LA CONSCIENCE DE FOULE
porté à mépriser. L’aura des théosophes n’est probablement que l'intuition de faits authentiques, mais défigurés par une interprétation où triomphe une intelligence faible ou mal informée. Le rayonnement et la communication spontanée des consciences étaient peut-être la condition normale de l’homme avant que se formât au cours du temps la carapace qui devait assurer, au prix, il est vrai, d’une véritable matérialisation de la vie mentale, l’occlusion parfaite du quant à soi. Déjà, la divination nous a révélé la fréquence des phénomènes de clairvoyance et de télépathie dans les sociétés inférieures Scheffer ‘ rapporte qu’un Lapon, qui voulait se faire chrétien, ne parvenait pas à s'empêcher de « voir sans les yeux » et le déplorait. Mais c’était plus fort que lui : quand le missionnaire partait en voyage, il le suivait par la pensée et percevait tous ses faits et gestes. I semble qu'entre les consciences primitives les cloisons soient abattues et que les énergies psychiques se propagent plus librement de l’une à l’autre, surtout quand elles ont une forte charge affective : il y aurait vraiment unanimité et la notion de conscience collective pourrait recevoir, comme on l’a remarqué‘, un sens clair et un contenu positif.
Mais nous risquons de nous méprendre singulièrement si, afin de poursuivre cette analyse en profondeur de la conscience collective, nous nous adressons à la psychologie des foules. Ce qui semble ressortir le plus nettement des nombreux travaux que cette psychologie
4. À. Lang. Making of Religion, p. 66 et suiv. 2. G. Belot. Traité de psychologie de G. Dumas, t. IL, p. 262.
a inspirés, c’est que la conscience de foule a je ne sais quoi de mécanique et d’inférieur : elle fait songer à un résidu, à un sous-produit psychologique. Cette forme d'âme collective est quelque chose de court, de limité; on en à vite fait le tour et atteint le fond; elle n’est somme toute qu'un ensemble de réactions, très simples et toujours les mêmes. Et, à Le bien considérer, toutes les foules se ressemblent. Sans doute une foule composée d’une majorité de bourgeois se distinguera d’une foule populaire, et l’on pourrait reconnaître une foule allemande, une foule française, une foule anglaise. Mais lorsqu'un certain degré d'intensité affective est réalisé, les différences se fondent au creuset d’une unanimité parfaite, En somme, les foules ne se distinguent que lorsqu'elles ne sont encore que le reflet de leur groupe ou de leur temps : leur pittoresque, leur originalité leur viennent de là, et ils s’évanouissent dès qu’elles sont devenues de vraies foules, nues et brutes.
On pourrait presque dire qu’il n’y a pas de foules, mais des états de foule que des hommes rassemblés atteignent plus ou moins rapidement, plus ou moins complètement. Plus nombreux sont les individus, plus pauvre est « l’âme » de la foule qu’ils forment. Il y a addition en apparence, soustraction en réalité. C’est par ce qu’ils ont d’inférieur que les hommes en foule communiquent : le « moi collectif » est fait des traits les plus gros, sinon les plus grossiers, de la nature humaine. Gomment d’ailleurs en serait-il autrement ? Toute foule est essentiellement fortuite et éphémère; rassemblée sans raison, elle se disperse sans motif; son origine contingente et sa durée, variable, mais faible d’ordinaire, l’obligent à n'avoir, si l’on peut ainsi s’exprimer, qu'un minimum d'âme. C’est le badaud qui fait la foule :