‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 131 sur 194 · ORDRE ET VÉRITÉ · texte numérisé non relu

ORDRE ET VÉRITÉ

dire, à proprement parler, l’avènement même de la science.

Ainsi les distinctions tranchées, la rigueur et le formalisme de la réglementation religieuse et sociale, la répartition en classes des objets et des êtres de l’univers ne décèlent nullement dans la conscience primitive le pressentiment de la légalité scientifique : iln’y a là que des apparences auxquelles nous ne nous laisserons pas prendre, si nous considérons que le besoin qui leur a donné naissance n’est nullement le besoin de connaître : il nous faut les reporter aux exigences propres de la conscience primitive. Celle-ci se préoccupe avant tout de mettre de l’ordre en elle-même, mais cet ordre signifie netteté des affirmations, constance des images, éviction à tout prix de toute cause de confusion. Sans doute elle cherche également à mettre de l’ordre parmi les phénomènes, car l'incohérence au dehors, comme on l’a dit, serait la folie au dedans’. Mais rien n’est plus limité que cet ordo rerum : une fois assurée la solution des problèmes pratiques, il ne rejoint pas nécessairement etilne rejoint qu'imparfaitement l’ordre réel. Sans doute aussi, plus tard, la conscience humaine inventera la science, et l’ordre rationnel et objectif qu’elle mettra alors dans les choses assurera mieux que tout autre la sécurité, l'équilibre, l'unité qu’elle recherche pour elle-même. Mais il ne s'ensuit pas que cet ordre fût déjà contenu et comme préformé dans les premiers classements auxquels elle ait procédé. Si on le croit

1. Lachelier, cité par G. Séailles. Revue de Métaphysique et de Morale.

d'ordinaire, c’est qu’on l’imagine constituée dès l’origine en vue de la connaissance : œil ouvert sur le monde, elle en découvrirait peu à peu les aspects. Or, ses premières démarches sont toutes différentes : elle met toute son énergie, elle déploie toute son ingémiosité à fuir la confusion, qui est dangereuse, et le trouble, qui est pénible, et l’un et l’autre tout ensemble, parce qu'ils ‘s’engendrent mutuellement. Voilà de quelle nature est son ordre. Et c’est pourquoi elle tourne si longtemps le dos à la science, qui serait pourtant la meilleure, la moins précaire des solutions : il lui faudrait subir le choc du réel, s'étonner, douter, demeurer en suspens. Elle préfère tourner l’obstacle en l’ignorant ou plutôt en le masquant; elle cherche dans l'imaginaire les satisfactions que lui refusait Le réel. Ce défi à la réalité lui a permis, au prix, certes, d'énormes erreurs, de sortir de la sphère des consécutions empiriques et a commencé la prodigieuse fortune de l'esprit humain. Chose étrange! En ne songeant qu’à elle-même, en adoptant, par conséquent, l'attitude diamétralement opposée à celle qui sera la condition essentielle de la connaissance positive, à force, dirait-on, d’égoisme et de subjectivité, la conscience humaine a accompli la première étape de son émancipation. Remplie d’énergies qu’elle ne pouvait reconnaître comme siennes et qui échappaient à sa maîtrise, elle à inventé le merveilleux comme pour se dispenser de tenir compte du réel. Non seulement elle se protégeait ainsi contre le doute et l'émotion, mais encore elle conquérait cette espèce de félicité qui résulte de l’adaptation imaginaire du monde à ses désirs. Il faudra longtemps avant que le Sage préfère adapter ses désirs au monde, comme il faudra longtemps avant que le Savant, se désintéressant

Page 1