Durkheim. Formes élém., p
bien ressortir en partie à cette activité inférieure, purement associative. Pourquoi, par exemple, le totem de l'arbre à thé subsume-t-il le taureau ? Cette question mérite-t-elle plus une réponse que celle qui consisterait à se demander pourquoi des enfants, après un voyage de découverte, s’attribuent, dans le butin commun, les uns tels objets, les autres, tels autres ? Là où l’on croit discerner une mystérieuse logique, on ne va guère plus loin que le mécanisme de l'association des idées. Ainsi le clan du corbeau subsumera toute une série de phénomènes qui font partie du décor que le noir oiseau ne peut manquer d'évoquer : nuages, pluie, tonnerre, éclair, grêle. C’est un « fragment » de l'Univers que l'imagination primitive semble avoir transporté tout entier dans le secteur du clan. Ou bien c’est F'analogie qui jouera : tous les êtres subsumés par le clan de la couleuvre auront la surface lisse, mais ils différeront autant les uns des autres que peuvent différer un arbre à filaments et un phoque. Le trait commun est dégagé, mais pour être aussitôt engagé dans un système où il perd sa vertu; il n’y a toujours là qu'une logique implicite, comme est la logique de l’action. Ce classement des choses, d’après des rapports qui ne sont pas révélés par la seule expérience, est bien propre à l'homme et témoigne d'une spontanéité intellectuelle qui n’est qu’à lui, mais on y verrait difficilement le point de départ de toute son évolution logique. L’impulsion n’est pas assez forte par elle-même. Il ne s'agit pas d’un mécanisme qui, une fois mis en branle, déclanche toute la machine. Le concept, à lui seul, n’est rien : toute la pensée doit progresser de front et la logique est impuissante tant que l’expérience ne lui est pas associée, OU, pour mieux dire, tant que le contact spéculatif avec le
réel n’est pas établi. Jusque-là il n’y a que pressentiments vagues et velléités sans efficace. Deux clans pourront bien, pour invoquer un dernier exemple, subsumer l’un le miel de la petite abeille, l’autre, le miel des abeilles piquantes : cette intuition du genre et de l’espèce ne se transforme pas en procédé régulier, le genre même reste implicite. La spécification seule paraît avoir retenu la conscience primitive, car seule elle présentait pour elle un intérêt : en subsumant deux espèces si proches et cependant différentes, sous deux classes également très proches et différentes, elle ne faisait que souligner à sa manière le rapport de différence dans la ressemblance qui unit les deux clans. Mais il n’y avait là aucune voie qui pût la mener à notre logique.
Il serait superflu de pousser plus loin la démonstration en établissant que ces classifications primitives sont restées en fait entièrement stériles. Ni les classifications logiques, ni les classifications scientifiques n’en sont sorties. Encore une fois, tout va de pair dans l’évolution de la pensée : pour classer objectivement lesêtres et les choses, il fallait d’abord les penser objectivement. C’est pour cette raison, nous l’avons vu plus haut, que lalchimie a ignoré toute nomenclature digne de ce nom dans un ordre de phénomènes qui pourtant s’y prêtaient particulièrement. Mais le Moyen Age n'a pas connu davantage les classifications zoologiques dont Aristote et Pline auraient pu, ce semble, lui donner l’idée. La classification est une méthode de vérité. Ne la pratique correctement et avec application que le savant qui veut savoir. Ce « perfectionnement méthodologique » est en réalité essentiel. Il n'implique rien moins que l’orientation de l’esprit tout entier vers les choses, c’est-à-