent, semblet-il, que des distinctions désespérées ; elle veut distinguer à tout prix, car elle sent que le mécanisme même du jugement lui échappe et qu’elle va sombrer dans le chaos. De là viennent sans doute la plupart des bizarreries et des illogismes que révèle le tableau clinique : on peut les comparer aux gestes désordonnés et à contresens de l’homme qui est sur le point de se noyer : pour être mal adaptés et inefficaces, ils n’en sont pas moins, comme ceux du nageur, des efforts qui concourent au même but ; l’absurdité pure consisterait à ne faire aucun mouvement. — Le malade est en présence d’une situation dont il sent la gravité. Passé et présent, rêve el

réalité, états internes et objets extérieurs, parole et pensée tendent à se- confondre, leurs frontières s’effacent, il ne peut plus les distinguer nettement, il n’est plus capable d’une affirmation vraiment énergique et pleine à l'égard de ce qu'il voit et entend, mais surtout des idées et des souvenirs qui occupent ou traversent son esprit. C’est alors que, faute de pouvoir se servir des distinctions courantes, il a recours à des distinctions 4 lui, seules susceptibles de donner un sens à ce qu’il éprouve. Telle malade‘ croit qu’elle a perdu son corps: elle reconnaît pourtant qu'elle a encore des mains, des pieds, des jambes. Elle dit : « Je suis morte », mais, se rendant compte que cette affirmation choque ceux qui l’écoutent et que, en outre, elle n’exprime pas tout à fait exactement sa propre pensée, comme, d’autre part, elle refuse de renoncer au sentiment qu’elle a et qui correspond bien, selon elle, à une réalité, elle ajoute : « Mais je ne meurs pas comme tout le monde ». Elle a donc recours à un distinquo, qu'elle parviendrait sans doute à rendre moins scandaleux pour notre logique, si

elle était plus cultivée et plus habile à s analyser : douée du talent d’un Amiel, peut-être réussirait-elle à nous faire hésiter avant de taxer ses propos d’absurdes. D'ailleurs, à mesure que le délire s’atténue, les sensations ont perdu quelque peu de leur étrangeté, la malade s’y est habituée et, au lieu des affirmations énormes et péremptoires du début, qui seules, il est vrai, étaient capables de réduire les émotions extraordinaires éprouvées à ce moment, elle donne des explications qui heurtent de moins en moins l’expérience et la logique. Elle ne dit plus qu'elle n’a pas de corps, mais qu’elle a

4. Dr Ch. Blondel. La Conscience morbide, 1914. Observation IV.

Page 1